VIII-11 : Le terrain de jeu

« Bizarre. On dirait que l’intrus s’est, euh… Volatilisé ?

— Certes, maître.

— Ouah ! Depuis tout le temps qu’on se connaît, ça fait la troisième fois que tu es d’accord avec moi. J’ai compté.

— Je ne puis exprimer mon désaccord systématique envers tout ce que vous dites, maître. Le peu de sens de vos nombreuses paroles doit être salué.

— Ça voudrait donc dire que dans le fond, tu m’aimes quand même ?

— Ne soyez pas ridicule, maître. »

Dust haussa les épaules et retourna à l’étude de son écran géant. Derrière eux, entre étagères encombrées, caisses poussiéreuses, placards vitrés et robots expérimentaux, Cody poursuivait un Roger d’humeur taquine.

« Mon Roger ! Tu veux pas me faire un câlin ? »

L’insolent porcelet fit rebondir son postérieur dodu au sommet d’un gigantesque canon laser sans prendre la peine de répondre.

« Il est là-haut ! Tu joues avec nous, Samson ?

— Zzzz », répondit le Cane Corso. S’endormir quand on s’ennuyait était un des réflexes canins qu’il appréciait le plus.

Perplexe, Dust martela les touches du tableau de bord.

« J’y comprends rien… L’intrus était là juste avant notre arrivée et… Tu vois, ici ? Pouf ! Disparu.

— C’est troublant, maître. Vous devriez y jeter un œil.

— Roger, Roger ! Viens par-là, mon Roger !

— Ouais… mais ça pourrait être un piège.

— Ou un dysfonctionnement matériel, maître. Ce ne serait pas la première fois qu’un robot de votre ouvrage souffrirait de défauts de conception.

— Alors qu’est-ce qu’on fait ? On peut simplement pas monter comme ça, si c’est un piège.

— Roger ! Câlin ?

— Et vous ne pouvez pas laisser Cody seule ici sans surveillance, maître.

— Ah ! Je l’avais presque oubliée, celle-là.

— Ni le chien géant qui dort au milieu de la salle, maître.

— Ah, oui.

— Et rappelez-vous votre bras fracturé, maître.

— Ah… »

Une prise de vue aérienne apparut à l’écran. Un lourd nuage passa sur le front de Dust. Lourd au point qu’on entendait presque l’orage gronder.

« Maître Dust, on dirait que les zombies ont repris leur activité, annonça placidement Vidocq. Ils se rassemblent. Au vu de leurs mouvements, ils seront ici d’ici deux jours. Nos défenses actuelles sont loin d’être suffisantes pour les repousser.

— Dis donc, mon vieux, t’a rien de plus déprimant à m’apprendre ?

— Si, maître. J’ignore comment tout cela va finir, mais je tiens à ce que vous sachiez que ce fut un absolu déplaisir de vous connaître. »

Le poing métallique de Dust heurta le tableau de bord.

« Bordel. Est-ce que tu as une seule bonne nouvelle à m’annoncer ?

— Eh bien, maître, pour ce que nous savons Dieu n’existe pas. Ce qui l’empêchera de vous envoyer en Enfer à votre mort. »

Une imprimante disposée sur le bureau vrombit et recracha une feuille volante.

« Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? s’angoissait Dust.

— Votre horoscope de la semaine, maître.

— Bien ! J’aime l’horoscope, il m’annonce toujours des choses que j’aimerais voir arriver.

— Cela fait partie inhérente du principe de l’horoscope, maître. »

Dust lui ôta la feuille de dessous le museau et la consulta avec l’attention du garnement qui découvre un magazine cochon pour la première fois.

« « Travail : votre persévérance finira par payer« … « Famille : si vous êtes en froid avec vos proches, n’hésitez pas à faire le premier pas vers eux« …

— Même l’horoscope vous encourage à vous diriger vers la tombe, maître.

— « Amour : la Terre sera probablement détruite avant que vous ne trouviez l’âme sœur » … Mais qu’est-ce que c’est que cet horoscope de baltringue ?

— La réponse est dans la question, maître. »

Un vacarme sans nom s’éleva derrière eux. Dust et Vidocq se retournèrent ; le second un peu moins vite que le premier, tant à cause de ses quatre pattes mécaniques que de son flegme à toute épreuve. Cody leur fit face, le regard fuyant et les joues brûlantes à faire cuire un œuf : renversé à ses pieds gisait un robot-sentinelle géant.

« Oups, s’excusa la gamine.

— Tu pourrais ne rien casser pendant deux minutes complètes ? lui lança Dust. Ce serait cool.

— Mais moi, j’m’ennuie ! Quand est-ce qu’on va voir des zombies ?

— Maître Dust, il me semble que Cody serait ravie de découvrir votre ancien atelier. Je l’y accompagnerai tandis que vous sécurisez la base, si vous le permettez. »

Dust le permit. C’était un moyen pour lui de régler ses affaires et de se faire rafistoler le bras, sans laisser une Cody hors de contrôle gambader dans sa maison. Vidocq guida donc une gamine curieuse et un Samson de mauvais poil (ce dernier ayant fait un mauvais rêve) au travers de couloirs métallisés, jusqu’à une nouvelle salle emplie d’un incroyable fatras.

« Maître Dust travaille principalement dans le nouveau laboratoire, annonça Vidocq. Il puise les matériaux et outils dont il a besoin dans la réserve. Cet atelier est donc laissé à l’abandon. Aujourd’hui, il s’en sert plutôt comme d’une décharge. Servez-vous. »

Il y avait de tout et surtout de n’importe quoi. Des tournevis pliés et des marteaux tordus ; d’énormes boîtes à clous ; des clés à molette massives ; des chariots sans roues ; des rouleaux de barbelés électriques rouillés ; des scies à moteur à huile ; des bombes amorcées ; des piles rechargeables à l’énergie hydraulique ; des drones haute-altitude équipés de panneaux solaires ; des gadgets alimentés par batterie nucléaire ; des miroirs hauts de plusieurs mètres ; des verres grossissants de toutes les tailles, y compris les moins communes (les plus petits étaient invisibles à l’œil nu) ; des sceaux de peinture fossilisés ; des pinceaux aux poils si rigides qu’on aurait pu poignarder un bovin avec ; des tas de feuilles de papier qui du blanc avaient viré au jaune, puis au brun, puis au vert, pour finalement adopter une teinte bleu-rose avec des nuances de gris ; des piles de bon acier promptes à décrocher un sourire approbateur à Ézéchiel ; un antique bas fourneau qui n’aurait pas fait tache dans l’univers médiéval du Deuxième Étage ; des épées ; des haches ; des massues ; des poignards ; des couteaux à fromage ; une argenterie complète ; une cuisinière à gaz de bonne facture avec hotte aspirante ; une adorable collection de tabliers de cuisine aux énoncés aussi éloquents que « Un bisou pour le cuistot » ou encore « Qui c’est, le papa ? »…

.. etc. Le lecteur raisonnable me dispensera d’une liste exhaustive, sans quoi nous y serions encore à l’heure où vous lisez ces lignes.

« J’ai cru déceler chez vous un attrait pour le bricolage, dit Vidocq à une Cody bouche bée. Que dites-vous cet endroit ? »

L’intéressée ne répondit rien. Elle fit un pas en avant, les yeux ronds et la mâchoire ballante. Un silence total régnait ici, exception faite des ronflements conjoints de Samson (retourné à sa sieste) et de Roger (juché sur son perchoir favori.)

« Je peux faire ce que je veux ici ? s’enquit-elle, un doigt tremblant pointé vers le monstrueux désordre.

— Absolument. Maître Dust en a encore pour plusieurs heures. Vous avez votre temps. »

Cody ôta son gilet de cuir, posa ses binocles et s’élança dans le fatras avec la rage accumulée d’une dizaine de taureaux parqués depuis des semaines. Trois heures plus tard, elle n’avait toujours pas décroché un mot.

L’ancien atelier de Dust était devenu son nouveau terrain de jeu.

VIII-10 : Ode
VIII-12 : Le café

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