V-8 : Le monstre

En réponse à la provocation, la chimère se lança dans une ultime charge. Cerné par une brume de souffrance, Ézéchiel vit les deux cornes poindre vers lui juste à temps. Il les empoigna et les tordit pour basculer la créature au sol. Les deux adversaires percutèrent les dalles humides et poisseuses de sang.

Avec son centre de gravité pour avantage, le forgeron aussi trapu que hargneux prit rapidement le dessus. Le monstre se débattit de nouveau ; les cornes percèrent son pourpoint et lui entaillèrent la poitrine. Ézéchiel grimaça. Devoir réparer ses vêtements s’annonçait comme une future corvée.

« J’en ai raz la bedaine, de ces cornes », maugréa-t-il. Il prit appui sur la tête de la chèvre et tira. La créature hurla de douleur jusqu’à ce qu’une des cornes se brise avec un craquement sinistre. Le Brise-tronche se recula, essoufflé, la main gauche serrée autour de son trophée.

Le serpent fusa comme un diable hors d’une boîte et vint lui siffler au visage. Le forgeron tressaillit et sentit son rythme cardiaque accélérer plus que de raison. Il lui fallait abréger ce combat et vite.

« Toi aussi, tu me tapes sur les nerfs… »

Il empoigna le cou du serpent, arma la corne comme un poignard et la plongea dans l’œil du reptile. La malheureuse créature se confondit en sifflements aigus et fila s’effaçer derrière le reste de sa carrure.

Ézéchiel se prépara à un nouvel assaut ; à son grand soulagement, la chimère n’en fit rien. Son corps convulsionné sous l’effet de la douleur s’éloigna à une distance respectueuse. Le forgeron lâcha un mélange de grognement et de soupir. Il se laissa aller contre le mur, en proie à de violents maux à l’abdomen.

« Tu m’as mutilée ! bêla la chèvre. Espèce de monstre !

— Boh. Il te reste encore deux bouches, cinq yeux et une corne, compta Ézéchiel. C’est bien assez pour continuer à emmerder le monde. »

Suspendue derrière la chimère, la tête du serpent pendait mollement au bout de son corps.

« Que m’arrive-t-il ?… Je ne vois plus… Je ne vois plus rien…

— Ça t’empêchera de planter tes crocs dans les gens. Voire de les planter tout court, dorénavant.

— ‘eh ‘ece ‘he ‘o ‘ah, lâcha le lion, handicapé par sa mâchoire démise.

— Ferme ta grande bouche, toi. Oh, pardon. J’oubliais que tu peux plus. »

Ézéchiel voulut achever sa raillerie par un rire victorieux, mais une quinte de toux le prit par surprise. Il tomba à genoux et vomit une gerbe écarlate. La chimère l’avait mis plus mal en point qu’il ne l’aurait pensé.

« Grouik ! » lâcha Madame Cochon près de lui. Elle lui présentait une gourde, l’air soucieux.

« Qu’est-ce… Ah… Qu’est-ce que tu fiches là, toi ? Je pensais que tu avais décampé… Et comment tu as fait pour me piquer ma gourde ?

— Grouik, rétorqua le fidèle animal non sans un froncement de sourcils.

— D’a… d’accord, mais…

— Grouik.

— Vraiment ?

— Grouik !

— Eh, bé. Voilà qui explique tout. »

Le forgeron s’empara de la gourde et but à grandes gorgées avides. Il avala de travers et eut tôt fait de souiller sa barbe d’eau et de sang.

Il s’assit contre le mur pour reprendre sa respiration et chercha la chimère du regard. Celle-ci s’était blottie dans un coin ; ses trois têtes entretenaient une conversation inintelligible. Les propos du lion étaient particulièrement difficiles à saisir.

Le forgeron se détendit un peu. La créature n’était plus en état de lui nuire. Il examina ses propres blessures : elles étaient toujours à vif, mais ne saignaient déjà plus. Les effets du poison se faisaient attendre et son cœur affolé se calmait désormais. Il se redressa piteusement avec l’aide de Madame Cochon et rajusta sa barbe. Puis, il récupéra Cody au sol et reprit sa route.

Un râle s’éleva derrière eux.

« Tu… Tu ne peux pas aller là-bas, Ézéchiel… gémit le serpent.

— Bé, si. Regarde.

— Ne va pas plus loin, idiot ! s’emporta la chèvre. La Sorcière elle-même m’a confié la protection de ce passage. Tu connais le sort qu’elle réserve aux serviteurs défaillants. Ne lui donne pas une bonne raison de me punir ! »

Ézéchiel se tourna vers la chimère. Elle tremblait, non seulement de douleur, mais aussi de terreur. Ses yeux désormais suppliants l’évaluaient, comme pour le convaincre de la prendre en pitié.

« Je m’en tanne les balloches, rétorqua le forgeron. Salut.

— Attends… Attends ! Je viens avec toi ! »

Il entendit la chimère se traîner derrière lui, mais n’y prêta aucune attention. Vu son état, s’en prendre à lui ne serait que folie. Toutefois Madame Cochon gardait la créature à l’œil, en dépit des frissonnements réguliers de sa moustache.

« Que vas-tu faire dans les Limbes ?… s’enquit le serpent après plusieurs minutes de marche silencieuse.

— Pourquoi cette question ? Tu comptes le rapporter à la Sorcière ? »

La créature masqua à grand-peine son air de voleur pris la main dans le sac.

« Bah ! fais ce que tu veux. Elle peut s’énerver tant qu’elle veut. Ça changera rien.

— Tu es devenu bien arrogant, Ézéchiel ! cracha la chèvre. Ça finira par te jouer des tours.

— Deuxième fois que tu me le dis et pour le moment c’est plutôt toi qui dégustes.

— ‘uh ‘er ‘ien ‘our ‘a ‘hanre, tenta le lion.

— Tu cours à ta perte… persifla le reptile. Tu disparaîtras, comme tous les autres avant toi… Ce sera comme si je t’avais moi-même tué… C’est comme si tu étais déjà mort, hi hi hi !

— Qu’est-ce que tu en sais, que je vais disparaître ? grommela Ézéchiel. T’as aucune idée de ce que sont les Limbes. La Sorcière t’a jamais expliqué ce qu’elle y renfermait, pas vrai ? »

Un regard vers la chimère mis à mal son hypothèse.

« Je sais qu’elle y a envoyé ce vieux débris que toi et les tiens appelez Vénérable… reprit le serpent.

— Bien fait pour lui ! lança la chèvre. Je ne l’aimais pas de toute façon ! »

Le Brise-tronche étouffa une réponse entre ses dents serrées. Si la plupart des attaques verbales avaient le même effet sur sa personne qu’un coup de cure-dent sur un rocher, il supportait mal qu’on s’en prenne au Vénérable.

« Fais pas trop le malin, lâcha Ézéchiel. Il pourra encore te démolir quand il sortira.

— Il ne sortira jamais… et toi non plus ! Vous moisirez tous les deux là-dedans pour l’éternité. Que je rirai en pensant à vos carcasses !

— On rit de ce qu’on peut, j’imagine…

— Grouik », le rasséréna Madame Cochon.

Au terme d’une longue marche dans le froid et l’humidité, la lumière de la torche chassa les ténèbres agglutinées sur une porte haute et sombre. Elle était de bois, sans ornements, parfaitement ordinaire.

« Nous y voilà, on dirait », grommela Ézéchiel.

Il jeta un œil par-dessus son épaule. Sans même lui adresser un dernier quolibet, la chimère avait disparu. Où était-elle partie ? Ézéchiel s’en moquait.

Là résidait d’ailleurs toute sa philosophie : il appréciait les gens tant qu’ils lui foutaient la paix. Quant aux autres, il n’avait aucun remords à les remettre à leur place à coups de pompe dans l’oignon. Et avec le temps et l’expérience, il était passé maître en la matière.

V-7 : Les souterrains
VI-1 : Les Limbes

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