IX-6 : Le sculpteur

Il roula sur les dalles et s’immobilisa le corps endolori, le souffle court et un nœud au ventre. Se redresser exigea de lui un effort considérable : il n’était pas blessé, mais se faire passer à tabac par une bande de meutiers armés de gourdins n’aurait pas été moins douloureux.

Il se retourna et observa la porte derrière lui. Le Vénérable, vraiment ? Pourquoi l’avait-il sauvé ?

« Beaucoup de questions et si peu de temps… » se dit-il, avant de se détourner. Il s’attèlerait à la résolution d’énigmes une autre fois.

Samson découvrit alors la salle blanche des Bâtisseurs, avec la même fascination que Cody et Ézéchiel avant lui. Il y était parvenu, grâce au Vénérable et son mystérieux compagnon.

Une odeur familière plana jusqu’à sa truffe affûtée. Samson aurait pu la reconnaître dans une foule en plein marché de Port-Marlique : celle de Cody. Ignorant ses maux, il bondit vers la massue au sol et la renifla, anxieux. Jamais la gamine n’aurait ainsi délaissé l’arme dont elle était si fière. Quelqu’un s’en était donc pris à elle. Et si ce quelqu’un pouvait séparer Cody de son arme, c’est qu’il n’était pas à prendre à la légère.

Une tasse à café brisée et une table en morceaux comme seuls signes de lutte… Samson frissonna de terreur à l’idée de ce qui pouvait lui être arrivé. Il repoussa les délires de son imagination flaira la piste de Cody. Fort heureusement, elle était encore fraîche.

Truffe au sol, il progressa aux aguets du danger. Une suite de couloirs tortueux et dénué d’apparats le conduisit vers un hall assombri. Là se trouvaient de hautes boîtes métalliques. Des sarcophages.

CO-I… CO-II… lut-il. Douze sarcophages en tout. Je peux même flairer les âmes qui y reposent…

Il s’approcha du premier et glissa un œil dans le hublot. Vide. Le deuxième, vide également. En revanche, une légère frayeur le frappa à la vue du visage blême derrière la vitre de la troisième boîte ; un homme aux traits fins et aux cheveux clairs. Samson lui trouvait une certaine ressemblance avec Cody.

L’inconnu dormait. À tout hasard, Samson le flaira. La noirceur de son âme le percuta alors comme un bœuf lancé à toute allure : une âme brisée, rongée par une haine viscérale et une détresse abyssale. Le souffle coupé, Samson recula de quelques pas comme sous le coup d’une décharge électrique.

Il se ressaisit et poursuivit. Son cœur manqua un battement lorsqu’il parvint au neuvième sarcophage : il contenait une adolescente, presque une jeune femme, aux traits proches de ceux de Cody si l’on exceptait ses joues fines et blanches. Rien de commun avec le visage rond et plein de la gamine.

Capuche ? Non… Celle-ci a les cheveux plus sombres et je ne perçois pas son âme.

Pourtant, après l’avoir observée attentivement, Samson nota que sa poitrine se soulevait au rythme de sa respiration.

Il trouva finalement Cody au dixième sarcophage. Une vague de soulagement le submergea, bien vite suivie d’un reflux de terreur : bien qu’elle ne semblait pas blessée, son visage revêtait une pâleur alarmante. Il détailla la boîte, mais ne repéra aucun mécanisme visible. Il tourna en rond, partagé entre la nervosité, le doute et la crainte. Son regard revint au sarcophage ; l’écriture CO-X lui sauta aux yeux.

Cody, CO-X… Qu’est-ce que tout ça signifie ? Cody et Capuche ressemblent tant à ces gens… Je n’ose comprendre…

Les paroles de Zend lui revinrent. Qui que soit Ode, elle voulait utiliser Cody pour tuer la Sorcière. Tuer la Sorcière pour détruire la Tour.

Samson ignorait tout des Bâtisseurs et des détails de leur plan, mais la silhouette de ce dernier se dessinait à la lueur de ces découvertes. Et jamais il ne permettrait qu’on se serve de Cody, a fortiori à d’aussi ignobles desseins.

Quant à Cody elle-même, eh bien… si Samson ne l’admettait qu’à lui-même, la gamine n’en restait pas moins la meilleure chose qui lui était arrivée depuis sa malédiction. Elle l’avait sauvé à de nombreuses reprises et toujours accepté tel quel, sans crainte ni appréhension. Là où les gens le percevaient tel qu’un monstre (ce dont Samson ne savait les blâmer : son apparence faisait de lui un monstre), Cody voyait en lui un compagnon. Un ami. Un mentor. Presque un père, quoiqu’il n’en désirait pas tant, car le respect et l’affection lui suffisaient.

Pourquoi Cody fut la seule personne à les lui offrir ? La candeur de l’enfance qui la condamnait à l’insouciance ? Peut-être, quoique si elle pouvait se montrer naïve, Samson la savait loin d’être stupide. Sa malice, son optimisme, son incroyable vivacité d’esprit ; autant de qualités qui creusaient l’admiration et la fierté qu’il lui portait.

Désemparé, il tenta de la réveiller au travers de la vitre, en vain. Il poussa le sarcophage, sans effet. Il glissa un œil dessous : une sorte de câble quittait la boîte et courait vers le mur, hors d’atteinte. Samson tira son épée, jaugea son angle de frappe et ficha sa lame à travers l’espace. Il sentit une faible résistance, sans plus.

Le câble était bien sectionné, mais le sarcophage demeurait résolument verrouillé. Avait-il été naïf en espérant qu’ils s’ouvrent comme par magie ? Malheureusement, il était à court d’options.

Il rengaina son épée, soucieux. Sa seule solution était de poursuivre le kidnappeur de Cody. Mais ferait-il le poids ? Avant sa malédiction, Samson avait été un habile combattant : vif, puissant, endurant, tactique. Depuis qu’il se trouvait changé en chien géant… Eh bien, il avait fait de son mieux pour adapter ses compétences d’épéiste à sa nouvelle forme, mais elle le privait de l’étendue de ses talents. Et depuis la perte de son épée magique, seules lui restaient la force brute et son apparence intimidante.

Était-ce pour autant suffisant contre quelqu’un capable de terrasser Cody ? Certainement pas. Mais que pouvait-il faire d’autre ?

Il songea à faire demi-tour et tirer Ézéchiel de sa querelle pour le ramener en renfort, puis il écarta l’idée. Le forgeron les avait certes aidés, Cody, Madame Cochon et lui après leur débâcle contre la Sorcière… sans toutefois jamais révéler ses motifs. Pour qui travaillait-il, en réalité ? La Sorcière ? Le Consulat de Port-Marlique ? Lui-même ? Quelqu’un d’autre ? Samson n’aurait su le dire. Et face au doute, la prudence prévalait.

Quant au jeune Dust, s’il avait renoncé à s’en prendre à Cody, il n’en demeurait pas moins influençable. Nul ne pouvait s’en remettre à une personne que le manque d’attaches rendait imprévisible.

Samson sentit soudain le poids de la solitude peser sur lui, et tâcha de se secouer afin de se redonner du nerf. À nouveau, il flaira le sol à la recherche de la piste du ravisseur de Cody. Une odeur étrange, qui agressait les naseaux et piquait les yeux. Aisément traçable.

Il la repéra bien vite et la suivit le long de couloirs blancs agrémentés de mobilier et de tableaux. Il ne leur prêta aucune attention et dépassa plusieurs portes ouvertes. Ici, il put apercevoir une bibliothèque ; là, une salle de repos. Quelqu’un semblait vivre dans cet endroit, même s’il ne trouva rien de semblable à une cuisine ni un garde-manger.

Enfin, il s’immobilisa au bout de la piste, là où l’odeur se perdait simplement, comme si son propriétaire s’était volatilisé. Samson releva la truffe dans un espace circulaire aux allures de salle d’étude. Un tableau noir, un bureau encombré, des piles de classeurs et même un ordinateur, quoique différent de celui de Dust.

L’écran affichait l’image d’une silhouette menue et d’une ombre menaçante que Samson identifia comme la Sorcière.

« C’est une projection de CO-X terrassant la Sorcière, fit doucement une voix derrière lui. Une projection du futur. »

Sans précipitation, Samson se retourna et détailla du regard la femme en robe noire. Pas d’arme visible, à l’exception de l’engin argenté fixé à sa ceinture. Elle portait l’odeur qu’il avait suivie, mais à sa surprise, il ne parvint pas à la flairer.

« Vous êtes Ode, déclara-t-il.

— Malin, pour un chien. Mais il va falloir m’expliquer quelque chose. Cody a détruit la porte. Comment êtes-vous arrivé ici ?

— On m’a aidé », répondit évasivement Samson.

Ode sourit, d’un sourire sincère et sans malice. Samson sentit le trouble s’instiller en lui : était-ce elle, la ravisseuse ?

« Que font tous ces gens dans ces sarcophages ? Pourquoi y avoir enfermé Cody ?

— CO-X, corrigea Ode. C’est son vrai nom : Cody n’est qu’une pirouette d’enfant pour nommer une identité qui n’existe pas. Cody ne signifie rien. »

La Bâtisseuse s’était exprimée sans le moindre fiel, avec sincérité et détachement. Mais à l’écoute de ces mots, Samson ne put réprimer une colère sourde grimpant dans sa poitrine…

« Et qu’est-ce que CO-X signifie, je vous prie ?

— Qu’elle a oublié qui elle était. Le Programme a fait un peu de zèle, il faut croire. Mais pas d’inquiétude : il est en train de la reformater en ce moment même. Quand il en aura fini avec elle, CO-X sera prête à repartir sur de bonnes bases. »

Samson gronda. Il jaugea la distance qui le séparait d’Ode : deux foulées suffiraient à la rejoindre. Ni armes ni gardes et il avait tous les avantages de son côté. Mais il refréna toutefois ses intentions belliqueuses : Ode dissimulait sans doute plus d’un tour dans son sac. À son goût, il demeurait plus prudent de maintenir un jeu apaisé et de cerner ses vrais desseins. Peut-être pouvait-il s’en tirer sans combattre.

Il afficha une certaine curiosité et releva les yeux vers l’écran.

« Une projection du futur, vous disiez ? Nexiste-t-il pas une multitude d’avenirs ?

— Oui et non. Il y a un infini de possibles, les variations mineures d’une temporalité majeure. L’unique et première ligne d’existence, celle que les Bâtisseurs ont juré de protéger, et leurs prédécesseurs avant eux. La distinguer de ses variations n’est pas bien difficile : c’est la même différence qu’il existe entre le monde réel et la Tour de la Sorcière. »

Samson réfléchit à la ferveur avec laquelle Ode rythmait ses mots, puis déclara :

« Vous semblez savoir plus que quiconque ce qui se trame dans cette Tour. Plus qu’Ézéchiel, même. Si tel est le cas… Vous devez alors savoir qui je suis. »

Ode accueillit sa remarque avec un petit sourire.

« C’est vrai, Samson. Vous qui avez sculpté le visage du monde extérieur, comment aurai-je pu ne pas entendre parler de vous ?… Mais attendez-vous à être traité avec les mêmes égards qu’un chien, ni plus ni moins. Ce que vous étiez appartient au passé. »

Samson ravala sa fierté et s’enquit :

« Je n’en attendais pas plus de vous. Alors, dites-moi, vous qui connaissez l’avenirRedeviendrai-je humain, un jour ? »

Ode marqua un instant pour chercher ses mots. Elle ouvrit la bouche, mais un signal sonore l’interrompit. Elle porta un regard courroucé sur l’un des écrans.

« Il y a un problème avec le coffre de Cody… Vous n’auriez pas touché aux branchements, si ? »

Le cœur de Samson battit plus fort. Son hasardeuse manipulation avait-elle eu des effets inattendus sur ces sarcophages ? Si Ode s’en inquiétait, cela n’augurait que du bon. L’espoir revenait.

« Vous êtes capable de prédire l’avenir, non ? N’avez-vous pas vu ce que je ferais en entrant ici ?

— Ça ne marche pas comme ça, répondit Ode, le ton plus dur. Restez ici. Je vais réparer vos dégâts. »

Samson lui barra le passage de toute sa carrure.

« Vous n’irez nulle part. Si votre machinerie disjoncte, Cody se réveillera d’ici peu et c’est tant mieux. Je ne vous laisserai pas l’asservir.

— Vous êtes sûr de vouloir aller par là ? le questionna Ode, la moue aux lèvres. Comme vous voudrez. »

Elle tendit la main ; immédiatement, le sol de pierre se déforma et vomit de longues entraves tout autour de Samson. Celui-ci dégaina son épée, trancha net ses assaillants et bondit.

IX-5 : La chute
IX-7 : La sœur

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