III-10 : Le raisin

« Oh », laissa-t-elle échapper.

Quand à la bombe, elle se fendit pour sa part d’une explosion assourdissante. Tuyaux, machines, sol et plancher volèrent en éclat. Cody s’était déjà élancée, mais la puissance de la détonation l’attrapa en plein vol et, combinée à son élan, la repoussa dans les airs. La gamine se roula en boule comme un cloporte ; mais au lieu de s’écraser contre le plafond, elle le fracassa et passa proprement à travers.

Éjectée sur le pont du galion, elle roula parmi les débris fumants et les pirates attirés par le raffut. Incrédules, ils observèrent la gamine se remettre sur pied, le pas mal assuré et les vêtements roussis.

« Y se passe quoi ?

— Ch’ais pas. Y a des gens qui viennent voir, alors je suis venu voir aussi.

— C’est qui, ce morveux ? Un des mouftons de notre équipage ?

— Eh, mais… attendez… Par la bedaine du capitaine, c’est une fille ! »

Cody leva les mains sur ses cheveux ; son bandana lui avait échappé, découvrant ses boucles blondes et ses couettes. Elle se releva face à l’assemblée de pirates. Leur expression oscillait entre hostilité et terreur.

« Bonté divine. C’est bien une fille !

— Une fille ? Quelle horreur !

— Une quoi ?

FIIIIIIILLE À BOOOOOOORD ! alerta un pirate, ses mains en porte-voix.

— Fille ! Fille ! Fille ! » paniqua un autre qui prenait simplement la fuite.

Cody resta figée. Elle s’était attendue à toutes sortes de réactions, sauf à ça. Le capitaine Kolbert l’avait bien avertie de la superstition de ces pirates, que la moindre présence féminine à bord signifiait pour eux un naufrage fatidique. Mais jamais elle n’aurait anticipé la scène qui suivit.

Un chaos total. Absolu. Indescriptible. Néanmoins votre dévoué serviteur se risquera tout de même à l’exercice, pour la beauté du geste.

Partout où le regard portait, des pirates fondaient en larmes et se tordaient au sol en position fœtale. D’autres couraient par bandes, ventre à terre, se heurtaient les uns les autres. D’autres, encore, tentaient le tout pour le tout et sautaient par-dessus bord. Quelques-uns se battaient entre eux sans trop savoir pourquoi, mais ce qui était sûr, c’est qu’ils mettaient du cœur à l’ouvrage. D’autres déchiraient les voiles avec leurs épées en entonnant des chants paillards. Un fou déroulait des rouleaux de papier toilette sur le pont. Un incendie d’origine inconnue s’était déclaré à l’avant du galion. Un cochon rondouillard à la stupéfiante moustache s’enfuyait, un chapelet de raisin à la gueule et une escouade de cuisiniers aux trousses.

La salle des machines, déjà endommagée, explosa alors. Les hommes présents sur cette partie du pont furent promptement expédiés au paradis des pirates.

« On nous attaque ! s’égosilla Hayex quelque part dans le tumulte. Aux armes ! »

Il est à noter, et pour une raison qui m’échappe encore aujourd’hui, que ledit capitaine ne portait pas de pantalon.

Toujours est-il que les rares pirates qui entendirent son appel échangèrent un regard, haussèrent les épaules et encerclèrent Cody. L’un d’eux tâcha de la saisir à la taille ; la gamine le stoppa d’un coup de talon en pleine poitrine. Puis elle bloqua une grosse main trop proche de son poignet et répliqua par un coup de poing. Un autre pirate essaya sournoisement de l’attraper par les cheveux. Cody lui décocha un puissant uppercut dans la mâchoire.

« Ça va pas, non ? Prends ça, espèce de lâche ! pesta-t-elle.

— Bu », objecta son opposant. Puis il voltigea dans les airs sans demander son reste.

La route dégagée, elle se faufila parmi les pirates à la recherche d’une issue. Au même instant, à l’autre bout du pont, l’un des malfrats se tenait à genoux, les mains jointes et le menton sur la poitrine.

« Mais qu’est-ce que tu fiches ? lui lança un de ses comparses. Tu n’es même pas croyant, espèce de pignouf !

— Justement, mon pote ! C’est le moment ou jamais. »

L’instant d’après, Cody dépassait une rangée entière de pirates cloîtrés dans la spiritualité. Et peut-être leur nouvelle divinité entendit-elle leurs prières, puisque la gamine ne leur accorda rien de plus qu’un regard perplexe.

Son front rencontra alors un objet de métal. Hayex la toisait, son pistolet braqué sur elle.

« Adieu, monstre !

— Grouik ! » couina une Madame Cochon paniquée.

La détonation de l’arme figea le vacarme ambiant. Le choc repoussa Cody. Elle heurta le sol tête première où elle s’immobilisa, les membres désarticulés comme une poupée de chiffon.

Hayex se tourna vers son équipage, un poing victorieux brandi en l’air.

« Victoire ! » aurait-il crié, si la dentition de Madame Cochon n’était pas venue entamer son mollet. À la place, le capitaine poussa un long cri étranglé un peu moins éloquent, mais tout aussi communicatif.

Tandis que leur chef luttait avec le moustachu pourceau, les pirates laissèrent exploser leur joie, que seule vint troubler une remarque d’un matelot :

« Les gars ? C’est quoi, par terre ? Ce serait pas une balle ? »

Ses camarades ne l’entendirent pas, tout emportés par l’émotion d’avoir abattu un spécimen du plus terrifiant de leurs ennemis. Il leur fallut voir Cody se redresser d’un bond pour les interrompre. Celle-ci s’éloigna d’eux à sauts de puce, les mains plaquées sur son front.

« Aaaaaaaaaïe ! Oh ! Ah ! Ahahahaaaaaaa ! »

Ses hurlements rejoignirent les cris du capitaine. En effet, le fessier de se dernier était désormais la cible d’un assaut vindicatif et sans concession de la dentition de Madame Cochon.

À la vue de Cody, les visages des pirates passèrent de l’extase à la déception profonde, de la joie à la surprise horrifiée, de l’allégresse à la terreur furieuse. Leur némésis s’immobilisa plus loin, les yeux embués de larmes et les traits crispés. Une énorme bosse violacée trônait sur son front.

« Aïeaïeaïe… Je l’ai pas vu venir, celui-là. »

Une Madame Cochon ravie vint alors se dandiner autour d’elle, la moustache au vent et un morceau de caleçon coincé entre les dents. Cody se retourna vers les pirates, qui l’observaient avec des yeux de la taille de soucoupes, tremblant de tous leurs membres comme face à la mort personnifiée. Le capitaine était parmi eux, les mains plaquées sur son postérieur malmené.

« Bouh ! leur lança Cody avec une grimace.

— Grouik ! » renchérit Madame Cochon.

Il n’en fallut pas plus aux pirates pour perdre complètement les pédales. Ils déployèrent une hystérie similaire à celle déjà évoquée, à la différence qu’ils effectuaient simultanément toutes les actions décrites plus haut. On aurait dit une bande de cobayes gavée d’hallucinogènes dans le cadre d’une expérience sordide. L’expression n’importe quoi ne couvrait pas un dixième de l’échelle de cette pagaille.

Cody crut entendre un vrombissement derrière le vacarme ambiant. Profitant du désordre, elle fila jusqu’au bord du pont. Plus haut, dissimulée derrière un nuage grisonnant, flottait La Perle.

Elle échangea alors un clin d’œil avec Madame Cochon, dégaina son grappin et tira.

III-9 : L’intrus
III-11 : La fête

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