VIII-8 : Le rocher

Cody allait bafouiller une explication sur sa nature de création mécanique et magique, quand Vidocq laissa échapper une alarme stridente. Samson tressaillit ; pris au dépourvu, Roger dégringola de sa tête.

« C’est normal, ce bruit ? s’enquit Cody.

— Gruik ! rouspéta Roger, des aiguilles de pin plein le derrière.

— Non, sauf quand le périmètre de sécurité de notre base est franchi, précisa Dust avec un enthousiasme déconcertant.

— Maître Dust, dit Vidocq d’un air vide, il s’agit une alerte de niveau deux.

— Bien.

— Rien de sérieux, maître, mais nous devrions tout de même rentrer.

— D’accord.

— Vous accueillez cette nouvelle avec une remarquable sérénité, maître…

— Je trouve aussi.

— Dis, patate ? Et ma massue, alors ? Je veux ma massue !

— Désolé, Cody… Je peux pas t’aider.

— Tu peux pas ou tu veux pas ?

— Un peu les deux. Bye ! »

Elle fixa le jeune homme pendant qu’il récupérait ses affaires. Puis il tendit la main pour toucher Vidocq ; elle comprit alors qu’il allait se téléporter.

Son regard croisa celui de Samson. Elle y reconnut la même indécision que la sienne : fallait-il laisser partir Dust ou au contraire se joindre à lui ? Jusqu’à présent, il n’avait été qu’une source de problème ; cependant, il semblait connaître les environs et même s’il ignorait tout de la Tour, sans doute serait-il utile afin de localiser la prochaine porte…

Comme si leurs pensées s’accordaient, Cody et Samson acquiescèrent d’un seul mouvement. Sans un mot, la gamine attrapa Roger par la peau du cou, bondit sur Samson et pointa son grappin vers Dust (« pouic ! »). Les crocs se refermaient sur son bras mécanique à l’instant où il lançait la téléportation.

Le monde bourdonna ; la forêt se volatilisa. L’espace d’un instant, il n’y eut ni haut ni bas, rien qu’un vide bleu où ils chutèrent, attirés par une terrible gravité, ballottés par les rafales furieuses et glacées du vent.

Puis, le sol réapparut : ils heurtèrent une plaine sèche, désertique et rocailleuse. Alourdis par le métal de leurs corps, Dust et Vidocq connurent une réception difficile. Samson parvint à retomber sur ses pattes, mais encaissa durement son propre poids. Cody n’atterrit pas plus mal que si elle avait sauté du haut d’une marche et rattrapa Roger au vol.

Dust se traîna au sol et leva un regard ahuri vers la plaine. Rien ne venait perturber ce relief écrasé par le soleil cuisant, hormis une vaste ceinture de montagnes dressée à l’horizon.

« Qu’est-ce que c’était que ça ? » Il aperçut alors Cody, Samson et Roger. « Ouah, vous êtes encore plus cinglés que moi. C’est un miracle qu’on ne soit pas morts…

— Maître Dust, nous ne nous sentons pas très bien », dit Vidocq d’une drôle de voix.

Le chien-robot se releva en zigzagant, désorienté. Son maître, quant à lui, rampait dans la poussière avec les mouvements d’un ver de terre. Son habilité à la tâche témoignait d’une habitude qui forçait l’admiration.

« Pas de temps à perdre. Grouillons-nous. C’est par-là !

Pourquoi ne pas s’y téléporter ? s’enquit Samson.

— J’ai peur que le module surchauffe, rétorqua Dust en rampant avec conviction. C’est vraiment dur, la pierre…

— … tout va bien ?

— Mes méchas ont perdu la liaison avec mes terminaisons nerveuses. Ça peut arriver quand j’encaisse un choc dans la colonne vertébrale. Rien de grave, faut juste que les connexions se rétablissent… Est-ce que je viens tout juste de vous révéler mon point faible à exploiter si on devait se battre à nouveau ?

— C’est exactement ce que vous venez de faire, maître.

— Nom d’un chien.

— Je vous en prie, maître.

— C’est pas grave ! Je peux te porter, si tu veux, proposa Cody, volontaire.

— Surtout pas ! T’es une catastrophe ambulante. Éloigne-toi de moi ! »

Visiblement blessée par ces propos, Cody ramassa tout de même la veste de Dust et lui emboîta le pas. Pour ainsi dire.

Tous les quatre s’engagèrent à travers le désert, guidés par Dust et ses talents de rampeur. Il excellait tant et si bien à la tâche que tous portaient sur lui un regard fasciné. Quant à Roger, on le trouvait blotti dans la tunique de Cody, à l’abri de la cruelle morsure du soleil.

« T’es pas obligé d’être si méchant avec moi, patate ! Qu’est-ce que j’ai encore fait, moi ?

— Vous avez enfreint la principale règle de sécurité du module de téléportation, Cody, expliqua Vidocq. Il est paramétré sur le déplacement d’une masse limitée. Lorsque cette limite est franchie, le comportement du module est imprévisible. En l’occurrence, nous étions bien trop nombreux que la téléportation réussisse…

— Ça me rappelle la fois où j’ai mis un zéro de moins à la limite maximale autorisée, gloussa Dust. Je me suis retrouvé nu en pleine campagne, sans arme, sans mécha, sans module, sans rien. Je vous raconte pas la galère pour rentrer.

— Un simple aperçu du génie qui vous caractérise, maître.

— C’était un accident, précisa Dust au cas où quelqu’un en aurait douté.

— Vous devriez m’écouter et installer une sécurité sur le module, maître. C’est trop dangereux.

— Ça n’a rien de dangereux, tant qu’on s’en sert bien !

— Aussi bien que la fois où vous vous êtes téléporté dans un rocher et que j’ai dû vous amputer d’un bras pour vous en extraire, maître ?

— Calmos, mon vieux. Ça arrive à tout le monde de se tromper.

— Souvent à vous, maître.

— C’est quand même pas de ma faute si cette gamine n’a pas de cervelle !

— Pardon… dit Cody avec tristesse. Moi, Samson et Roger, on est perdus ici. On n’a pas envie de rester tout seuls. C’est pour ça que j’ai essayé de me téléporter avec vous. Mais je ne voulais pas casser ta machine ni vous mettre en danger…

— On a eu de la chance, grommela Dust qui pouvait à présent utiliser ses bras. On aurait pu réapparaître en plein dans un arbre.

Il n’y a pas d’arbres ici, fit judicieusement remarquer Samson.

— Ouais, mais on sait jamais quand un de ces salopards peut se mettre dans le chemin. Ils sont vicieux, dans le coin. »

Le groupe parvint alors aux abords d’une camionnette cabossée. Dust, dont les membres mécaniques s’étaient réactivés, boitilla jusqu’à l’engin.

« Oooôooh, qu’est-ce que c’est que ça ? s’émerveilla Cody. Une voiture ?

— On peut dire ça ! » répondit Dust avec une fierté non dissimulée.

Il ouvrit le coffre sur un fatras d’armes, de vêtements, de pièces détachées et de bidules inidentifiables et en tira une grosse boîte en fer. Samson interrogea Cody du regard.

« Tu sais ce que c’est ? Une sorte de véhicule ?

— Oui ! C’est tout mécanique. Ça va plus vite que des chevaux, mais ça fait plus de bruit.

Tu en as déjà vu de tes yeux ?

— Ma Maman fabrique des moteurs pour ce genre de machine. »

L’attention de Samson revint au véhicule. Quelque chose lui échappait, il le sentait…

« De toute ma vie, je n’ai jamais entendu parler de telles inventions…

— Hi hi ! À ma connaissance il n’y a que chez moi qu’on en trouve.

Oh. Où se situe ton village, rappelle-moi ?

— Mon village ? Loin, très loin à l’ouest de la Tour. Pourquoi ?

Je suis simplement étonné d’apprendre qu’une telle technologie existe au royaume extérieur, admit Samson. Ceci dit, je ne m’attendais pas non plus à ce qu’il existe des terreurs dans ton genre », ajouta-t-il avec un clin d’œil.

Cody lui renvoya un sourire immense. Un Roger jaloux de leur complicité bondit alors sur son épaule et lui glissa son groin froid dans le cou. La gamine rit et fit mine de le chasser.

Dust se redressa. Un dispositif mécanique maintenait désormais son os brisé et assistait ses mouvements. À la vue de l’engin, les yeux de Cody s’emplirent de curiosité.

« Maître Dust, comment vous sentez-vous ?

— Pas trop mal.

— Ça fait mal, si j’appuie là, maître ?

— Aïe ! File ! Va mettre ton nez ailleurs !

— Je ne faisais que vérifier la fiabilité de votre attelle, maître.

— On a assez perdu de temps. Les intrus se baladent toujours dans le périmètre de sécurité, je te rappelle. Magne-toi ! »

Dust ouvrit la portière et se tourna vers Cody. La gamine le fixait de ses grands yeux azurés.

« Ma massue, dit-elle simplement.

— Ta massue… Je sais pas en quelle langue te le dire, mais je ne peux pas la faire réapparaître comme ça.

— Je m’en fiche. Tu me l’as prise ; tu dois me la rendre. »

Samson se plaça derrière la gamine et lui glissa à l’oreille :

« Pourquoi ne pas simplement en créer une nouvelle, comme tu l’as fait avec l’or à l’auberge ou le tourne-disque du Geôlier ?

— Elle est beaucoup trop grosse ! s’écria Cody. Je ne pense pas pouvoir y arriver.

— Elle est dé-sin-té-grée, je te dis ! reprit Dust. Je peux pas te la sortir de mon fion ! Comment tu veux que je te la rende ?

— Je sais pas, mais débrouille-toi. J’y tenais beaucoup.

— Ça, c’est pas mon problème.

— Ça le deviendra quand je te botterai les fesses. J’ai pas besoin de massue pour te battre, tu sais ?

— Elle marque un point, maître, intervint Vidocq depuis l’intérieur du véhicule.

— Et j’ai pas laissé Samson te manger ! Tu m’en dois une.

— Elle marque deux points, maître.

— Eeeeet je continuerai de t’embêter tant que tu me l’auras pas rendue.

— Elle vous atomise, maître.

— D’accord, d’accord ! céda Dust. Montez avec nous, je verrai ce que je peux faire. Mais pas d’animaux dans la voiture. Samson et le cochon, derrière ! »

Conciliant, Samson se hissa dans la benne. L’espace était juste assez large pour lui permettre de s’y tenir assis, à condition d’un trajet paisible. Cody (ainsi qu’un Roger très subtilement dissimulé dans sa tunique) rejoignit Dust et Vidocq sur les sièges avant.

Puis, le véhicule démarra en trombe et s’élança à travers la plaine.

VIII-7 : L’ermite
VIII-9 : L’histoire

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