I-3 : Le forgeron

Il y eut un clac. Puis la lumière fut. Et Cody et Samson de s’attendre à rencontrer leur créateur, dans cette salle blanche révélée par la clarté.

Car ils se seraient bel et bien crus là où la nourriture n’a plus aucune importance ; du moins, avant que leurs regards ne se posent sur une suite de piliers distordus, jaillis du sol comme de la mauvaise herbe. Ondulés et scintillants, les murs renvoyaient un reflet parodique de la réalité : ici, écrasée ; là, étirée.

Un son les tira de leur inspection des lieux. Un choc métallique sec et répété, plus régulier encore que le tic-tac d’une horloge.

Clank… clank… clank…

« Cody, murmura Samson. Regarde… »

De l’autre côté de la salle se trouvait une forge. Four, bac à eau, enclume, outils, table de travail, tout y était, et c’est ce petit atelier qui causait ce beau raffut. Un bonhomme aussi trapu que barbu s’y affairait, occupé à maltraiter une longue barre de fer.

Cody et Samson s’engagèrent d’un pas prudent. Vu de plus près, l’inconnu semblait la soixantaine bien tassée, quoiqu’il dégageât une surprenante vitalité. À peine plus haut que Cody, sa taille l’aurait presque fait paraître ridicule sans sa puissante carrure et sa lourde ossature.

Une longue barbe grise et hirsute courait sur son ventre rebondi et son torse épais comme une barrique. Là où sa salopette de travail ne le couvrait pas, on pouvait voir une peau cuivrée parcourue de brûlures anciennes et récentes. Ses bras musculeux s’activaient de gestes cadencés comme ceux d’une machine.

L’odeur du métal et du charbon s’engouffrait dans les narines des nouveaux venus, tandis qu’au rugissement du feu se joignaient les clank sonores.

« Eh bé, grommela le bonhomme. Longtemps qu’on n’avait pas vu de nouveaux, par ici. Longtemps, longtemps… »

Clank… clank… clank.

Il leva vers Cody ses yeux gris et renfoncés dans leurs orbites, surmontés d’un unique sourcil broussailleux.

« Première fois que je vois une môme et son gros toutou, aussi. Les gosses… Ils savent plus quoi inventer pour se faire remarquer ! Et qu’est-ce qu’un microbe comme toi peut bien vouloir, au point de risquer sa vie ici, hein ? Une robe de cagole ? Un poupon de chiffon ? »

Cody et Samson échangèrent un regard interloqué. Le forgeron s’exprimait d’une voix rocailleuse comme une montagne, à l’accent chantant et peu commun.

« Qui êtes-vous ?

— Un clebs qui cause, hein ? M’étonnez un peu plus chaque instant. »

Il lâcha ses outils sur sa table et se frappa la poitrine du poing. Le son produit était l’exact équivalent sonore de bomber le torse.

« Je suis Ézéchiel, le meilleur forgeron de la Tour, du royaume et probablement d’ailleurs.

— Du royaumeuh ? répéta Cody.

— T’as bien compris, microbe. Si vous avez besoin d’une bonne arme, allez voir ailleurs. Je travaille pas pour les branquignols. »

Les joues de Cody virèrent au rouge. Comme souvent sous le coup de l’émotion.

« On n’est pas des brangniquoles. On s’est battus contre la garde ! »

Ézéchiel laissa échapper un son plus proche de celui d’une pluie de gravier que d’un rire.

« Cette bande de manches à balai ? Ils trouveraient pas leur chemin dans une baignoire ! Écoute-moi bien, microbe : si toi et ta grosse peluche, vous pensez pouvoir survivre ici parce que vous avez tanné ces chasseurs de cochons, vous vous fourrez le doigt dans l’œil jusqu’au fondement. »

Cody, comme la plupart des personnes, possédait quelques cordes sensibles. Se faire insulter par un vieux bonhomme dégarni et court sur pattes en était une.

« On peut tout à fait se défendre. Regarde nos armes !

— Parce que vous appelez ces bibelots des armes ? ricana Ézéchiel, le doigt levé vers l’épée du Cane Corso. C’est une blague, j’espère ? On pourrait même pas couper un fromage avec ce truc-là. »

De nature plus placide que sa jeune amie, Samson s’assit d’un air songeur.

« Votre accent m’est familier, forgeron. D’où venez-vous ?

— J’ai pas d’accent ! C’est vous, qui caquetez comme des bécasses.

— Commeuh qui ? s’enquit Cody.

Je vois. Et entre moqueries et sarcasmes, n’avez-vous rien d’intéressant à nous dire ?

— Oh, si, mon gros, tonna le forgeron, j’ai d’autres trucs à vous dire. Vous pouvez plus sortir de la Tour, mais c’est pas encore trop tard pour abandonner. Trouvez un village tranquille et essayez de profiter du temps qu’il vous reste. Ou si la vie de reclus vous ennuie, allez à Port-Marlique : toi, tu pourrais peut-être tirer deux-trois sous en faisant des tours pour épater la galerie du coin.

— Du couing ?

— Mais quant à trouver la Sorcière, faites une croix dessus. Vous vous ferez probablement mettre en pièces avant même d’arriver au Deuxième Étage.

— Il y a des villes dans cette tour ? s’étonna Cody.

— À ton avis, microbe, que deviennent les voyageurs qui entrent ici sans jamais trouver la Sorcière ? Ceux qui ont assez de jugeote pour paner que c’est impossible, ils fondent des colonies. Vous en verrez dès le Premier Étage. J’y vais parfois livrer mes armes.

« Quant à Port-Marlique, c’est au Troisième Étage. C’est la plus grande cité de la Tour, à ma connaissance. Au-delà, eh bé… Je vais économiser ma salive, puisque vous irez jamais au-delà.

— Et le roi ? C’est bien grâce à la Sorcière qu’il gouverne le royaume, non ?

— Alors comme ça, ce bon à rien passe pour un héros auprès du peuple, hé ? J’ai rencontré cet imbécile à son arrivée ici. J’aurais jamais pensé qu’il réussirait. Comme quoi, faut se méfier des apparences… Mais oué, il a trouvé la Sorcière. Il doit quand même plus remercier sa chance de pendu que ses talents de guerrier, c’est moi qui vous le dis.

La Sorcière se trouve au dernier Étage, je suppose ?

— Nan. Elle va et elle vient, elle fait sa vie, quoi. Même s’il est vrai qu’elle se balade plus souvent dans les Étages supérieurs. Mais par les Bâtisseurs, vous avez vu la taille de cette Tour ? Vous pensez vraiment qu’il existe un dernier Étage ?

Je l’ignore. Combien pensez-vous qu’il y en ait ?

— Aucune idée, mon gros. Mille ? Un million ? Quatre quintillions d’octilliards ? On s’en cogne. Le savoir rallongera pas votre vie.

« Eh, microbe ! tonna-t-il soudain. Touche pas à ça, avec tes mains pleines de doigts ! »

Main tendue vers un gros marteau, Cody se figea comme un chat surpris en train de se faire les griffes sur le canapé tout neuf. Elle croisa le regard noir d’Ézéchiel et parut se ratatiner sur place. Sa démarche rendue singulière par la gigantesque massue la ramena auprès de Samson.

« La Tour a l’air immense, reprit Samson, mais elle ne peut-être infinie. »

Ézéchiel détacha son regard de Cody et ricana de nouveau ; un son proche d’une craie raclée sur un tableau, cette fois-ci.

« Sois pas naïf, mon gros. Ici, on est coupés du monde que vous connaissez. Oubliez tout sur l’espace, le temps et tous ces machins-là. La Tour est une réalité à part, avec ses propres lois ; et je dirais même plus, ses lois propres.

— Moi, j’ai rien compris, protesta Cody.

— Alors dépêche-toi de penser mieux, microbe. Et le plus tôt sera le mieux. »

Ézéchiel cracha dans le brasier un mollard qui aurait pu boucher un évier. Puis il se remit au travail.

« De toute façon, j’m’attends pas à ce que des péquenots comme vous fassent long feu ici, reprit-il après quelques coups de marteau. C’est dur à avaler, les enfants, mais ouvrez grandes vos esgourdes, car c’est le meilleur conseil qu’on vous donnera : laissez tomber. La persévérance vous mènera nulle autre part qu’à la tombe, comme tous ces idiots avant vous.

« Les plus malins d’entre eux, ceux qui ont survécu, ils sont à Port-Marlique et vivent une vie paisible. Enfin, paisible entre entre un combat de gladiateurs et deux attaques de pirates. Vous trouverez les autres dans l’estomac d’un monstre ; que ces crétins reposent en paix. Et c’est même pas votre plus gros souci.

« Nan. Votre pire ennemi, ici, c’est cette saloperie de Tour. Rien que les entrées et sorties d’un Étage restent jamais au même endroit. Elles se déplacent, les sagouines.

— Les sagouineuh ?

— Bé, oué ! C’est une plaie à trouver, même pour moi. C’est pour ça que personne vous aidera.

« Et pourquoi quelqu’un le ferait ? Y a rien à gagner, de chercher la Sorcière. Vous avez plus de chance d’être frappés par la foudre que de la trouver. Mais bon, si vous tenez vraiment à mourir, je ne vous retiens pas… »

Sur ces mots, une volée de marches de marbre s’imposèrent à la réalité. Troublée par cette apparition, celle-ci préféra se convaincre que l’escalier avait toujours existé. Une porte de bois sombre trônait à son sommet, fière comme un coq.

Cody et Samson prirent congé d’Ézéchiel avec un signe de tête en guide de salut. Le forgeron ronchon les ignora.

« Curieux personnage… Je me demande ce qui le rend si grognon.

— Peut-être le fait qu’il soit aussi prisonnier que les autres, supposa Cody. Ou peut-être parce qu’il est moche.

— Vous croyez que je ne vous entends pas ? gronda Ézéchiel dans leur dos. Débarrassez-moi le plancher avant que je ne vous botte le train ! »

Cody et Samson déguerpirent sans demander leur reste.

I-2 : Le chien
I-4 : Le village

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