V-3 : Le pantin

Au centre de la pièce trônait la statue de Samson, figée en position d’attaque, les oreilles rabattues, les crocs dehors. Chaque cicatrice, chaque poil, le moindre détail y figurait, si fidèlement reproduit qu’on devinait-là l’œuvre de la magie plus que d’un sculpteur.

« Je te raconte pas la galère pour le ramener jusqu’ici, lâcha le forgeron. Heureusement que j’ai une trappe qui ouvre sur la rue, sinon je l’aurais laissé dans le jardin. »

Madame Cochon n’osait pas s’approcher. Elle se demandait si Samson était encore conscient, enfermé dans cette prison de pierre, sans autre capacité que celles de voir et entendre.

« Grouik ? risqua-t-elle.

— Le défigeur a pas eu d’effet sur lui, grogna Ézéchiel. Pas bon, ça… »

Il flaqua une claque au museau de la statue comme pour lui arracher une réaction. Sans effet. Cela ne parut toutefois pas le surprendre ; il haussa les épaules et tourna simplement les talons.

« Grouik ! l’interpella Madame Cochon.

— On peut plus rien pour lui ! rétorqua Ézéchiel. Je l’emmènerai au marché demain. Peut-être qu’une bourgeoise en voudra pour décorer son hall. »

Il planta Madame Cochon sur place, figée entre horreur et tristesse. Elle ne pouvait détacher le regard de Samson. Sous ses airs de chien méchant, il était une gentille personne. Elle l’appréciait d’autant plus qu’elle ressentait l’affection qu’il portait à Cody.

« Grouik ? s’enquit-elle à l’attention d’Ézéchiel.

— Elle est en haut, répondit-il. Viens. »

Madame Cochon adressa un dernier regard à Samson avant de le suivre. Elle franchit les moites ténèbres du couloir jusqu’à un monte-charge. Une fois à bord, le forgeron tira un levier et la plateforme s’éleva avec un raclement métallique.

En haut, un hall les accueillit, aménagé de beaux meubles, de tapis douillets et de tapisseries de goût. Mais le monte-charge poursuivit sa trajectoire.

« Grouik ? » s’enquit-elle. Sa question arracha à son hôte un grommellement mauvais.

« Pas d’escaliers ici, non. Je préfère utiliser le grimpe-machin. Ou l’échelle, quand il est en panne.

— Grouik ?

— Parce que, c’est comme ça et puis c’est tout ! » s’agaça Ézéchiel.

La véhémence de sa réponse surprit Madame Cochon, mais elle préféra garder ses commentaires pour elle.

Ils parvinrent enfin à l’étage et franchirent un couloir boisé au parquet impeccablement entretenu. Le forgeron ouvrit la porte de la chambre et invita Madame Cochon à entrer avec un geste sec. Elle plongea dans l’embrasure en heurtant le chambranle de son derrière.

Cody reposait dans un haut lit à baldaquin, revêtue d’une robe de chambre trop grande. Sous le regard grincheux d’Ézéchiel, Madame Cochon bondit et posa ses pattes avant sur le bord du lit.

La gamine faisait peine à voir. C’était comme si la mort elle-même avait planté une paille dans son visage pour s’abreuver de sa vie. Ses cernes d’une couleur alarmante contrastaient avec le teint blafard de sa peau. L’un de ses yeux était enflé et bleui ; l’une de ses joues également. Sous ses paupières mi-closes, les pupilles autrefois azurées tiraient vers un gris pluvieux. Ses lèvres étaient minces et ternes. Mais plus encore, son bras manquant rappelait à son apparence maladive la mutilation infligée par la Sorcière.

Madame Cochon piétinait le matelas, tant en signe de nervosité que dans l’espoir d’éveiller Cody. L’œil valide de la gamine s’ouvrit alors.

« Grouik ! » se réjouit-elle.

Cody ne répondit guère. Elle ne parut même pas reconnaître sa compagne. Son regard se voila de nouveau.

« Grouik ?

— Ça sert à rien, coupa le forgeron en tirant sa boîte en acajou. Elle réagit à rien ; pas même à de la bouffe, hein ! On dirait que quelque chose a grillé là-dedans. »

Il bourra sa pipe avec des gestes mous. Toutes ces lugubres retrouvailles l’impactaient plus qu’il ne l’aurait voulu.

« Grouik ! reprit Madame Cochon à son attention.

— Peut-être, mais j’en sais rien, moi, de ce qu’elle a. Elle est pas malade, en tout cas. Déjà, tout ceci serait plus clair si je savais seulement ce qu’elle est. Et il est là le problème ! J’ai beau avoir traversé les siècles et les Étages, j’ai rien vu de comparable à cette morveuse. Ça dépasse de loin mes compétences. Je vais te montrer, tu vas comprendre… »

V-2 : Le cellier
V-4 : Humaine

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