II-5 : Le repaire

Les ténèbres l’enveloppèrent au fur et à mesure qu’une boule grandissait dans son ventre. Une fois de plus, Cody regrettait la prise rassurante de sa massue. Elle essuya ses mains moites et glacées sur son pantalon et poursuivit.

Sa descente parut durer une éternité, notamment du fait de l’inhabituelle hauteur des marches. Elles avaient presque la même dimension que celles de l’entrée de la Tour. Cody se demandait s’il fallait y voir une coïncidence, quand une curieuse mélodie atteignit ses oreilles. Parvenue à la dernière marche, elle prit une profonde inspiration et glissa un œil à l’intérieur de l’antre du Geôlier.

Puis elle se gratta la tignasse, interloquée. S’était-elle trompée d’endroit ? Ou peut-être avait-elle mal vu ?

Elle s’avança vers ce nouvel espace. Et peu à peu, la perplexité céda place à l’émerveillement.

Elle observa la surface grossière des murs de roche ainsi que les stalactites au plafond. L’endroit n’était ni plus ni moins qu’une grotte aménagée… mais à l’inverse du sinistre repaire qu’elle avait redouté, ici régnait une ambiance paisible et douillette, agrémentée d’un feu de cheminée.

Cody s’avança vers l’âtre. La douce et réconfortante chaleur eut tôt fait de chasser le froid de ses doigts et la boule de son ventre. Son anxiété se volatilisa comme un vampire devant un chapelet d’ail. La gamine se frotta les mains, un sourire timide sur le visage et un regard rêveur traînant aux alentours.

Tout ici transpirait tant la démesure que la simplicité. Un énorme fauteuil de cuir usé se trouvait près de l’âtre. Lui faisait face un tabouret à trois pieds de la taille d’une petite table. Plusieurs étagères grossières chargées de lourds volumes à l’état impeccable s’alignaient proprement le long des murs. Murs d’ailleurs ornés de diverses décorations : des armes de collection flambantes neuves, des peintures abstraites, des masques de couleurs vives, des instruments de musique ainsi qu’une variété d’objets bizarres et étranges que Cody ne parvenait pas à identifier.

Sur un buffet trônait un superbe tourne-disque, d’où provenait une musique enfantine et entêtante. Cody se surprit à fredonner l’air au bout de quelques instants. Jamais elle n’aurait imaginé qu’un tel nid douillet se dissimule sous la surface de cet Étage sinistre. Elle en avait presque oublié que le colosse violent qui avait battu et enlevé son ami vivait ici.

Mais où se trouvait-il, celui-là ? Elle fit volte-face et plissa les paupières. Un bonhomme de cette taille ne devait pourtant pas être bien difficile à dénicher.

La gamine s’avançait vers d’une porte fermée quand une armada de bonnes odeurs prit ses narines d’assaut. Il n’en fallut pas moins pour l’arracher à son exploration. La salive à la bouche, elle se tourna vers une ouverture barrée d’un rideau de perles. Elle le franchit non sans pester contre les fils emmêlés dans ses couettes.

De l’autre côté l’attendait une table chargée de somptueuses victuailles. Cody en resta bouche bée. Un poulet rôti cerné de carottes et d’oignons aux herbes fumait dans un plat d’argent. Un parfait aux fraises surmonté d’une montagne de crème chantilly l’accompagnait. Un assortiment de fromages fermait la garde.

Cody remarqua également une laitue fraîche, mais ce dernier met retint peu son attention.

« Coooooooool ! s’écria-t-elle sans prudence. Du manger ! »

La gourmandise s’empara d’elle et elle bondit sur une chaise géante, prête à l’attaque. Elle s’arma d’un couteau démesuré et débita le poulet en pièces abordables qu’elle engloutit les unes après les autres sans discontinuer. Les ailes en premier (ce qu’elle préférait), puis vinrent les cuisses et enfin la carcasse qui ne fit pas long feu. Les carottes et oignons suivirent promptement le même chemin. En moins de temps qu’il en a fallu à votre serviteur pour poser ces mots, Cody avait fait son affaire au poulet et à son escorte.

« Aaaaaah. Ça fait du bien ! » s’exclama-t-elle.

Elle essuya sa bouche et ses joues barbouillées de gras avec la nappe, puis loucha sur le parfait. Une œuvre d’art à tous niveaux : elle n’avait jamais vu d’aussi beau gâteau de toute sa vie ! Elle en culpabiliserait presque, de manger une telle merveille. Mais le Geôlier ne semblait toujours pas dans les environs… Peut-être pourrait-elle n’y goûter qu’un tout petit peu ?

Ainsi, le parfait suivit le chemin du poulet en quelques instants. Cody tapota son ventre rebondi et étouffa un rot du dos de sa main :

« Burps… Oh, pardon, » s’excusa-t-elle spontanément.

Son attention se porta ensuite sur le fromage. D’habitude, elle n’en mangeait guère du fait de l’odeur peu engageante. Peut-être était-ce le bon moment pour essayer ?

Cody en goûta un, puis un autre, puis encore un autre, et ainsi de suite jusqu’à vider le plateau. Finalement, se dit-elle, ce n’était pas si mauvais que ça.

Elle songea à s’attaquer à la laitue, mais la raison l’emporta enfin. Après tout, elle n’était pas ici pour s’empiffrer. Il fallait encore délivrer Samson. Elle sauta au bas de sa chaise et s’éloigna d’un pas vacillant. Derrière elle gisait un véritable champ de bataille.

Repue, Cody regagna la pièce principale. Une prudence aiguë, proche de la paranoïa, lui bondit soudain dessus : que le Geôlier ne l’ait ni entendue ni surprise tenait du coup de chance. Et la chance était une denrée rare. Aussi se remit-elle en quête du colosse… mais où était-il, encore ?

Elle s’engagea en direction du vestibule et réalisa la présence d’un autre espace, à la faveur d’un angle mort. S’y trouvait une large cage en fer. En son sein reposait une collection d’armes, sur des râteliers de la meilleure facture. Cody y aperçut des épées, des haches, des arcs, et…

« Ma massue ! » jubila-t-elle.

Elle empoigna les barreaux à pleines mains et tenta de les tordre sans effet. Elle chipa alors une épée de collection et l’utilisa comme levier. La lame se brisa net à son premier essai et elle tomba assise.

« Non, mais ! s’emporta-t-elle en se relevant, les joues en feu. Qui est assez bête pour enfermer des armes en cage de toute façon ? »

Son regard trouva le cadenas de la cage. Elle tira une épingle de sa poche et entreprit de crocheter la serrure. Elle y était presque parvenue quand un chant guilleret porté par une voix puissante emplit les lieux. Cody tressaillit et plongea sous une étagère.

Sorti par une porte dérobée, le Geôlier s’avança dans la salle. Puis il buta sur les paroles de sa chanson, haussa les épaules et reprit en sifflotant. Il sifflait, d’ailleurs, remarquablement bien au goût de Cody. Elle risqua un coup d’œil hors de sa cachette et le surprit affublé d’un peignoir rose et de pantoufles molletonnées.

Depuis son dessous d’étagère, elle guetta les alentours en quête d’une issue et découvrit une nouvelle porte, à proximité de la cage. Son regard revint au Geôlier ; il dandinait son gros postérieur (qu’elle brûlait d’envie de botter) au rythme de la musique.

Cody saisit alors l’occasion de se faufiler par la porte. Elle laissa le Geôlier à sa musique et ses pantoufles et referma le battant derrière elle. Le passage donnait sur un long couloir. N’ayant d’autre choix, elle le suivit, l’oreille tendue. La musique, désormais lointaine, tournait encore ; toutefois le Geôlier découvrirait la disparition de son souper tôt ou tard. Le temps pressait.

II-4 : Le passage
II-6 : La prison

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