VII-6 : Le conseil

« Chers conseillers, lança la présidente de l’assemblée, l’heure est grave. »

Elle obtint pour toute réponse la quinte de toux d’un conseiller grabataire ainsi que le caquètement d’une poule égarée.

« Hum. Quelqu’un peut me dire ce que cet animal fabrique ici ? »

Elle scruta les visages de ses pairs. D’un bout à l’autre des bancs autour de l’estrade, nul ne broncha. Comment l’ovipare était-il entré demeurait un mystère.

La présidente soupira. Elle le savait, cette séance mettrait sa patience à rude épreuve. Elle reprit son oratoire tant bien que mal :

« Si nous sommes réunis en commission extraordinaire, c’est pour débattre des attaques qui ont frappé le quartier est de Port-Marlique, ce matin…

— Mes excuses, intervint un jeune conseiller fraîchement nommé, mais qu’y a-t-il à débattre ? Les faits sont là, ils ne prêtent pas à discussion. Tout ce que nous devons faire est…

— Merci d’attendre votre tour de parole, conseiller, trancha la présidente, assez âgée pour être sa mère. Avant tout, nous écouterons le rapport du responsable des lieux. Lieutenant ? »

Brak s’avança avec un certain détachement. Un peu trop, pour son propre bien.

« Alors, commença-t-il, le boxon aurait commencé vers sept heures treize du matin. Approximativement, hein.

— Approximativement vers sept heures treize ? reprit le novice. Je la trouve plutôt juste, votre approximation. »

Quelqu’un lui intima poliment, mais fermement de boucler. Brak sortit un parchemin de sa ceinture et le parcourut du regard :

« D’après les témoins présents sur les lieux, je cite, deux gus se sont méchamment mis sur la tronche en plein marché. À tel point qu’il en reste plus grand-chose, du marché. De toute façon, il sert à rien, c’est trop cher et personne peut rien acheter. D’ailleurs, tant qu’on y est, vous pourriez pas baisser un peu ces impôts de mes deux…

— Merci pour la qualité de votre rapport, lieutenant, le gratifia la présidente.

— Wow, commenta une conseillère sur sa gauche.

— Ouais, fit Brak. En bref, le plus intéressant de cette histoire, c’est qu’un des gus en question est le Geôlier du Deuxième Étage. » Une rumeur de murmures s’éleva. À Port-Marlique, tout le monde avait eu vent du Geôlier, ce monstre cruel et impitoyable des Étages inférieurs. « Quant à l’autre individu, c’est une, euh… Eh bien, une petite fille. »

Le silence aurait alors pu tomber sur l’assemblée, si la poule ne l’eût brisé de ses caquètements. Le malheureux lieutenant sentit les regards des conseillers peser sur lui. Il se mit à suer à grosses gouttes.

« Une petite fille blonde ? risqua-t-il, espérant que cette précision puisse satisfaire son auditoire.

— Une petite fille, affronter le Geôlier ? reprit le blanc-bec. Vous plaisantez ! Ce géant peut terrasser un régiment avec pour seule arme un morceau de bois, s’il faut vous le rappeler ! »

La présidente hocha la tête. Pour une fois, elle était d’accord avec lui.

« Si ça peut vous aider, reprit timidement Brak, il s’agit de la même gamine qui a défié la Sorcière durant la dernière cérémonie. »

Une nouvelle rumeur déferla sur la salle comme une marée.

« Quelle enfant irresponsable ! s’indigna quelqu’un.

— C’est le principe des enfants, non ? s’enquit son voisin.

— Eh bien, cela doit cesser ! reprit un autre. Et quelle est cette lubie, de ne pas condamner les enfants sous prétexte qu’ils n’ont pas pleine conscience de leurs actes ? Je propose l’abolition de l’irresponsabilité pénale des mineurs !

— Et que ferez-vous quand votre délinquant de fils flanquera le feu à son école pour la sixième fois ?

— Je ferai comme tous les hommes politiques en mal d’inspiration, mon bon ami. J’étoufferai l’affaire.

— Wow. »

La présidente usa de son autorité, incarnée par un gros marteau en plomb et un heurtoir, afin de rétablir le calme.

« Dire que le quartier est détruit est exagéré, reprit-elle. Nous n’avons pas encore entendu l’estimation des dégâts.

— Oui, lieutenant ! Quels sont les chiffres ?

— Bah… J’ai ici la liste des destructions : seize étals du marché, trois commerces voisins, sept devantures, huit lampadaires, une statue, trois cages à poules, une cargaison de choux…

— Pauvres choux !… gémit quelqu’un dans l’assemblée.

— On va pas se mentir, reprit Brak, la note est salée bien comme il faut. Ce qui coûtera bonbon, c’est surtout l’échoppe d’un apothicaire spécialisé en ingrédients rares. Le montant des dégâts est chiffré en tout et pour tout à cent vingt-six mille huit cent octante-trois livres d’or.

— Fichtre.

— Je ne vous le fais pas dire. »

Les conversations reprirent de plus belle. La présidente se massa douloureusement l’arête du nez : au vu des finances de la ville, cent ou deux cent mille livres n’étaient qu’une peccadille. Mais le saccage des quartiers serait moins évident à faire passer dans le compte-rendu de réunion, même en l’écrivant en bas de la feuille en tout petit. Et puis, comment annoncer aux consuls que l’un des responsables de ce désastre était la même enfant qui avait assailli la Sorcière, quelques jours plus tôt ?

À ce moment-là, Ézéchiel se matérialisa au milieu de la salle. Un Ézéchiel toutefois bien différent de celui de notre histoire : on le voyait à son dos courbé, sa barbe blanche et à ses sourcils si broussailleux qu’ils dissimulaient ses yeux. Plus âgé, mais aussi moins mal embouché que son double, cet Ézéchiel prit la mesure des regards rivés sur lui et lâcha avec étonnement :

« Hoy. Je suis venu trop tôt ? Ou trop tard ?

— Vous… Vous étiez effectivement attendu, balbutia la présidente. Mais pas sous cette, hum… Cette forme.

— Ah bah, bon. Je pensais qu’on devait discuter de la destruction de l’Étage.

— Vous délirez, mon vieux, intervint le blanc-bec. Destruction de l’Étage ? Qu’est-ce que vous nous chantez-là ? »

Le vieil Ézéchiel se fendit d’un sourire bienveillant.

« Vous le saurez bien assez tôt : ça ne saurait tarder ! Ou ne saura tarder, plutôt. Je vous passe les explications. Faudrait pas vous gâcher la surprise. »

En son for intérieur, l’assemblée pria pour que l’âge de cet Ézéchiel trahisse une appartenance à un futur lointain. Idéalement, aussi lointain que possible.

« Bon. Salut », lança-t-il. Puis il se volatilisa. Derrière lui, il laissait une ambiance aussi chaleureuse qu’une cabane abandonnée en pleine forêt, une nuit sans lune.

Le lieutenant nota que la présidente lui tournait le dos. Il risqua une prudente retraite avec autant de hâte que la bienséance le permettait, mais elle l’apostropha :

« Le forgeron de notre époque ne devrait pas tarder, je présume ?

— Euh », lâcha Brak pour toute réponse. Lui et le Brise-tronche ne s’entendaient pas très bien.

Comme pour renchérir, ce ne fut pas un Ézéchiel, mais deux, qui apparurent à leur tour. Grognons et visiblement mal réveillés, ils dégageaient à eux deux assez de mauvaise humeur pour faire fuir un taureau échauffé.

« Bienvenue, forgeron de la Tour, l’accueillit la présidente. Merci de nous faire l’honneur de votre présence.

— Hoy, répondirent-ils en chœur, avant de croiser leurs regards. Ah, y a déjà un moi ici ? Pas la peine que je reste, alors. Je peux pas me blairer, de toute façon. Salut. »

Sur ces paroles prononcées avec une synchronisation parfaite, ils s’évaporèrent.

« Comme on dit, ce fut court, mais intense, se fendit une conseillère.

— Wow.

— Que faisons-nous, à présent ?

— Et si on allait déjeuner ?

— Ouais ! Manger !

— Ça ne réglera pas notre problème.

— Certes. Mais on réfléchit mieux le ventre plein. »

Pour la seconde fois de la séance, la présidente se pinça l’arête du nez. Depuis le temps qu’elle occupait son siège, ce tic lui valait de s’être creusé deux renfoncements de chaque côté de son nez, que tout le monde prenait pour des marques de lunettes.

« Lieutenant, tonna-t-elle à bout de nerfs. Je veux que vous me trouviez tout ce que vous pouvez sur la gamine. Qui est-elle. D’où vient-elle. Et qui sont ses demeurés de parents qui laissent leur enfant se battre en duel singulier contre le Geôlier. Retournez tout l’Étage ; retournez la Tour entière, s’il le faut. Et que quelqu’un me trouve un Ézéchiel viable ! Dites à cette vieille carne que le Consulat acceptera l’augmentation de ses prix déjà scandaleux, à condition qu’il nous déniche quoi que ce soit d’utile sur elle. »

Après cette diatribe, même le silence pesant sur l’assemblée ne savait plus où se mettre.

« Lutin de sale loterie à bouille », grommela Brak entre ses dents. À quelques ajustements près.

VII-5 : Les soldats
VII-7 : L’adieu

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