II-4 : Le passage

Un chatouillement suspect la réveilla.

Elle ouvrit des yeux ronds.

Face à elle, une grosse souris grise lui reniflait la joue. Cody lui adressa un sourire ensommeillé, leva doucement la main…

Et tac ! elle la saisit par la queue d’un geste. Le rongeur se débattit de mouvements désespérés. Le cochon, tout juste sorti de ses rêves de cochon, releva la tête.

« Désolée, ma jolie, murmura Cody. Je ne te ferai pas de mal. Mais j’ai besoin de toi pour sauver mon copain Samson. »

Elle fourra la souris dans sa poche et glissa un regard à l’extérieur de l’étable. Un frisson de satisfaction la parcourut : l’obscurité avait envahi la cour et chassé sa populace, à l’exception de quelques rondes de nuit menées par des gardes au pas bien las.

« Je dois y aller, Monsieur Cochon. Merci de m’avoir accueillie dans votre maison. Salut !

— Grouik ! » la salua le cochon.

Cody se faufila hors du bâtiment tel un chat parmi les ombres, que dis-je ! tel un renard parmi les arbres, un pickpocket parmi les badauds, un bricolo du dimanche entre les étals de peinture en promotion. Ce ne sont pas les métaphores qui manquent, par ici.

« Zut, pesta Cody, mettant fin aux écarts narratifs. On voit rien. »

Elle enfila ses binocles et les régla sur la vision nocturne. Les filtres bourdonnants lui dévoilèrent les patrouilles alentour ; et surtout, la forme d’une plaque d’égout au sol.

Cody rampa souplement sans quitter les gardes des yeux. Leur air fatigué et mou du genou ne dispensait pas de prudence. D’expérience, les gardes ont pour règle universelle de surgir de nulle part dès qu’on se faufile en douce quelque part, au moment précis où l’on s’y attend le moins. Ça ne ratait jamais : c’était mathématique. La gamine ne tenait pas à en faire les frais.

Elle souleva délicatement la plaque, se glissa dans le trou et la replaça sans un bruit. Puis elle lâcha l’échelle et atterrit en bas, la mine sombre et déterminée. Il était temps de sauver Samson et de botter les fesses de l’immonde méchant, une bonne fois pour toutes.

Binocles rivées sur les yeux, elle progressa accroupie jusqu’à trouver ce qu’elle cherchait. Un fin cordon noué en large cercle, innocemment disposé sur le sol. Sans doute un des pièges du Geôlier.

Cody se pencha et l’étudia de plus près. Il était relié à une corde plus épaisse qui grimpait le long du mur jusqu’au plafond.

« Grouik ! » s’exclama quelqu’un derrière elle.

Cody tressaillit et se retourna face au cochon. L’animal lui accorda un coup de groin affectueux, tout réjoui de la retrouver.

« Monsieur Cochon ! Vous m’avez suivie ? Comment vous avez fait pour descendre ?

— Grouik, expliqua le cochon.

— Je dois pas me faire repérer, Monsieur Cochon, souffla Cody, un index posé sur ses lèvres. Je suis à la recherche du gros moche qui a capturé mon copain Samson. Restez discret, s’il vous plaît !

— Grouik », la rassura le cochon.

Quoi que signifiât cette réponse, Cody dut s’en contenter. Elle releva ses binocles et tira la souris de sa poche. L’animal voulut à nouveau fuir, sans résultat. Il émit un couinement plaintif, sans effet. En désespoir de cause, il la mordit au pouce ; ses dents rencontrèrent une résistance telle qu’il regretta cette tentative-là.

« Pardon, ma jolie. Je ne laisserai pas le Geôlier te faire du mal, c’est promis. »

Puis elle déposa la souris sur le nœud. La corde se referma autour du rongeur et l’emporta au plafond, où il livra un spectaculaire ballet de gesticulations.

Cody se tourna vers le replet suidé.

« Il faut se cacher, Monsieur Cochon. Partez, ne restez pas ici !

— Grouik ? »

Déjà, le sol s’agitait des vibrations régulières annonçant l’arrivée du Geôlier.

« Vite ! s’écria Cody avec de grands gestes. Sauvez-vous !

— Grouik », s’obstina le cochon.

Cody lui passa les mains sous le ventre et le souleva à bout de bras au-dessus de sa tête. Intrigué, l’animal se laissa faire. La gamine fouilla frénétiquement les environs du regard, en quête d’une cachette à même de les dissimuler tous les deux.

« Aaaaah ! » lâcha-t-elle au terme de ses recherches infructueuses.

Elle reposa le cochon, à bout de patience.

« Oh, Monsieur Cochon ! s’énerva-t-elle en lui collant une claque sur le derrière.

— Grouik ! » s’indigna-t-il, obstiné dans l’inertie.

L’instant d’après, le tunnel s’emplissait d’une voix gutturale :

« Il était un petit homme, pirouette cacahuète, il était un petit homme…

— Désolée, Monsieur Cochon, mais je ne peux plus attendre ! »

Cody escalada le mur. Sa rapidité aurait arraché un lever de sourcil suspicieux chez un mage versé en lévitation : en dépit du peu de prises, ses petits doigts pétris de force se glissaient sans mal dans les aspérités de la paroi rugueuse. Elle grimpa ainsi jusqu’au plafond telle une araignée à deux bras et se logea dans un recoin noyé d’ombres.

En bas, le cochon l’observait, campé sur ses positions malgré les tremblements.

« Qui avait une drôle de maison, qui avait une drôle de maison… »

Avant même que sa monstrueuse silhouette n’apparaisse, Cody sentit la présence du Geôlier emplir l’atmosphère. Soudain, il émergea des ombres de sa démarche lente, pataude, presque paresseuse, mastodonte vomi par la brume des souterrains.

La vue de celui qui avait malmené et enlevé Samson la fit rougir de colère. Et il lui avait volé sa massue, en plus ! Cody se retint néanmoins de lui bondir dessus et l’observa, les dents serrées et les joues brûlantes.

« Sa maison est en carton, pirouette cacahuète, sa maison est en carton… Les escaliers sont en papier, les escaliers sont en papier… »

Elle remarqua alors que le cochon avait disparu et le chercha des yeux. Plus de cochon. Volatilisé. À quel moment était-il parti ? Elle ne l’avait même pas vu s’éloigner… Mais voilà qui la rassurait : il était sans doute allé se mettre à l’abri de ce monstre de Geôlier.

Parvenu au piège, celui-ci s’immobilisa, son casque bosselé levé vers le plafond. Il n’eut qu’à tendre le bras pour décrocher la souris. L’animal atterrit au creux de sa main. Cody se contracta, prête à l’assaut au cas où il aurait la mauvaise l’idée de la blesser.

Contre toute attente, le géant se pencha et la déposa, avec des gestes étonnamment délicats pour sa carrure. Et, plutôt que de fuir, le rongeur se dressa sur ses pattes arrière et pointa son museau vers lui.

« Si vous voulez y monter, pirouette cacahuète, si vous voulez y monter… »

Il replaça la corde et scruta les environs. Dans son recoin de plafond, Cody se fit aussi petite que possible. Mais le regard du Geôlier omit de s’attarder dans sa direction. Il baissa une dernière fois la tête vers la souris et tourna les talons, le sol vibrant sous son pas lourd.

« Vous vous casserez le bout du nez, vous vous casserez le bout du nez… »

Cody attendit qu’il se soit suffisamment éloigné, puis se laissa tomber. Elle adressa à son tour un hochement de tête à la souris et s’élança, l’oreille tendue. Le rongeur l’observa dans sa course, un air perplexe flottant sur ses deux petits yeux noirs.

De son côté, Cody accéléra le rythme. Le chant du géant demeurait à peine audible ; cependant la lourdeur de ses déplacements le rendait aussi facile à pister qu’un hippopotame dans un salon de thé.

Au détour d’un virage, Cody entendit les pas s’enfoncer vers la terre. Ils descendaient, étouffés et de plus en plus faibles. Elle régla alors ses binocles en vision thermique : son environnement s’emplit de nuances de bleu, et à quelques rares endroits, de couleurs chaudes.

« Il est sans doute parti par-là ! » s’écria-t-elle soudain.

Si la grosse trace de paluche orange sur le mur avait eu le droit de parole, nul doute qu’elle aurait approuvé cette hypothèse. Cody tâta les pierres sans ménagement, jusqu’à trouver un espace semblable à une prise. Elle posa son pied sur le mur et tira.

Avec un grondement plaintif, la roche s’écarta sur l’escalier le plus large que Cody eut jamais vu. Elle désactiva la vision thermique de ses binocles et s’y engagea, le cœur battant.

II-3 : Le cochon
II-5 : Le repaire

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