VI-12 : Le réveil

Pareilles à une meute de loups autour d’un mouton, les sirènes encerclèrent la gamine à ce moment opportun. Celle-ci remarqua alors leur présence et les pointa du doigt. Un doigt d’où crépitèrent des gerbes dorées.

« Oh là là… lâcha-t-elle. Qu’est-ce que vous êtes moches, vous, alors ! »

Ézéchiel voulut la prévenir de traiter ces adversaires avec la plus grande prudence, quand une sirène plus courageuse que la moyenne tenta sa chance. La créature présenta à Cody une dentition à faire pâlir d’envie un requin, mais tomba nez à phalanges avec un poing dur comme l’acier. Stoppée net dans son élan, la sirène se tassa comme un accordéon.

La gamine fit la moue.

« C’est pas très gentil de vouloir manger les gens », fit-elle sur un ton de reproche.

Elle accorda toutefois à son assaillante un sourire radieux ainsi qu’un revers du gauche foudroyant. Au sens propre du terme. Car non contente de malmener le disgracieux faciès de la sirène, l’attaque s’accompagna d’une détonation lumineuse. La sirène voltigea au-dessus de ses congénères et démolit une maison dans un nuage de gravats et de poussière.

« Bon sang… » et « Nom d’une enclume ! » furent les seules choses que Samson et Ézéchiel trouvèrent à dire.

Cody inspecta son poing d’un air ahuri. On aurait cru qu’il venait de lui adresser la parole.

Les sirènes eurent alors la bonne idée de faire ce que les méchants devraient faire plus souvent dans les scènes de bagarre : au lieu d’attaquer le principal protagoniste de l’histoire une par une, elles fondirent avec la coordination d’un essaim d’abeilles courroucé.

Toutes furent prises de court par Cody. Leurs cerveaux n’eurent le temps d’analyser que deux informations : le son « pouic ! » d’une part ; puis la succession de torgnoles, de mandales, de taloches, de beignes, d’avoines, de talmouses, de patates, de pâtées, de pains et de tartes qui s’ensuivit. (Votre serviteur s’excuse pour ces digressions et prend note de ne plus conter cette histoire le ventre vide.)

En reprenant cette suite d’événements à un rythme plus acceptable pour l’œil, voilà ce qu’on aurait pu voir : tandis que les sirènes s’avançaient, Cody pointa son grappin sur la plus proche et fit feu. D’un large mouvement circulaire, elle fit tournoyer la créature ainsi harponnée au-dessus de sa tête et balaya ses consœurs.

Puis, elle passa aux choses sérieuses. Pour résumer, imaginez une gamine littéralement vive comme l’éclair, aux gestes trop prestes pour être vus. Une gamine dont chaque coup de poing faisait trembler ciel et terre d’un grondement retentissant. Une gamine qui…

« Ces bestioles étaient vraiment moches ! déclara l’intéressée en coupant la parole au narrateur. D’où qu’elles venaient ? »

Déjà, les sirènes avaient pris la fuite avec des zigzags mal assurés. Cody mit une main en visière au-dessus de ses yeux afin de les suivre du regard.

Ézéchiel et Samson se redressèrent, abasourdis. Le charmant petit village découvert à leur arrivée n’était plus qu’un champ de ruines. Les décombres des décombres des maisons n’avaient pas survécu à la violence de l’affrontement. Autour du gouffre encore fumant d’où Cody avait jailli, la terre était retournée, malmenée, carbonisée. À la brume des Limbes se mêlait une fumée grisâtre. Plus aucune trace des sirènes ; ni de Capuche, d’ailleurs.

Au milieu de ce décor de destruction, Cody resplendissait. Une aura dorée l’entourait et se reflétait sur les particules de poussière telle une galaxie de minuscules étoiles. Ses boucles blondes flottaient autour de son visage, comme si leur poids avait disparu.

« Samson ! s’écria-t-elle alors.

Je… » répondit Samson. Il n’eut guère l’occasion de développer : la gamine lui sauta au cou tant et si fort qu’elle manqua de lui briser la nuque et enfouit son visage dans le pelage noir et lisse.

À une distance prudente de ces retrouvailles, Ézéchiel grimaça et toussa du sang.

« Samson… J’ai cru que je te reverrai plus…

Tout va bien, Cody. Nous sommes saufs. Grâce à toi.

— Je sais pas ce que la Sorcière m’a fait… J’ai cru que j’étais morte… Et je l’ai vu vous faire du mal, à toi et Madame Cochon… Je veux plus jamais revivre ça…

Tout ça est derrière nous. Ne pleure pas…

— Mais… Mais tu saignes ! Tu saignes, Samson ! »

Elle se recula avec horreur, les mains et les bras maculés. Les oreilles de Samson s’abaissèrent. Ses plaies étaient nombreuses et profondes ; et contrairement à Ézéchiel, il n’était pas pourvu d’immortalité. L’épée aurait pu apaiser ses blessures, mais celle-ci disparue, il n’y avait plus rien à faire…

C’est alors que Cody pressa ses paumes contre sa poitrine. Samson émit un geignement interloqué, jusqu’à sentir la magie couler à flots à l’intérieur de son corps. Cette déferlante d’énergie raviva ses muscles, apaisa sa lassitude et guérit ses blessures en une poignée de secondes.

La gamine se recula, l’air satisfait.

« Voilà, mon Samson ! Plus de bobos. »

L’intéressé ne put qu’ouvrir un regard rond. À quelques pas de là, Ézéchiel l’imitait.

« Comment as-tu fait ça ? Tu n’as jamais eu ce genre de pouvoir !

— Je n’sais pas, admit Cody. Je me suis simplement sentie capable de le faire. Tu vas mieux, dis ? »

Samson étira ses pattes, testa son corps, éprouva ses muscles. Aucune blessure ne subsistait. La faim mise à part, il se serait presque senti d’attaque pour une nouvelle confrontation.

« Incroyable… »

La gamine prodiguait déjà le même traitement à Ézéchiel.

« Arrête de gigoter, vieux bonhomme ! T’es bien amoché, toi aussi.

— Mais tu me chatouilles, avec ton machin louche !

— C’est normal, c’est les plaies qui se referment.

— Mouais… Mais je pourrais guérir tout seul, j’te ferais dire.

— Mouais… Mais pas aussi vite que ça, j’te ferais dire ! »

Samson s’approcha. Cody leva vers lui des yeux azurés.

« Et toi… Comment te sens-tu ?

— En pleine forme. Mais je mangerais bien un petit quelque chose. Voire un gros quelque chose !

— Eh bé, c’est pas demain que ça va arriver ! » lança le forgeron. Il préparait sa pipe, assis sur une grosse poutre. « Tant qu’on est coincés ici, on peut faire une croix sur la boustifaille.

— Ici… » souffla Cody. Elle observa les alentours, songeuse. « Je connais cet endroit ! C’est mon village ! Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? On est sortis de la Tour ? Pourquoi c’est tout blanc ? Et pourquoi y a du coton qui vole ? »

Ézéchiel et Samson échangèrent un regard. Aussi clairement que possible, ils lui contèrent leurs mésaventures. La Sorcière, les souterrains, les Limbes, les illusions, les sirènes, la magisthène… Ainsi que leurs découvertes sur la nature de la gamine.

« T’es un être vivant synthétique, Cody », reprit Ézéchiel. Les notions de délicatesse et de précaution contre le traumatisme psychologique, qui s’étaient discrètement faufilées dans la file de ses pensées, s’en retournèrent dans leur coin en boudant. « J’ignore d’où tu viens, mais le moins que tu nous doives, ce sont quelques explications, hein ? »

Cody tortura ses mains, prise d’un vif intérêt pour le bout de ses chaussures. Samson allait intervenir pour mettre fin à cet interrogatoire, quand elle partit d’une voix hésitante :

« Je sais bien que ma Maman ne m’a pas mise au monde comme les gens normaux… Mais je n’y suis pour rien. Je sais pas pourquoi ni comment elle m’a fabriquée. Je sais juste qu’elle m’aime de la même façon que les mamans aiment leur fille. »

Elle releva ses yeux d’un bleu stupéfiant. De grosses larmes coulaient sur ses joues devenues écarlates. Ézéchiel rassembla toute sa mauvaise volonté pour ne pas fondre.

« C’est pour ça que je dois sauver Maman ! Elle m’a donné la vie ; la seule chose qui compte, c’est que je lui rende la sienne…

— C’est pas tout, trancha Ézéchiel. T’es pas seulement mécanique ; t’es aussi magique. Ma barbe à couper qu’une magisthène est logée quelque part dans tes organes. Et ma moustache, je la foutrais à brûler que ta pierre s’était vidée de son énergie… D’où ton espèce d’apathie.

« Maintenant, je me pose une question. Comment cette fille savait que te faire gober une nouvelle magisthène te remettrait d’aplomb ?

— Une fille ? Quelle fille ?

— La grande, là. Cagoule sombre, cheveux raides, agile comme un ouistiti. Bon, elle a pas ta cogne, hein, mais elle se débrouille en castagne.

— Capuche ?… suggéra Cody à Samson.

Ça m’en a tout l’air. Elle nous suit depuis le Premier Étage. Elle nous a aidés à fuir les lutins, par les toits du village.

— Elle voulait aussi m’empêcher de saboter le galion pirate, se remémora Cody. Et elle était ici, dans les Limbes ?

— Ouais, cracha le forgeron. Mais elle a foutu le camp quand tu as collé une raclée aux sirènes. Elle te ressemble comme deux poils de fion.

— Elle me ressemble ? Où est-elle ?

Toujours dans les parages, précisa Samson. Je peux sentir son aura et son odeur. Mais je doute qu’elle se montre à nous. Pour une raison qui m’échappe, elle fuit notre compagnie.

— Allez, réfléchis, avec ta tête de microbe ! Va pas nous dire que tu la connais pas ! »

Cody croisa les bras, les yeux dans le vague et les sourcils froncés. Mais au bout de quelques instants, elle fut forcée d’admettre :

« Aucune idée de qui ça peut-être… J’n’ai pas de famille à part Maman. »

Ézéchiel soupira. Une curiosité de plus à la liste déjà longue des mystères autour de Cody. Le vieux bonhomme souffla une fumée qui, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, avait elle-même l’air dédaigneuse.

« Une dernière question, microbe… grogna-il.

Assez de questions pour le moment, forgeron, le coupa Samson au soulagement visible de Cody. Il y a plus urgent. Nous ignorons toujours comment quitter cet endroit. »

Ézéchiel releva un sourcil mauvais, mais son agressivité se dissipa bien vite. Le chien avait raison. Aussi, il haussa les épaules et éteignit sa pipe.

VI-11 : Le gouffre
VI-13 : La surprise

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