IX-2 : Le décompte

Mais Zend était encore loin. Et au fil du trajet, Cody ne put s’empêcher de fixer le soleil, sans pour autant qu’il l’éblouisse. Avec sa couleur orange et son aura rosée, on aurait dit un beignet géant plongé dans une mer de barbe à papa.

« Ouah ! s’écria Cody. Le ciel est beau, ici !

— Ouaip. On a aussi des levers de soleil magnifiques, dans le coin.

— J’aimerais bien voir ça.

— Moi aussi. Mais la dernière fois que j’ai voulu y aller, Vidocq m’a dit qu’il fallait être la pire des andouilles pour s’exciter devant une boule de gaz. Depuis, ça m’a passé l’envie.

— Hum. Il n’est pas très gentil, Vidocq.

— Juste un poil blasé, admit Dust avec prudence.

— Pourquoi il est aussi dur, avec toi ? Qu’est-ce que tu lui as fait ?

— Ce que je lui ai fait ? Je l’ai créé, déjà, et ça semble être une raison suffisante pour me détester. Je l’ai fabriqué de mes mains, tu sais ? Il devait être mon meilleur ami. Je comprends toujours pas ce qui a dérapé. Vidocq me hait depuis l’instant où je l’ai mis en route. Je pensais qu’il m’accorderait sa confiance avec le temps, mais c’est encore pire aujourd’hui. Il m’obéit de moins en moins, il se fout de ma gueule en permanence et m’insulte à demi-mot.

— Mais si c’est toi qui l’a fabriqué, alors pourquoi tu le modifies pas pour le rendre plus gentil ?

— J’y ai pensé. Mais même si j’ai jamais voulu de son sale caractère, Vidocq reste Vidocq. J’ai beau l’avoir fait, je ne suis pas à l’aise avec l’idée de remodeler comme je voudrais qu’il soit. Maintenant qu’il vit, c’est à lui de voir quel genre de personne il veut être. Pas à moi d’en décider. Lui enlever ce choix, ce serait lui refuser le droit d’être une vraie personne, tu vois ce que je veux dire ? »

Cody comprenait et se lançait dans une profonde réflexion sur la nature de l’être, quand Samson intervint :

« Pardonnez-moi, tous les deux, mais nous y sommes. »

En effet, Zend n’était plus qu’à quelques pas. Le double d’Ézéchiel les fixait, une expression mauvaise gravée sur son visage mutilé. Il n’avait pas changé depuis leur dernière rencontre, mais Cody lui trouva un curieux air de victoire, comme s’il se réjouissait de les voir.

Dust s’avança en tête de groupe et se planta devant lui.

« Salut, Dieu. Tu m’excuses, mais j’ai pas tué Cody et Samson comme on l’avait prévu…

— Gruik !

— Ah, ouais, et j’ai pas tué Roger non plus. J’ai un peu rompu ma promesse, du coup. Mais je dois dire que j’aime pas être pris pour un abruti. Donc je te conseille de t’expliquer. Si tu ne dis rien, je vérifierai quelle moitié de ton corps repousse quand on te coupe en deux. S’il te plaît, ne dis rien. »

Sans un mot, Zend tira une montre à gousset.

« Encore trente secondes, annonça-t-il de sa voix rocailleuse.

Qu’est-ce que tout ça signifie, Éz… Zend ? grogna Samson. Nous ne représentons aucun danger, ni pour toi ni pour la Tour. Tu ne gagneras rien à nous voir morts. Alors pourquoi ?…

— Vingt-cinq secondes, dit Zend, impassible..

— Hé, gros moche ! On t’a rien fait de mal, je t’ai même donné des beignets à la pomme… Alors qu’est-ce que tu nous veux, à la fin ?

— Vingt secondes., poursuivit le double d’Ézéchiel, absorbé par le temps comme si rien d’autre ne comptait.

— Gruik ! » piaffa Roger. Le fieffé porcelet profita de la hauteur de Samson pour paraître lui-même plus intimidant. Et ça fonctionnait à merveille.

Le Cane Corso gronda comme le tonnerre. Les intentions de Zend étaient authentiquement mauvaises. Il ne semblait pas armé, mais qui sait ce qu’il dissimulait ?

« Quinze secondes. »

À bout de patience, Dust tira son arme.

« Tu nous les brises, avec ton décompte. Tu t’es cru au Nouvel An, ou quoi ? »

Dans le doute, il vérifia discrètement la date du jour via ses yeux cybernétiques. Quel ne fut pas son soulagement de constater qu’on était en plein mois de juin.

« Plus que douze secondes et cette mascarade prend fin », annonça Zend.

Cette déclaration composée d’un sujet, d’un verbe et d’un complément surprit tout le groupe.

« Dix… Neuf… Huit…

— Dieu m’a saoulé, lança Dust. Je tire ?

Bon sang, Zend ! s’exclama Samson. Mais qu’est-ce que tu nous veux ? »

Zend ne les écoutait plus. Un sourire édenté gagnait ses traits, chaque chiffre prononcé plus fort et distinctement, avec cette pointe d’excitation qui croissait dans sa voix… En même temps que la nervosité du groupe.

« Sept… Six… »

Cody dégaina sa massue toute neuve.

« Arrête ça ! Tu me fais peur !

— Cinq…

— Je tire, hein ?

— Quatre…

Mais qu’est-ce que tu attends, comme ça ?

— Trois… Deux… Un… »

C’en était trop pour Dust : il pressa la détente à l’instant où Cody se jetait vers Zend, massue dressée. Elle se trouva pile sur la trajectoire du rayon, qui la toucha entre les omoplates et rebondit au loin. On raconte qu’il traverse encore l’espace, transperçant une planète ou deux à l’occasion.

Focalisée sur sa charge, Cody n’avait rien senti. La tête de son arme fondit sur celle de Zend.

Ce dernier releva vers elle un regard extatique.

« Zéro. »

C’est alors que la Tour jugea bon de créer une nouvelle porte entre les Étages. Surgi de nulle part, le cadre se matérialisa entre Cody et Zend. Emportée par son élan et le poids de son arme, la gamine freina des talons et s’immobilisa pile devant le panneau, qu’elle effleura du bout du nez.

Comme si elle prenait ce contact pour une invitation, la porte s’ouvrit à la volée et engloutit Cody avec une formidable bourrasque. Soulevé par le courant, Dust s’éleva dans les airs non sans lâcher « Oh, tu déconnes ! » Roger fut également emporté vers le ciel avec un grouinement indigné.

Quant à Samson, sa masse le maintenait encore au sol. Il s’élança ventre à terre. La porte se refermait inexorablement tandis qu’il redoublait d’efforts, livrait toutes ses forces à la tâche, poussait son corps dans ses retranchements.

Mais il ne fut pas assez rapide. À travers l’entrebâillement, il eut juste le temps d’apercevoir le visage inquiet de la gamine.

« Cody ! »

La porte se referma en claquant. Samson la percuta de plein fouet. Le panneau vibra, s’inclina et frappa le sol en soulevant un nuage de sable.

La poussière et le calme retombèrent sur le désert. Samson et Dust se relevèrent en titubant. Zend lâcha sa montre et la brisa d’un coup de talon.

Plus loin, Roger rebondissait sur son derrière dodu.

IX-1 : L’ascenseur
IX-3 : Encore le café

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