VIII-2 : Le survivant

Cody n’en croyait pas ses yeux. Elle cilla, mais rien ne changea.

La forêt étirait toujours les troncs bruns de ses arbres jusqu’à des hauteurs sans commune mesure avec les spécimens qu’elle connaissait. Leur feuillage d’épines oscillait entre les tons verts et gris. Une fragrance de résine flottait dans l’air, portée par un vent léger. Ce même vent qui caressait le tapis moelleux d’aiguilles sèches, se faufilait entre les troncs et jouait avec les boucles dorées de Cody.

« Des pins, se réjouit Samson. J’aime cette odeur. Je ne pensais pas que les arbres m’auraient tant manqué. »

Moins enthousiaste, la gamine s’avança vers lui. Ils venaient tout juste d’atteindre le Quatrième Étage et, déjà, elle les sentait perdus.

« Qu’est-ce que c’est que cette forêt ? Ézéchiel a dit que ce monde était dévasté…

Je ne m’attendais pas à ça non plus, admit Samson. Peut-être l’Étage a-t-il déjà été remplacé ? »

Comme pour lui répondre, le gazouillement d’un oiseau s’éleva au-dessus de leurs têtes. Ce à quoi quelqu’un ajouta :

« Gruik. »

Samson ferma douloureusement des yeux. Il avait redouté que Roger les accompagne, malgré leur décision de n’emmener aucun cochon. Lorsqu’il les rouvrit, le porcelet était perché sur son museau et humait les environs de son petit groin humide, l’air insolent.

« Mon Roger ! s’exclama Cody. Dans mes bras !

— Gruik », répondit l’intéressé. Il utilisa Samson comme un tremplin de piscine olympique, poussa la provocation jusqu’à exécuter une gracieuse cabriole et atterrit souplement au sol.

« Cody… fit Samson avec patience. Roger est trop petit pour nous accompagner. Dépêche-toi de le ramener auprès de sa maman, avant qu’elle ne s’inquiète. »

En guise de réponse, Roger se lova dans les bras de Cody et lui tira la langue.

« Mais il est en sécurité avec nous ! Il ne lui arrivera rien de mal tant qu’on le surveille. Et puis, il est discret et il sait se déplacer comme sa maman : il peut s’enfuir facilement en cas de danger ! Il se fera tout petit, promis. Pas vrai, Roger ?

— Gruik », jura Roger. Dans le même temps, il croisait ses petits sabots, juste assez discrètement pour que seul Samson le remarque.

« Folie, que cela, reprit le Cane Corso. Il n’est même pas sevré et nous n’avons d’ailleurs rien pour le nourrir.

— Bien sûr que si. »

Cody brandit un biberon sorti de nulle part, que son protégé s’empressa de téter, un regard hautain posé sur Samson.

« Ce n’est pas raisonnable. Nous ignorons encore quels dangers nous attendent, ici. Roger ne sera qu’une gêne pour nous. »

L’intéressé bondit au sol, bien à l’abri entre les jambes de Cody et adressa à Samson un geste obscène. Outré, celui-ci laissa échapper un grondement.

« Il ne gêne personne, le rassura Cody. Il se tiendra tranquille, il nous suivra et il fouira. »

Samson fronça les sourcils.

« Il fuira, tu veux dire ?

— Non, non : fouira. Montre-lui comme tu fouis bien, mon Roger. »

Roger ne se fit pas prier : il s’empressa d’enfoncer son petit groin rose dans le sol et de retourner la terre avec application. Ses compagnons l’observèrent, l’un avec circonspection, l’autre avec fierté.

« C’est ça, fouir ?

— Bien sûr ! C’est ce que les cochons font de mieux. C’est comme ça qu’ils trouvent à manger. Et puis, on sait jamais ! Roger trouvera peut-être un trésor, en fouissant. Vas-y, mon Roger ! Cherche le trésor ! »

Son protégé redoubla d’efforts. Mais alors qu’ils observaient Roger déployer des merveilles de fouissement, une incroyable détonation leur vrilla les tympans. En un clin d’œil, Cody bondit et saisit quelque chose au vol.

Elle ouvrit la main, interloquée. C’était une balle d’arme à feu encore fumante, d’un calibre bien supérieur à ce qu’utilisaient les pirates.

« Cody… Regarde… »

Ramassé sur lui-même, crocs visibles et oreilles dressées, Samson pointait du museau une colline surplombant les environs. Entre les rayons de lumière découpés par les pins se dessinait un étrange personnage, habillé d’une longue veste et d’un treillis, armé d’un lourd fusil à lunette. Cody et Samson crurent reconnaître le type d’arme de précision utilisé par les pirates, quoique celui-ci semblait issu d’une tout autre technologie.

La gamine fronça les sourcils, les mains déjà serrées sur le manche de sa massue.

« Oh, salut ! » s’écria leur assaillant d’une voix claire.

Il baissa son fusil et leur adressa un coucou. Ils purent alors détailler son visage jeune, ses yeux bridés et sa bouche rieuse. Sa chevelure n’était qu’un amas de dreadlocks sombres nouées derrière son crâne. Sous sa veste apparaissait un baudrier où pendaient d’autres armes à feu.

« On dirait que c’est râpé pour l’effet de surprise. Vous pourriez simplement me laisser vous abattre sur place ? Ça irait plus vite.

— Qui es-tu ? s’enquit Cody, d’un ton où la méfiance disputait à la curiosité.

— Gruik », renchérit Roger, mécontent qu’on lui vole ainsi l’attention.

Le jeune homme leur adressa un franc sourire qui ne soulevait qu’une question. Ce type était-il sournois, idiot ou les deux ?

« Je suis le gars qui va vous tuer. Bon, je vous ferais bien le détail du plan machiavélique qui se trame derrière votre dos en ce moment même, mais honnêtement, moi-même j’y pige rien. »

Cody interrogea Samson du regard.

« Assez bon fond ; très mauvaises intentions. »

Une seconde silhouette émergea alors de derrière l’inconnu. Celle d’un chien, non pas remarquable par sa taille, mais par sa constitution. En effet, si à l’inverse de l’énorme Samson il possédait une carrure normale, il paraissait en revanche entièrement composé de métal. Ses mouvements s’accompagnaient même de sons robotiques ; sa face figée affichait une infinie lassitude.

Cody leva un doigt vers le robot zoomorphe, troublée.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? »

Une voix artificielle s’éleva à travers la clairière :

« Maître Dust, votre effet dramatique n’aurait certes pas eu la même intensité avec un masque à oxygène, mais nous vous conseillons tout de même d’en porter. L’atmosphère de cette zone est composée à 18,36 % d’agents dévastateurs pour vos petits organes. »

Cody et Samson se figèrent. Cette voix synthétique à l’accent traînant, presque paresseux, émanait du robot lui-même.

« Merci de me le rappeler, répondit le dénommé Dust. Mon vieux Vidocq, qu’est-ce que je ferais sans toi ?

— Vous mourriez de façon pathétique, maître.

— Parce qu’il y a d’autres façons de mourir ?

— Oui, maître. L’arme à la main face à une enfant de dix ans, par exemple. »

Sur ces mots, Vidocq se tourna vers la gamine qui se jetait sur eux. La gigantesque massue s’abattit avec un gros wouff, mais au moment de l’impact, sa cible s’évapora dans un grésillement lumineux.

« Où il est passé ? s’étonna Cody.

— En haut », murmura Vidocq. Ses traits paraissaient figés dans une expression d’infinie lassitude.

« On m’avait dit que la petite Cody a de la hargne à revendre, lança Dust depuis les cimes. Eh ben, j’suis pas déçu ! Tu veux toujours pas me laisser t’abattre, dis ? Je ferai ça proprement : une balle en pleine tête et tu sentiras rien, promis.

— J’ai la tête dure, rétorqua Cody.

— À ce qu’on m’a dit. Mais un tir à travers l’œil suffira. »

Les joues de Cody virèrent à l’écarlate. Samson remarqua même des petites étincelles danser le long de ses bras jusque sur le manche de sa massue.

« Arrête de fuir comme un lâche et viens faire la bagarre ! lança-t-elle.

— Je suis sans doute un lâche, mais je ne suis pas fou, gloussa Dust. Bien vu, de me provoquer pour m’attirer en bas. Plutôt maline, pour une machine. »

Cody voulut répondre, mais il lui avait coupé le souffle : comment connaissait-il sa nature ? À part Samson, Ézéchiel et Madame Cochon, nul n’était au courant ! La gamine ravala sa fierté et serra les dents. Qui que soit Dust, il avait l’avantage. Et il avait probablement reçu les informations de quelqu’un.

Quelqu’un, mais qui ?

« Ce n’est qu’une enfant, intervint Samson. Tu n’oserais pas l’abattre aussi froidement. »

Incrédule, Dust baissa le canon de son arme. Il remarquèrent alors qu’un de ses yeux présentait un fort strabisme divergent.

« Si. Pourquoi ?

Hum.

— Ce n’est pas du bluff, les avertit Vidocq. Maître Dust vous tuera sans le moindre remords. Vous le premier, Samson, puisque vous êtes le plus vulnérable. »

Le Cane Corso lorgna le chien-robot du coin de l’œil. Ses mouvements et son intonation étaient si naturels qu’elles tranchaient avec son apparence et sa voix synthétiques. Pouvait-il être un être artificiel aussi élaboré que Cody elle-même ?

Vidocq lui rendit son regard ; Samson ne put que le fixer, troublé. Tout comme Cody, il était immunisé à son sixième sens animal. Toutefois, à en juger par sa nonchalance, il semblait tolérer l’attitude de son maître sans pour autant l’approuver.

Avec un grésillement, Dust se matérialisa devant eux. Son strabisme lui conférait un air confus, entre le jeune chiot agité et le rescapé d’asile de fous.

« Téléporteur ?… s’étonna Samson.

— Oui ! Et grenade à fragmentation, aussi. »

Cody, Samson et Roger baissèrent les yeux sur un objet de la taille d’une pomme de pin. Mû par ses seuls instincts (si Dust l’avait laissé si près d’eux, c’est que c’était mauvais signe), Samson la dégagea au loin d’un revers de la patte.

Ce fut comme si Zeus lui-même, désœuvré depuis le combat contre le Geôlier, avait décidé de jeter un éclair à tout hasard pour rappeler sa présence à Cody. L’explosion fracassa les airs, pulvérisa le tapis d’aiguilles et projeta de grosses mottes de terre aux alentours. Un vol d’oiseau partit chercher la tranquillité ailleurs. Un vieux loup solitaire détala dans les buissons aussi vite que ses articulations douloureuses le lui permettaient. Un nuage de poussière et de feuilles balaya doucement la colline.

Dust et Vidocq s’étaient tous deux téléportés à quelques mètres de là. Le chien-robot poussa un long soupir en signe d’ennui. Son maître, au contraire, se délectait de la situation. Alors, il disparut et se rematérialisa, un canon scié braqué vers le visage de Cody.

Puis il fit feu.

VIII-1 : La recherche
VIII-3 : L’esturgeon

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