VI-5 : Le souvenir

Ézéchiel et Samson demeurèrent plantés sur place, bras ballants pour l’un et langue pendante pour l’autre, sans trouver quoi dire. Peut-être parce qu’il n’y avait rien d’autre à dire. Leur moustachue compagne, d’ordinaire expressive, se tenait prostrée, les yeux fermés. C’était une assez bonne raison pour la boucler un moment.

Le Brise-tronche bourra sa pipe et l’alluma, la mine sombre. Certes, de sinistres histoires pavaient déjà le chemin de sa vie. Mais il ne se considérait guère comme une bonne personne : lui, était un insensible briseur d’os, un intraitable donneur de leçons, un impitoyable molosse que la Sorcière lançait sur qui haussait un peu trop le ton. Oh, Ézéchiel avait bien sûr ses bons côtés : il lui suffisait de quelques chopines bien placées emplies d’un liquide bien goûtu et il devenait le meilleur compagnon du monde. Mais violence et brutalité se tapissaient sous la surface, à l’affût de la moindre occasion. Et un simple regard de travers lui suffisait à émerger.

Madame Cochon, quant à elle, incarnait tout ce qu’il y a de candide au monde. Il l’avait compris dès leur rencontre, quand Cody, ce microbe bavard et agité, avait investi son échoppe suivie de ces deux curieuses bêtes. Madame Cochon n’était peut-être qu’un animal, mais il connaissait peu de personnes parées de sa malice, sa bravoure et sa loyauté. Elle méritait moins de quiconque d’assister au saccage de son monde, ni de porter le fardeau de survivante pour le restant de ses jours.

Ézéchiel mordilla le bec de sa pipe. L’espace d’un instant, il s’imagina retourner à cet Étage et voyager dans le passé histoire d’empêcher tout ça. Toutefois, la raison lui revint vite : la Sorcière n’y aurait pas consenti et rallonger la liste de ses manquements tenait de la folie.

Madame Cochon finit par se redresser sur ses pattes fébriles. Ézéchiel et Samson reprirent leur chemin. Elle les suivit, l’air penaud et la tête basse.

Entortillée dans un linceul jusqu’au front, Cody se trouvait maintenant dans les bras d’Ézéchiel. Il espérait que les sirènes la prennent pour cible à son tour. Les doutes de Samson planaient au-dessus de lui comme une mauvaise promesse, quand une nouvelle illusion apparut près des restes moisis d’une épave en miettes.

On y distinguait l’image d’une clairière au pied d’une montagne. Là, derrière une rangée d’arbres, s’ouvrait une ouverture taillée dans la roche où s’encastraient de lourdes poutres ainsi qu’une solide porte de bois. Le panneau était entrouvert en signe d’invitation pour les voyageurs de passage. Depuis l’entrebâillement fuyait la rumeur de conversations animées, de rires à gorge déployée, de verres s’entrechoquant et de chants mêlés.

Le forgeron se tenait figé, la respiration courte et les membres raidis.

« Ton souvenir ? » s’enquit Samson.

La question était bien entendu rhétorique : une vraie réponse du forgeron l’aurait étonné. Et comme attendu, Ézéchiel mollarda par terre avant de se détourner.

« On s’est assez tripatouillé la nouille comme ça. Grouillez-vous. »

De retour entre les carcasses de navire, il porta un regard soucieux vers le sol. La chaleur augmentait encore. Existait-il ici un phénomène comparable au cycle lunaire, propre à faire varier température et luminosité ? Dans tous les cas, mieux valait ne pas s’attarder pour le découvrir.

« Ces fameuses sirènes ne me semblent pas si redoutables que ça, déclara Samson pour rompre le silence. Nous sommes saufs tant que nous nous tenons hors de portée des illusions. »

Ézéchiel ne savait que répondre : il avait pensé la même chose. Il se retourna afin de vérifier la présence de Madame Cochon et grand bien lui en fit : l’intéressée s’était écroulée au sol, ses petites pattes repliées sous son corps replet.

Samson accourut auprès d’elle et la huma avec inquiétude.

« Eh bah, alors ? Qu’est-ce qui lui arrive, encore, à celle-là ?

On dirait qu’elle est malade… »

Les sourcils du forgeron se rejoignirent. Malade était effectivement le terme qu’il aurait employé pour décrire Madame Cochon en voyant ses yeux mi-clos, sa gueule entrouverte, sa langue pendante. Elle ventilait fort et les perles de sueur sur son dos se multipliaient à vue d’œil.

Ézéchiel jeta Cody sur son épaule et posa une grosse main sur la tête de l’animal.

« Elle a de la fièvre. On dirait qu’elle dépérit. Mais pourquoi ?

Le poids de l’affliction ? suggéra Samson. Sans compter la chaleur au sol. Ce doit-être usant pour un cochon aussi court sur pattes. Elle mourra si on ne fait rien. »

Ézéchiel croisa son regard bleu. Même assis, il le dépassait largement en hauteur. Ce qui n’était pas très dur, car malgré son exceptionnelle robustesse, la stature du forgeron culminait à un mètre quarante.

« Dis, mon gros. On pourrait la hisser sur ton dos, non ? J’ai des cordages sur moi. »

La poitrine de Samson s’emplit d’un grondement contrit. En dépit de ses efforts pour préserver son humanité, il ne pouvait empêcher son corps d’exprimer sa nature canine. Mais plus encore, l’idée de servir de bête de somme ne l’enthousiasmait guère.

C’est alors qu’il baissa les yeux sur Madame Cochon. Le regard vitreux et le souffle trop rapide de leur moustachue compagne n’eurent guère de mal à faire pencher la balance de sa volonté. Voilà pourquoi, sans un mot, Samson acquiesça et s’étendit.

Ézéchiel tira de son sac une gourde, fit couler une généreuse rasade d’eau dans le gosier de la souffrante et l’épongea avec un linge. Puis il détacha l’épée de Samson afin de faciliter le harnachement. Quelques instants après, celui-ci se redressait. En dépit de ses respectables rondeurs, Madame Cochon paraissait toute petite, ainsi ficelée sur le dos de l’immense Cane Corso.

Le regard d’Ézéchiel passa de Cody à Madame Cochon, toutes deux dans les choux. Une remarque misogyne et blessante lui vint, mais puisqu’aucune femme n’était là pour l’entendre, il la relégua dans un coin de son esprit. Ainsi reprirent-ils leur route sans tarder.

« Pas trop lourd ? s’enquit le forgeron.

Ça ira. Mais je t’en prie, prends soin de cette épée. »

Ézéchiel défourailla l’arme avec précaution. Ses yeux s’arrondirent.

« Mais… qu’est-ce que c’est que ça ? »

Ses doigts calleux caressèrent le plat de la lame. Elle était d’un métal clair, presque blanc, d’où émanait un mystérieux chant pareil à l’ode d’une autre époque. Sa solide poignée de bronze était enroulée de lanières de cuir percluses de marques de croc.

En bon collectionneur d’armes et artisan lui-même, le forgeron reconnaissait une bonne épée d’un coup d’œil. Juger celle-ci exigea plus de temps et voilà pourquoi.

Cette arme-là était une excellente épée. Un des plus remarquables ouvrages qu’il ait eu sous les yeux depuis longtemps. Cette épée avait probablement autant de valeur que les meilleures armes de sa collection personnelle.

« Eh bien, forgeron ? Les mots te manquent ? Ce serait bien la première fois. »

Ézéchiel soupesa l’épée et éprouva son équilibre. Le constat fut sans appel.

« J’ai vu pire, admit-il. Elle est à qui ?

Si tu me connais aussi bien que tu le prétends, alors tu connais la réponse. »

Le forgeron opinait, quand une nouvelle fenêtre se matérialisa sur leur gauche.

On discernait au travers d’adorables maisonnettes. Ézéchiel grogna. Mis à part celui du Premier Étage, il n’aimait guère les villages. Typiquement le genre de coin où tout le monde se connaissait. Peu de monde, peu de passage. Pas bon pour les affaires, ça.

« Alors ? Ça pourrait être le souvenir de Cody ?

Il n’y a qu’un moyen de le savoir.

— J’aime pas trop l’idée de foncer tête baissée là-dedans. Ça renifle le pétrin à plein tarin. »

Ce n’est plus vraiment un piège si nous savons que c’en est un. Toutefois, je suis d’accord. Mieux vaut réfléchir avant d’agir. »

Ils réfléchirent, donc. Le village était pittoresque : les maisons y suivaient toutes la même architecture, mais les nuances d’ornements conféraient à chacune un charme propre. Les pots à fleurs disposés un peu partout suggéraient un climat tempéré.

« C’est bizarre, y a pas un chat. Rien qui bouge. On dirait une peinture. »

Samson bâilla à s’en décrocher la mâchoire et se lécha les babines. En plus de la lassitude, la faim commençait elle aussi à le gagner.

« Ça ne m’inspire pas confiance non plus, mais nous sommes à court d’options… »

Ézéchiel se massa péniblement le front. La fatigue l’atteignait, lui aussi. Le temps passait différemment ici, il le sentait. Apprendre qu’ils étaient entrés depuis un jour complet ne l’aurait pas surpris, quand quelques heures tout au plus semblaient s’être écoulées.

« C’est le seul moyen d’en savoir plus. Ce qui me chiffonne, c’est que… J’ai jamais eu affaire à des sirènes. Je sais pas de quoi elles sont vraiment capables. Jusque-là, c’était de la rigolade, hein ? Mais si en traversant ce brouillard, on se retrouvait prisonniers de l’autre côté ?

Prisonniers ?

— Beh, oué. Bloqués de l’autre côté du miroir, quoi. Ou transportés dans autre monde, celui où elles piègent leurs victimes pour leur boulotter les miches. Tu vois le genre ?

Je vois le genre. »

L’idée de se faire boulotter (qui plus est, les miches) y faisait réfléchir à deux fois. Franchir cette fenêtre impliquait le risque de disparaître à jamais dans les Limbes. Toutefois le choix de Samson fut vite fait :

« Je veux y aller. Pour Cody. »

Devant la détermination de son compagnon, Ézéchiel bomba le torse, cracha au sol et lâcha :

« Bon. Allons-y, alors. »

Et sur ces mots, ils s’engagèrent dans le passage.

VI-4 : Madame Cochon
VI-6 : La magisthène

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