X-1 : Le trône

Le soleil présentait ses premiers rayons au sommet de la montagne quand Dust finit de charger son véhicule. Il jeta un dernier sac à l’arrière et claqua le coffre.

Des pas crissèrent sur le table derrière lui. Il se retourna et tressaillit.

« Oh. C’est toi, Samson. »

L’homme lui adressa un geste de la main.

« Pardonne-moi, je ne voulais pas te surprendre. Je suis venu te remercier de m’avoir laissé utiliser ta machine. Elle a ressoudé mes côtes et cicatrisé mes plaies en un rien de temps. »

Il parlait d’un ton calme, d’une voix si profonde qu’elle paraissait provenir de sa poitrine plus que de sa gorge.

« Heureux d’être parfois utile, dit Dust. M’en veux pas, d’avoir été surpris. J’ai pas l’habitude de ta nouvelle apparence ; remarque, jamais j’aurais pu me faire à l’ancienne. T’es quand même mieux en humain. »

Samson lui répondit par un doux sourire. Sous ses traits usés, on lui devinait une beauté révolue. Son visage avait depuis subi les assauts du temps, de la guerre et de la violence, entre les rides, les cicatrices, les contusions, un nez cassé et une pommette aplatie. Toutefois, son sourire était si franc, son regard si sincère, que Samson conservait un certain charme.

Il gratta sa barbe noire parsemée de blanc, courte, mais drue. Elle rappelait à n’en pas douter son pelage de Cane Corso.

« Moi-même je n’ai plus l’habitude de ce corps. J’avais oublié ce que ça fait, de marcher sur deux jambes… J’ai encore du mal à maintenir mon équilibre, hé hé. En revanche, je suis ravi de pouvoir me servir à nouveau de mes mains. »

Dust dut prendre cette dernière remarque comme une blague, car il éclata d’un rire nerveux.

« T’es sacrément balaise, en tout cas. Je pense pas avoir déjà croisé de type aussi costaud de ma vie. Bon, t’es pas aussi énorme que ton ancienne carrure l’aurait fait penser, mais… balaise, quand même. »

Samson détailla Dust du regard. Le jeune homme semblait se porter mieux, mais il faisait toujours peine à voir. Ses mains étaient agitées de spasmes et son visage, de tics. Ses dreadlocks partaient dans tous les sens comme un poulpe désorienté. Ses yeux rougis trahissaient des pleurs récents ; ou peut-être avait-il trop bu en compagnie d’Ézéchiel ?

Son strabisme était toutefois de retour. De quoi lui donner l’air d’être à nouveau lui-même.

« Tu n’as trouvé aucun moyen de réparer Vidocq ? » s’enquit Samson.

Une ombre passa sur le front de Dust. Il se hissa sur le coffre et demeura assis.

« Nope… J’ai pu récupérer ses données, mais la plupart de ses composants sont foutus ; c’est du vieux matos d’avant-guerre, impossible d’en dénicher aujourd’hui. Je pourrais le rebâtir de zéro avec du matériel moderne, refaire le même en mieux. Un genre de Vidocq 2.0, quoi. Mais ce sera plus vraiment lui. Le vrai Vidocq est parti.

— J’en suis désolé. Crois-moi.

— T’inquiète, vieux. Je me demande encore… Pourquoi il m’a sauvé ? Je veux dire… D’accord, je l’ai conçu pour m’aider. Mais rien dans son comportement n’explique qu’il aurait pu se sacrifier. Il passait la plupart de son temps à me rabaisser. D’ailleurs, le coup de boule qu’il m’a mis pour me pousser a bousillé le téléporteur. Je suis sûr qu’il l’a fait exprès, histoire de m’emmerder jusqu’au bout. J’imagine que c’est ce qu’il voulait de toute façon : mourir, disparaître de ce monde, et surtout ne plus voir ma face. À ses yeux, j’étais un minable. »

Samson posa une main compatissante sur l’épaule de Dust.

« Je doute que Vidocq te méprisait. Les humains ont toutes les peines du monde à exprimer ce qu’ils ressentent ; alors quelle épreuve ce doit être pour des êtres comme lui ? Il t’appréciait, à sa manière. Ce geste le prouve.

— Moui. Moui. Je l’espère…

«  À propos, je m’en veux pour Capuche, aussi. Ça avait l’air d’être une chouette fille. Je suis désolé pour ce qui lui est arrivé.

— Tu n’as pas à t’en vouloir. Ce n’était pas de ta faute.

— Non, c’est vrai… Mais j’aurais peut-être pu empêcher ça.

— Ce qui est fait est fait ; et tu as fait de ton mieux. Tu ne peux pas changer le passé, alors ne le rumine pas. »

Dust se tortilla nerveusement sur son capot et tripota le composant de Vidocq.

« Ouais… Peut-être », bredouilla-t-il.

Samson se recula afin de lui laisser quelques secondes de répit. Puis il fit un mouvement de tête en direction du véhicule.

« Tu t’en vas ? C’est décidé ?

— Ouaip. Plus rien ne me retient, alors je pars chercher la Sorcière : avec un peu de bol, il est encore possible de sauver ce monde. D’ailleurs, Cody et toi… Ça vous dirait pas de faire un bout de chemin ensemble ?

— Avec plaisir. Je demanderai à Cody ce qu’elle en pense.

— Super. Je vais rester ici encore une heure ou deux. Tardez pas trop à vous décider, quand même : l’I.A. de la base a détecté une perturbation bizarre vers l’ouest ; mon bras à couper que c’est la porte d’un Étage. Préviens-moi dès que vous êtes parés.

— Compte sur moi, Dust, répondit Samson. Et merci encore. »

Il prit congé de Dust avec un hochement de tête et se dirigea vers la maison délabrée sur la colline. Un repaire que le jeune homme utilisait de temps à autre. Samson poussa la porte et s’engagea dans une salle de séjour confortable, malgré des fenêtres clouées et un mobilier poussérieux. De gros fauteuils accueillants encerclaient une table basse à la surface lisse. Le tout dégageait une douce odeur de cuir et de vernis, quoiqu’un peu forte pour lui : sans pouvoir l’expliquer, Samson avait conservé l’odorat de sa forme canine, ainsi que son ouïe et, de façon plus surprenante, son flair.

Il n’en eut toutefois pas besoin pour prendre mesure de la morosité d’Ézéchiel. Celui-ci fumait, vautré sur un canapé. Ses jambes courtaudes pendaient au-dessus du sol. Il gratouillait machinalement le ventre mou et rebondi de Roger, lequel ronflait sur ses genoux d’un air bienheureux.

Samson s’assit face à lui. Le silence les rejoignit, jusqu’à ce qu’Ézéchiel ne lâche au bout d’un moment :

« T’as une sale gueule, mon gros.

— Hé hé. Merci du compliment, forgeron.

— C’en était pas. T’as besoin d’un bon coup de rasoir et de vacances longue durée genre départ à la retraite, même si je te pensais moins jeunot que ça. Mais t’as quand même une sale gueule, hein. Une sale gueule de vieux. »

Samson passa une main dans ses cheveux bruns aux rares fils d’argent.

« Tout le monde passe par-là. C’est dans l’ordre des choses. »

Le forgeron ricana et fut puni par une sévère quinte de toux.

« Alors ? reprit Samson une fois qu’elle fut passée. Que sont devenus nos prisonniers ?

— C’est plié, grommela Ézéchiel avec un raclement de gorge. Ode et mon dégénéré de double nous causeront plus de souci. Ils moisiront au fond de geôles taillées par les mages consulaires jusqu’à la fin de leur vie. Ils auront tout le temps de réfléchir à comment détruire la Tour, avec ça.

— C’est tout le mal que je leur souhaite. Néanmoins je me pose encore une question. »

Ézéchiel l’incita à poursuivre d’un geste du menton.

« Ode elle-même ne serait-elle pas un CybOrg ? »

Les rayons du soleil se faufilèrent entre les interstices des planches et dansèrent sur la barbe du forgeron.

« Tu veux dire qu’elle serait qu’une créature des Bâtisseurs ?

— Précisément. »

Ézéchiel ferma les yeux pour se donner un air pensif ; à la vérité, il était tout juste incommodé par la lumière.

« Mouais. J’y crois pas, mais faut dire qu’elle est restée isolée là-dedans pendant des années. Et on a tous vu son vrai visage. Maintenant, pourquoi les Bâtisseurs auraient fabriqué une machine qui fabrique des machines ? Bah, tu me diras, des gars aussi tordus sont capables de tout. D’où te vient cette idée ?

— Une impression. Ode est un androïde. Certains sarcophages étaient vides. Or, elle a bien dit que les CybOrgs éprouvaient toutes sortes de troubles identitaires causés par leurs faux souvenirs. Et si elle-même en souffrait ?

— Pourquoi pas. C’est possible. J’en sais rien. Et pour parler franchement, je m’en bats le lard. Ode et mon taré de moi du passé sont hors circuit ; ça me suffit. »

Samson comprit que la question n’intéressait guère le forgeron, aussi demanda-t-il :

« Où est Cody, à propos ? »

Ézéchiel porta une main à ses yeux fatigués. Dans son sommeil, Roger s’agita et battit des pattes. Les gratouilles reprirent jusqu’à l’apaiser.

« À l’étage. Pauvre gosse. Je lui ai dit qu’il fallait enterrer Capuche, qu’elle devait faire son deuil, sauf qu’elle a pas voulu la lâcher. Alors j’ai nettoyé le corps, appliqué du baume sur la peau et je les ai laissées là-haut. C’est morbide, je me sens malade rien que d’y penser. Mais, bon. Le deuil est un vieil ami à moi, je sais qu’il est nécessaire. Et pis, elle peut m’arracher la tête d’une pichenette, aussi. »

Il tira sur sa pipe. Samson l’observa sans mot dire. Il espérait que Cody s’en remette un jour. Seul le temps le dirait.

« Que deviendra le repaire des Bâtisseurs ?

— On va le détruire, évidemment, rétorqua Ézéchiel. Cette foutue foire aux monstres doit brûler.

— Et les autres CybOrgs ?

— Ceux-là, je laisse les savants de Port-Marlique s’en occuper. Qui sait ? Ces branquignols en pyjama pourront peut-être en tirer quelque chose.

— Il ne restera donc rien de leurs travaux ?

— Je fermerai pas l’œil tant que cet endroit n’aura pas été réduit en poussière, tiens-toi le pour dit. Seul en réchappera ce bidule bizarre qu’Ode avait sur elle. L’inhibiteur. Aucune idée de comment ça fonctionne, mais ça bloque temporairement la magie émise par les magisthènes. Une arme de tafiole, si tu veux mon avis. Cela dit, une exposition prolongée pourrait tuer un microbe comme Cody.

— Pourquoi ne pas l’avoir détruit, alors ?

— J’ai essayé, justement ! Mais rien à faire : la moitié de mes marteaux lui sont passés dessus qu’il a même pas une égratignure.

— Prends garde à ce qu’elle ne tombe pas entre les mauvaises mains, en ce cas.

— T’inquiète, mon gros. Je l’ai confié à Dust. Il m’a dit qu’il se rendait au Cinquième Étage. Je connais là-bas des gars de confiance, ils sauront quoi en faire. Jamais les Bâtisseurs ne remettront le grappin dessus. Je fais mon affaire de neutraliser ces bâtards. »

— Bien », approuva Samson. Il ne portait aucune rancœur contre les Bâtisseurs, mais ils restaient une menace tant qu’ils se trouvaient en activité. Ézéchiel dut le lire dans ses yeux, car il enchaîna :

« Au fait, maintenant que t’es redevenu humain, j’imagine que t’as plus rien de prévu ? »

— Je dois toujours sortir d’ici, rappela Samson, et seule la Sorcière m’y autorisera.

— Tu m’en diras tant. Dommage. J’aurais eu besoin de gars comme toi. Et de ce qu’on raconte, t’es pas mauvais guerrier, non ? »

— Pas mauvais, murmura Samson avec un léger sourire, bien que la pratique m’ait manquée au cours des dernières années. » Il croisa les jambes et examina le forgeron. Quand bien même il pouvait toujours flairer son âme et lire ses intentions, il s’enquit : « Pourquoi cette question ?

— Eh bé. Ode m’a dit que les autres Bâtisseurs sont partis en vadrouille aux confins de la Tour. Et tant que ces types respirent, on est tous en danger.

— J’en suis conscient. Et donc ?

— Et donc, reprit le forgeron agacé, c’est pas compliqué, faut que quelqu’un m’aide à les dénicher. J’ai pas envie qu’ils rappliquent un jour avec des plans de vengeance et nous pètent la gueule au moment où on s’y attend le moins. Leur folie doit cesser. Et pis, je pense que la Sorcière serait ravie qu’on lui rapporte leurs têtes sur un plateau. Sûr qu’elle te permettrait de sortir d’ici, et plus encore. T’es partant ? »

Samson ferma les yeux et secoua la tête.

« Traquer pour tuer n’est pas dans ma nature. Sans compter que d’autres problèmes m’attendent hors de cette Tour.

— Té. Comme tu voudras, preux chevalier. L’offre tient encore, mais pas pour très longtemps.

— Elle ne m’intéressera pas plus demain qu’aujourd’hui. Je te remercie quand même. Je vais voir Cody. »

Il laissa Ézéchiel à son tabac et à Roger. La voix du forgeron retentit une dernière fois derrière lui :

« Hé, mon gros ! Puisque ta malédiction est partie… Tu comptes lui demander quoi, à la Sorcière ? »

Samson lui adressa un franc sourire par-dessus son épaule.

« Récupérer mon trône. Tu ne l’avais pas deviné ? »

Le coffre

L’escalier gravi, Samson dépassa une pièce munie d’un miroir brisé et d’une baignoire fendue et s’arrêta devant la porte.

« Cody ? Puis-je ? »

Il attendit une réponse qui ne vint pas.

« Cody, j’entre. J’espère ne pas te déranger. »

La porte grinça et dévoila une chambre noyée dans la pénombre. Un bureau, une armoire, un coffre, un lit… Et aucune trace d’elle.

Un mauvais pressentiment s’empara de lui. Il inspecta chaque recoin de la pièce. Introuvable ; pourtant, il sentait toujours son odeur planer dans la pièce, ainsi que celle des baumes d’Ézéchiel. Cody s’était donc tenue ici quelques instants auparavant.

« Où es-tu, Cody ?… »

Le cœur battant, Samson fouilla l’étage sans retrouver sa trace. Il dévala les marches sous le regard suspicieux d’Ézéchiel.

« Foergeron, Cody n’est pas en haut. Où est-elle ?

— Du calme, mon gros. T’es sûr d’avoir regardé partout ? Elle y est forcément.

— Non, elle n’y est pas, insista Samson qui luttait pour garder son sang-froid. Et Capuche non plus.

— Hein ? »

Ce détail avait éveillé l’attention d’Ézéchiel. Il se laissa glisser au sol au grand dam de Roger.

« Faut regarder dehors, elle a pas du aller bien loin… Hé, attends-moi ! »

Samson était déjà sorti. Son cœur battait fort et sa respiration se faisait courte. L’angoisse serrait sa gorge et couvrait sa peau d’une moiteur glacée.

Mais pourquoi se mettait-il dans cet état ? Quand bien même quelque chose ne tournait pas rond, d’où venait cette colère qui comprimait sa poitrine et voilait ses sens ? Son inquiétude seule expliquait-elle cette soudaine émotion ?

Assis sur le capot de son véhicule, Dust manipulait un circuit imprimé de Vidocq. Il leva la tête à son approche.

« Alors ? Prêts pour le voyage ?

— Non, rétorqua sèchement Samson. Où est Cody ?

— Hein ? Pourquoi tu me demandes ça ? »

Quelle ne fut pas sa surprise quand Samson l’attrapa par le col pour le soulever dans les airs.

« Ne te joue pas de moi et réponds ! Où est Cody ?

— J’en sais rien, bordel ! Qu’est-ce qui te prend ? Tu pètes les plombs, mon vieux ! »

La main métallique de Dust se referma sur l’avant-bras de Samson, mais celui-ci possédait une poigne redoutable. Ézéchiel finit par les séparer sans ménagement.

« Ça suffit, Samson ! Calme-toi, je te dis, et arrête ta parano. Si Dust dit qu’il n’a rien vu, c’est qu’il n’a rien vu. Tu ferais mieux d’utiliser tes neurones plutôt que tes muscles. Moi, je retourne fouiller la maison et ses environs. Dust, t’as qu’à prendre ta voiture et faire le périmètre. »

Le jeune homme acquiesça et s’en fut vers la voiture. Puis il se figea. Le coffre était béant.

« Le coffre… Je l’avais fermé… Oh, non !

— Quoi, encore ? maugréa Ézéchiel.

— Oh non ! » répéta Dust. Il attrapa le gros sac et le vida. Plusieurs appareils se dispersèrent dans la poussière. Il tomba à genoux et chercha frénétiquement.

« Dust, dis-nous ce qui se passe », exigea Samson.

Dust se redressa, une lueur affolée dans le regard.

« L’appareil d’Ode… L’inhibitruc… Il a disparu. »

IX-11 : La prédiction
X-2 : Cody

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