VI-11 : Le gouffre

Les sirènes fondirent, griffes dardées et bouches béantes. L’épée à la gueule, Samson porta un coup dans le vide ; de la lame jaillit une vague d’or. À son contact, les créatures tombèrent comme des mouches, sonnées pour le compte. Mais nombre de sirènes parvinrent à l’esquiver et tentèrent de prendre le Cane Corso à revers ; c’est alors qu’Ézéchiel et Capuche lui virent en aide.

Le premier écrasa son énorme poing dans un des visages sans trait, décocha un coup de boule à une deuxième sirène, piétina une troisième. Puissants comme un coup d’enclume, ses poings auraient suffi à détruire un rocher ; sous ses phalanges, les os se brisaient et les sirènes tombaient. Le Brise-tronche était comme un torrent de violence face à barrage en mousse : implacable et irrésistible.

De son côté, Capuche esquivait chaque assaut et répliquait de mouvements fluides, techniques et millimétrés, si vifs que l’œil les supposait plus qu’il ne les voyait. Une sirène lui fondit dessus ; elle lui bloqua le bras et lui disloqua l’épaule d’une torsion. Une nouvelle l’attaqua en traître ; elle répondit par un coup de pied retourné dans la poitrine. Une autre tenta de la mordre au cou ; Capuche se déroba, empoigna la sirène par le col et la renvoya dans les rangs de ses consœurs.

Quant à Samson, il maniait l’épée dans sa gueule avec l’habilité d’un maître d’armes. Sa lame n’était qu’une tornade de gerbes d’or qui tailladait, tranchait et transperçait au rythme de sa danse mortelle.

Dans le chaos du combat, une sirène affamée en profita pour se jeter sur Cody, empaquetée par terre. Sa gueule béante se referma sur le bras d’Ézéchiel, venu s’interposer.

« Pas touche au microbe ! mugit-il. Mange plutôt ça. »

Il ponctua son invective d’un coup de poing dans la tempe de la sirène ; celle-ci s’écrasa au sol, laissant une double rangée de dents plantées dans l’épaisse peau du forgeron en guise de souvenir. Mais avant d’avoir eu le temps de se redresser, Ézéchiel bascula sous l’assaut combiné de trois créatures furieuses.

« Venez, bande de vilaines ! beuglait-il. Vous m’aurez pas vivant ! Vous m’aurez pas viv… aaaaaaarrh ! »

Une mâchoire pleine de crocs acérés s’était refermée sur sa gorge. Capuche bondit à son secours et assomma deux sirènes de manchettes en travers de la nuque. L’épée de Samson transperça la dernière de part en part.

Mais l’avantage avait déjà basculé en faveur des assaillants et, en un instant, la vague de monstres les submergea. Ézéchiel se retrouva plaqué au sol tandis que les sirènes déchiraient ses vêtements et ses chairs. Samson roula, rendu fou de douleur par les multiples dentitions enfoncées à travers sa peau.

Seule Capuche, fine et agile, parvint à se soustraire à leurs assauts. Mais l’une des créatures l’attrapa à la cheville et la fit basculer. Dans sa chute, la jeune femme chercha désespérément une prise ; sa main referma sur le manche de l’épée. Elle tira l’arme à elle et taillada la sirène qui l’attirait au sol.

Capuche se redressa, le visage maculé de sang. De nouveaux monstres fonçaient dans sa direction ; et elle ne se faisait guère d’illusions sur sa capacité à les repousser à elle seule.

C’est alors qu’elle sentit une intense chaleur grimper le long de son bras : à la jonction de la lame et du manche brillait une lueur orangée.

La magisthène.

« ! » s’écria Capuche. Ce qu’elle devait faire, la suite logique d’actions à effectuer pour les tirer de ce mauvais pas, devint limpide comme un chemin brumeux révélé par le vent.

Tout se passa à la vitesse d’une Cody lancée à la poursuite d’une glace à la fraise. D’un large revers d’épée, Capuche repoussa les sirènes venues lui chercher des noises. Puis elle bondit vers la mêlée, esquiva les griffes tranchantes, les crocs pointus, les mains osseuses et les bras décharnés, jusqu’au paquetage de sa jumelle, qu’elle éventra d’un coup de lame. La gamine livide et maladive roula à ses pieds.

Non loin, Ézéchiel était plaqué au sol. Les sirènes luttaient entre elles pour savoir qui lui dévorerait les reins. Du coin de l’œil, il vit Capuche lever l’épée de Samson par le manche et la pointe, puis la briser net sur son genou.

Qu’est-ce qu’elle fout ? grommela intérieurement le forgeron. Mais qu’est-ce qu’elle fout ?

La question résonna une troisième fois dans son esprit lorsqu’il vit Capuche tirer la magisthène de la garde brisée. Même de là où il se trouvait, Ézéchiel sentit les émanations de magie emplir l’air et s’étaler sur Capuche à la façon d’une lumière liquide.

Tandis qu’elle éclaboussait les alentours de ses projections, la magisthène chantait. Un son d’une joyeuse tristesse teinté d’une excitation calme, croisement entre le chant d’une baleine, le bruit de la pluie et le « Grouik » de Madame Cochon détectant de la nourriture.

Ni une ni deux, Capuche ouvrit la bouche de Cody et lui enfonça la pierre brûlante dans le gosier.

« Mais qu’est-ce qu’elle f… » eut juste le temps de marmonner Ézéchiel.

Une déflagration verticale jaillit du corps de Cody, torrent d’or gazeux qui aurait poussé un rocher à l’état de fusion. Surprises par cette intervention, les sirènes abandonnèrent leurs proies et se dispersèrent, non sans se percuter les unes les autres avec des petits cris indignés. Capuche fut éjectée dans les airs et retomba sur le dos d’un Samson atonique. Ézéchiel reçut sa propre barbe en plein visage et roula en arrière, poussé par le souffle du torrent de magie. Rassurez-vous, aucun cochon ne fut blessé au cours de ce passage.

Le phénomène mourut aussi vite qu’il était né. Les ombres des sirènes, mi-curieuses mi-roublardes, se regroupèrent autour du gouffre carbonisé empreint au sol.

Capuche, Ézéchiel et Samson se redressèrent. Chacun d’eux se trouvait dans un sale état ; pourtant, ils ne perdirent pas une miette de ce qui s’ensuivit.

On entendit un « pouic ! » sonore.

On vit une silhouette lumineuse jaillir du gouffre.

On sentit la terreur gagner les sirènes.

« Cody !

— Microbe !

— ! »

Pour toute réponse, la dénommée vissa ses poings sur ses hanches, bomba le torse et sourit de toutes ses dents.

VI-10 : La secousse
VI-12 : Le réveil

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