VII-4 : Le poussin

Les paroles d’Ézéchiel résonnaient dans l’esprit de Cody tandis qu’elle reprenait la direction de l’auberge.

« Une salopeurie, il a dit, murmura-t-elle. Qu’est-ce que ça veut bien pouvoir dire ?

— Gruik », plaisanta Roger, son petit groin captant les senteurs matinales.

C’était en effet le jour du marché. Le long des bâtiments, les échoppes ouvraient et les étals fleurissaient. L’odeur de viandes, de poissons, de fromages, de gâteaux, de fleurs, de savons, de vêtements et d’épices se mariait en un bouquet de parfums. Depuis leurs comptoirs, les artisans louchaient sur cette drôle de gamine à l’air soucieux et aux cheveux d’or qui se baladait toute seule, un cochon nain perché sur l’épaule.

« Il doit forcément se tromper… La Sorcière ne peut pas être méchante. C’n’est pas possible.

— Gruik, contra Roger.

— Oui, mais je l’avais énervée… Et Ézéchiel et Samson ont pu me sauver, en fin de compte. Je vais bien ; mieux qu’avant, même. Et je la comprends. Je ne lui en veux pas.

— Gruik ?

— Oh, mais bien sûr que si ! » s’écria Cody d’un ton réprobateur. Elle souleva Roger par les aisselles. « Il faut savoir pardonner les gens, même ceux qui nous blessent. La vie est trop courte pour entretenir de la rancœur.

— Gruik, soupira le potelé suidé, les yeux levés au ciel.

— Tu es encore trop petit pour comprendre ça, mon Roger. Mais quand tu seras aussi grand que moi, tu verras que les gens ont bon fond et que la plupart pardonnent très facilem… »

Un vacarme de bois brisé noya la fin de sa phrase. Un hurlement de femme figea l’activité du marché et força les visages à se tourner d’un seul mouvement, paupières écarquillées et mâchoire ballante.

Un étal vola en éclats sous la charge d’une gigantesque silhouette. Les agrumes s’éparpillèrent dans les airs comme des centaines de confettis géants et une voix profonde comme un volcan éructa :

« COOOOOOOODYYYYYYYY ! »

La gamine plissa les yeux. Face à elle, le mastodonte pulvérisait les courageuses boîtes de laitue dressées sur son chemin. Il en aurait fait de même avec les passants si ceux-ci ne s’étaient pas jetés derrière les échoppes.

« Oh, non, le Geôlier ! Il m’a pourchassée jusqu’ici ? »

Instinctivement, sa main s’était levée à la recherche du manche de sa massue.

« Aaaah ! » s’écria-t-elle, paniquée. Sa fidèle arme manquait à l’appel. Mais sur son épaule, Roger se tenait le groin dressé et l’air farouche.

Affublé de son tablier crasseux et de son casque cabossé, le Geôlier se rua vers eux. L’espace d’un instant, elle songea à entamer le dialogue afin de le raisonner ; puis, elle comprit que le colosse n’était pas venu discuter. En témoignait le gourdin de la taille d’un tronc d’arbre qu’il serrait dans sa main. Chaque pas de sa course engloutissait les mètres à une terrifiante vitesse et brutalisait le sol pavé.

Le Geôlier abattit son arme ; le gourdin heurta la pierre avec un craquement ; des éclats de bois fusèrent. Marchands et passants assistaient à la scène, horrifiés. Puis, le colosse se redressa, interloqué. Sa cible avait disparu.

Surgi de nulle part, Roger exécuta une impressionnante pirouette et lui décocha un fulgurant coup de sabot en plein casque. L’action s’avéra aussi utile que de frapper une montagne avec un cure-dent, mais la beauté du geste y était.

« Geôlier ! » s’écria Cody, perchée au sommet d’une bâtisse, grappin au poing.

Le dénommé la chercha du regard, le casque empli de grognements bestiaux. Puis il se jeta épaule en avant : le bâtiment s’ébranla sous ses assauts répétés, jusqu’à ce qu’une fissure n’en lézarde la façade.

« Hé, ho ! lança Cody dans son dos. Faut pas s’énerver comme ça, hein. Tu fais peur aux gens. »

Le Geôlier la chargea de nouveau pour toute réponse, mais ce fut comme vouloir assommer un courant d’air. La gamine esquivait ses assauts avec une désinvolture rare, sans même donner l’impression d’y mettre du sien. L’occasion pour Roger de bondir à nouveau et de gratifier leur assaillant d’un coup de boule magistral, bien qu’inefficace.

À bout de patience, le Geôlier jeta tout bonnement le gourdin. Son emportement lui fit toutefois rater sa cible d’un bon mètre ; le rondin de bois décrivit un arc de cercle et fila droit sur un groupe de badauds trop curieux pour leur propre bien. Alors qu’ils se carapataient à la vue du projectile, Cody parut se matérialiser sur sa trajectoire et le bloqua du plat de la main.

Elle laissa retomber le rondin au sol. Son expression s’était soudain assombrie.

« Ne fais pas de mal aux gens. Ils ne t’ont rien fait ! »

Comme pour défier son injonction, le Geôlier empoigna la première chose à sa portée (en l’occurrence, une cage à poules) et la jeta dans la direction des badauds éparpillés.

« Non ! » s’écria Cody, avant de dégainer son grappin et de faire feu.

La cage lui revint docilement sur le plat de la main. Elle bondit afin d’en stopper une seconde. Cependant, elle n’eut pas le temps de voir la troisième arriver et fut percutée par cent kilos de bonne ferraille souillés de déjections.

L’improbable projectile finit sa course à travers la vitrine d’un vieil apothicaire ; le pauvre homme s’était déjà réfugié sous une table, son dentier fourré dans sa poche. Cody se redressa parmi les racines de mandragore, les yeux de cyclope, les reins de vampire et les volailles paniquées. Elle chassa les plumes emmêlées dans ses boucles.

« Tu t’en prends aux animaux, maintenant, Geôlier ? Ça va trop loin. Assez rigolé !

— Cui ? s’enquit un poussin égaré sur son épaule.

— Gruik, grogna Roger en congédiant l’intrus d’un coup de boule hargneux (qui, cette fois-ci, s’avéra d’une efficacité redoutable.)

— Te voilà, mon Roger ! Dis donc, tu ne serais pas un peu jaloux, toi ? »

Le minuscule suidé n’eut pas le temps de répondre que toute la boutique frémissait sous les pas du Geôlier. Sa silhouette massive se dessina à travers la devanture détruite. Le voilà qui s’approchait, armé d’un énorme os à moelle.

Cody pointa son grappin et pressa la détente. Les crocs mécaniques se refermèrent sur les contours déformés du casque et la gamine fut propulsée droit sur son adversaire.

C’est alors qu’un joyeux carnage commença.

VII-3 : La boutique
VII-5 : Les soldats

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