III-7 : Le galion

Samson retint un geignement. Il avait beau être un homme à l’intérieur ; il ne pouvait empêcher complètement son corps de chien de s’exprimer avec son propre langage.

« Bonne chance, Cody. Fais attention à toi, je t’en prie. »

La gamine le gratifia d’une caresse sur l’encolure et s’attaqua à l’échelle avec l’agilité d’un ouistiti.

Elle gravit les échelons quatre à quatre. Au-dessus d’elle, la coque du galion s’approchait. Elle eut l’idée de jeter un œil en contrebas, mais n’y trouva que du regret. Depuis le pont, quelques pirates l’observaient en compagnie de Samson. Ils lui paraissaient tout petits.

Cody frissonna et poursuivit son escalade jusqu’au nid-de-pie. Là, un pirate (si barbu qu’une grosse touffe hirsute remplaçait son visage) lui adressa un hochement de tête mollasson.

« Hoy. C’est toi, la morveuse qu’est censée mettre la pâtée aux gars d’en face ?

— C’est moi, confirma Cody.

— Ouah. T’en as dans le slibard. Tiens, p’tit coup, pour le moral ? C’est moi que je l’ai faite. »

Il lui tendit une bouteille de gnôle à peine entamée. Elle huma le goulot avec avidité.

Puis elle vida l’eau-de-vie d’un trait comme elle aurait bu un litre de lait.

« Pas mauvais, le félicita Cody en s’essuyant avec sa manche. Merci, Monsieur Pirate !

— Ouah, fut la seule chose que le pirate trouva à répondre.

— Dis, c’est quoi, un slibard ? »

À travers sa luxuriante pilosité, l’homme posa un œil vitreux sur la bouteille. Cette mioche en couche-culotte venait-elle vraiment de s’envoyer une liqueur plus âgée qu’elle en trois gorgées ?

« Euh.

— Bon, reprit Cody, je resterais bien ici avec toi pour discuter, mais j’ai du travail. Salut, Monsieur ! »

Le pirate reniflait encore le goulot que Cody s’attaquait à l’ascension du mât. Parvenue au sommet, elle se dressa debout, en parfait équilibre sur la pointe. Elle enfila ses binocles et les régla en vision thermographique.

Les silhouettes de la nuit se parèrent alors de couleurs vives : de la coque du galion émanaient des vagues de chaleur rouges (sans doute les moteurs, se dit-elle) tandis que plus haut grouillaient des centaines de fantômes orangés. L’équipage.

Cody pointa son grappin et fit feu vers la coque. Les crocs jaillirent à toute vitesse (« pouic ! ») et se fichèrent dans le bois. La gamine raffermit sa prise et pressa une autre gâchette : le grappin réagit et la tira promptement vers le haut.

Un vent glacé lui fouetta le visage et s’engouffra sous ses vêtements. L’espace d’un instant, Cody ne fut plus qu’une poussière ballottée dans le vide. L’immensité du galion la frappa soudain : de mémoire, et la Tour elle-même mise à part, elle n’avait jamais vu de construction humaine aussi imposante que celle-ci. Sa simple vue donnait le vertige. Ses dimensions confinaient plus à l’absurde qu’à la mégalomanie. De quoi compenser les complexes les moins avouables.

Cody bloqua l’impact contre la coque avec ses pieds, se balança le long de la chaîne jusqu’à un hublot et s’accrocha au rebord. Elle risqua un coup d’œil par la vitre et découvrit un dortoir désert.

Sa scie mécanique fit sauter le loquet sans mal. Elle se faufila à l’intérieur, avec l’impression d’entrer dans le ventre d’une baleine. Les sifflements du vent étaient étouffés ici, remplacés par le grincement du bois et le ronronnement lointain des moteurs.

Elle leva les yeux. À travers le bois, des fantômes orange s’agitaient, couraient, se cognaient, se hurlaient dessus, se battaient, se réconciliaient et se regroupaient. Tous semblaient converger vers le pont.

Cody poussa la précision de ses binocles au maximum et se concentra un moment. Maman répétait souvent qu’elle avait un don proche du surnaturel pour dénombrer les choses, mais jamais la gamine n’avait pu tester sa capacité sur un ensemble aussi grand, aux éléments aussi agités.

Néanmoins, après quelques secondes, un nombre s’imposa naturellement à son esprit et s’échappa de ses lèvres. Pas moins de trois-mille-deux-cent-vingt-huit personnes étaient à bord du le bâtiment.

Un sacré chiffre ; mais guère de quoi l’effrayer. Cody avait ses propres stratégies face à l’adversité. De façon générale, elle ne connaissait aucun problème qu’un solide coup de massue sur le crâne ne pouvait régler. Quand bien même ça représentait, en l’espèce, beaucoup de crânes.

En plus, réalisa-t-elle soudain, elle avait laissé sa fidèle arme à bord de La Perle des Cieux…

Elle s’accroupit dans la pénombre. À en juger par les bruits de pas de l’autre côté de la porte, un couloir fréquenté se dessinait le long des dortoirs. Cody attendit le passage d’un groupe conséquent ; puis elle se faufila par le battant et tomba nez à nez avec une troupe de pirates.

Ils étaient grands, lourdement armés et fortement barbus. Cody leur trouva un on-ne-savait-quoi de brusque, de brut et de rustre contrastant avec l’apparente décontraction des compagnons de Kolbert. Peut-être était-ce dû à leurs tenues, des uniformes stricts de noir et de rouge, ou encore à l’inquiétante raideur de leurs mouvements, les articulations rigides comme celles de robots rouillés. Même le métal de leurs membres mécaniques se trouvait teint de noir.

Heureusement pour elle, les hommes ne lui prêtèrent aucune attention et s’en furent dans leur direction d’un pas rythmé.

Le regard de Cody se porta sur l’autre bout du couloir. Un groupe d’enfants arrivait en sens inverse. C’étaient des garçons d’à peu près son âge, dont certains plus jeunes encore. Ils n’étaient pas armés, mais leur code vestimentaire suivait celui des pirates.

Cody se glissa à travers le couloir pour se coller derrière les jeunes recrues. Ils marchaient avec la même rigueur que leurs aînés, le visage fermé, la tête haute et le regard droit devant eux. Cody se demanda quel genre de traitement leur avaient infligé les pirates pour les contraindre à pareille discipline.

Un agréable fumet planait dans le couloir. Elle en déduisit la présence de cuisines non loin. Son estomac profita de l’instant pour se fendre d’une interminable plainte. Elle étouffa le son de ses mains tant bien que mal et poursuivit sa route.

Au terme d’un cheminement tortueux, le groupe émergea sur le pont. Là, une assemblée plus vaste d’enfants pirates se tenait en rang, droits comme des I, face à une estrade surmontée de puissants projecteurs.

Cody risqua un coup d’œil derrière eux. Une armée de pirates se tenait en rangs serrés, le menton haut et la bouche close. La quasi-totalité de l’équipage se tenait ici ; pourtant, l’assemblée produisait moins de bruit qu’une mouche. Tous paraissaient attendre quelque chose.

Fort heureusement, la gamine n’eut guère le temps de s’impatienter. Un pirate bedonnant à l’épaisse barbe blonde ne tarda pas à faire son apparition sur l’estrade. Sa jambe de fer percutait les planches de bois avec plus de force que nécessaire. Et le silence du pont était tel qu’on n’entendait rien d’autre.

« Les chiards sont à leur place ? tonna sa grosse voix. Vous n’êtes fortiches que pour chourer le raisin des cuisines ! D’ailleurs, puisque je pars là-dessus, qui vous a dit que vous pouviez toucher au raisin ? Qui vous a dit ce que c’était que le raisin ? Le raisin, ça sert à faire du vin, bande de limaces ! Est-ce que j’ai dit que ce bateau acceptait les limaces à son bord ?

Non, chef ! » hurlèrent les pirates, hommes et enfants, d’une seule voix. Cody eut juste le temps de les rattraper au chef.

L’évocation de nourriture fit grogner son estomac de plus belle. Elle lui flanqua un coup de poing pour le faire taire et lorgna le capitaine du galion. Ce gros bonhomme malpoli était donc celui qu’on appelait Hayex ?

« Alors, qu’est-ce que c’est que ce laisser-aller ? beuglait-il avec la véhémence d’un hypertendu sous caféine. Vous êtes sourds ou tout bonnement abrutis ? Pour la dernière fois : foutez la paix au raisin. Le prochain que je chope à chiper dans les cuisines, je le fais cuire et je le bouffe moi-même. Je boufferai tous ceux qui me contrarient, n’en déplaise à ma surcharge pondérale. »

Sans doute y avait-il une bonne blague à comprendre, puisque les pirates éclatèrent de rire. Cody les imita. Rire sans trop savoir pourquoi faisait partie de ces étranges instants que la vie a à offrir, mais si cela pouvait lui éviter de finir dans le ventre de Hayex, elle était prête à jouer le jeu.

« Trêve de fariboles ! reprit le capitaine, qui décidément n’était pas homme à mâcher ses mots. Ce soir, on cause de l’attaque de demain. J’espère que tout le monde est au point sur ce qu’il y a à faire, sinon ça va vite me gonfler. Alors, vous êtes au point, ou pas ?

Oui, chef !

— Oui, chef ! s’époumona Cody avec eux.

— Grouik ! » approuva Madame Cochon.

La gamine manqua de s’évanouir. Elle se tourna et ouvrit des yeux horrifiés vers sa fidèle compagne, qui s’était invitée au rang des pirates et bombait le torse d’un air solennel.

III-6 : L'épée
III-8 : Pourquoi

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