V-6 : Le monocle

Le borgne ferma l’œil avec intensité, comme s’il essayait de faire disparaître son aîné de la réalité. À sa grande surprise, ce dernier s’était bel et bien volatilisé quand il le rouvrit.

« Je suis là, triple buse », grommela la même voix que lui en plus rocailleux. Décidément, la vie n’était pas juste.

Il se retourna. Ézéchiel livrait bataille à un paquet de cordes, près d’un coffre noir cerclé de fer. À tout hasard, Madame Cochon avait plongé son groin à l’intérieur. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qui s’y trouvait, mais elle aussi, elle aimait fouiller les gros coffres.

Le borgne n’avait toutefois pas dit son dernier mot.

« Si je récapitule, toi et ton cochon…

Madame Cochon, pour toi, maugréa Ézéchiel, la barbe empêtrée dans la corde.

— … vous allez prendre vos petites affaires et descendre aux Limbes, les mains dans les poches ? C’est pas mal. Pour une tentative de suicide, hein. »

Ézéchiel répondit par un grognement.

« C’est pas pour paraître méchant, dit-il, mais je vais pas terminer cette phrase sous peine de paraître méchant. Mais si tu pouvais virer ta sale face de chez moi, ça m’irait bien.

— T’es pathétique, reprit le borgne. Tout ça pour une fichue machine qui marche même plus. Autant la jeter à la casse et en fabriquer unaaaaaaargh ! »

La dentition de Madame Cochon, que l’on sait robuste, s’était plantée dans son mollet. Le double s’éloigna en sautillant sur une jambe.

« Ton porc m’a mordu ! Je vais t’en faire des saucisses, tu vas voir…

— Pas touche à Madame Cochon ! explosa Ézéchiel, le poing droit armé en position de Brise-tronche. On maltraite pas les cochons, c’est tabou et tu le sais ! Et puis tu l’as bien cherché.

— Grouik », déclara Madame Cochon, l’air sévère.

À cet instant du récit, il convient de s’attarder sur la répartie, concise quoiqu’exacte, de Madame Cochon.

Comprenons qu’à chacun de ses grouinements, Madame Cochon s’exprime non pas en idées, mais en concepts. Ce qui est très différent ; du moins, chez les cochons.

Là où l’Ézéchiel borgne et le lecteur ne comprendront, sauf étude approfondie des modes de communication de nos amis suidés, qu’un simple « Grouik », Madame Cochon et Ézéchiel (en effet, pour une raison qui échappe encore au narrateur confus de cette aventure, le forgeron possédait une connaissance étendue de ce langage) ; les deux personnages, donc, saisissaient toute la portée et la finesse de ce « Grouik ». Il faut savoir que Madame Cochon grouinait comme personne. De par sa prose, Madame Cochon élevait le grouinement au rang d’art. Le grouinement faisait partie des choses avec lesquelles Madame Cochon ne rigolait pas.

Cependant ce « Grouik »-là se traduisait ainsi :

De quel droit qualifiait-on Cody de robot ? N’était-elle donc qu’un automate au comportement prédéfini par une procédure, savamment conçue, mais foncièrement déterministe ? Un pantin sans cause ni capacité de choix, à l’attitude et aux émotions artificielles, guidées par une série d’instructions calculées ?

Madame Cochon n’y croyait pas. Madame Cochon aimait Cody. Madame Cochon ne la connaissait pas depuis très longtemps, mais Madame Cochon savait une chose : tout, chez l’enfant, respirait l’authenticité. Ses rires, ses peines, ses joies, ses colères et ses pleurs n’étaient pas moins réels que celles de n’importe qui.

À ses côtés, Ézéchiel se gratta le crâne. La déclaration de Madame Cochon prêtait à réflexion. Puis, il haussa les épaules : à bien y regarder, les organismes vivants étaient eux-mêmes des machines ambulantes. Que leur nature soit biologique, que leur conception soit génétique, que leurs coups d’humeur soient hormonaux : quelle différence ?

« Grouik », reprit Madame Cochon. Comprendre : quand bien même elle avait tort, Madame Cochon défendrait Cody contre les vilains bonhommes comme le borgne, vile larve qui gagnerait à surveiller ses fesses sous peine de…

La fin de cette tirade restera sous silence pour d’évidentes raisons de décence.

« Pfeu, lâcha le double. De toute façon, vous allez crever dans les Limbes. Vous vous perdrez et vous finirez bouffés par des monstres. Comme le Vénérable. »

La mention du Vénérable arracha cette fois un regard venimeux à Ézéchiel. Il pointa vers son double un paquet de nœuds (composé de cordes et de sa propre pilosité) d’un air menaçant.

« T’avise surtout pas de causer du Vénérable. J’en ai soupé, de ton fiel. Tu dis beaucoup de saloperies, mais pars pas sur ce terrain-là, mon gars…

— N’empêche qu’il est crevé, persifla le borgne.

— Ferme ta couenne !

— C’est même pas une vraie expression !

— Ouais, admit Ézéchiel, mais ça, c’est un vrai poing. Et il va finir dans ta face si tu continues à m’échauffer. »

Le sourire provocant du borgne mua en un horrible rictus.

« Le Vénérable est mort comme un idiot dans les Limbes. Et c’est le même sort qui vous attend, toi et ta grosse truie violette. »

Il bondit alors dans le temps pour esquiver la fureur d’Ézéchiel. Les énormes mains du forgeron se refermèrent sur une gerbe d’étincelles narquoises. Il demeura debout, le souffle court, le teint rouge, l’amas de cordes fusionné avec sa barbe.

Mais il finit par se détendre. Lorsqu’il releva le regard, ses yeux brillaient.

« Grouik ? » s’enquit Madame Cochon.

L’intéressé essuya une violente quinte de toux et s’affaira à travers la pièce.

« Le Vénérable, c’est… C’est le plus âgé de tous les Ézéchiel. C’est lui qui nous a appris à voyager dans le temps. Il nous a quasiment torché le cul. C’est un peu notre daron à tous.

— Grouik… souffla Madame Cochon, admirative.

— Un sage comme on n’en fait plus. Et un mage de haut niveau ; du niveau de la Sorcière, hein ? Il vient d’une époque lointaine, j’ignore d’où… Il a vu tant d’Étages, d’âges et de réalités parallèles qu’il pouvait tout anticiper. Il savait dès qu’une tuile se tramait dans le futur. On a sauvé un paquet de mondes, grâce à lui… »

Sa grosse main vint cacher sa mâchoire tremblante. Madame Cochon le dévisageait. Elle n’aurait pas cru que le Brise-tronche put éprouver d’autres sentiments que l’aigreur, la rancœur, la colère, la haine, l’hostilité, l’antipathie, l’aversion, ou encore la détestation. Nous voilà à court de synonymes au bon moment, puisqu’Ézéchiel reprit :

« Sauf qu’un beau jour, la Sorcière l’a banni dans les Limbes. Oué. Je sais pas trop pourquoi ; de tous les Ézéchiel, le Vénérable a toujours été son chouchou. Mais depuis, il a disparu de toutes les temporalités. Quels que soient l’époque et l’Étage : il n’existe plus. Comme si les Limbes l’avaient gommé de la réalité… »

Un vacarme le coupa. Madame Cochon, à moitié plongée dans le coffre, lui offrit la saisissante vision de pattes arrière et d’un derrière rondouillard tout gigotants. Le curieux animal finit par s’extraire de la malle. En plus de sa moustache, il arborait à présent un monocle d’une élégance à tomber par terre.

« Grouik ? » s’enquit Madame Cochon.

Ézéchiel croisa les bras, les lèvres pincées.

« Bé, vas-y, dit-il avec la mauvaise humeur si seyante à son teint. Fais comme chez toi. Fouille mes coffres. Pique mes affaires !

— Grouik… le supplia Madame Cochon avec de grands yeux humides.

— Hum. Allez, c’est d’accord. Garde le monocle. Mais touche plus à rien, ou c’est moi qui te transforme en saucisses. Hein ?

— Grouik ! » L’heureux animal exécuta un tour sur lui-même en guise de merci.

« Bon. Alors, lustre ta moustache, préparons nos affaires et en route pour les Limbes. »

Madame Cochon acquiesça. Elle ignorait tout de ces fameuses Limbes ; mais après tout, si Ézéchiel paraissait si sûr de lui, c’est que ça ne pouvait pas mal tourner !

N’est-ce pas ?

V-5 : Le borgne
V-7 : Les souterrains

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