II-1 : Le colosse

De longues secondes durant, Cody chuta à travers un défilé de ténèbres poisseuses. Elle battit des bras et des jambes à la recherche d’une prise, jusqu’à heurter un sol de dalles glacées.

Les larmes aux yeux, elle se redressa, les mains plaquées sur sa joue endolorie.

« Aïe ! Ça fait mal ! »

Samson atterrit à plat ventre, non loin. Il se releva aussitôt, mais tout sonné qu’il était, il tituba et finit par s’affaler sur le côté.

« Samson ! Ça va ? »

Son compagnon hoqueta. Il avait aussi fière allure qu’un cachalot échoué en bord de plage.

« Donne-moi un moment… que je récupère… »

Cody balaya les environs du regard. Ils se trouvaient dans un tunnel sombre, aux parois poisseuses et munies de rares torches à la flamme vacillante. Le sol était inondé et parsemé de touffes de verdure gluante jaillies d’entre les dalles. Ça sentait particulièrement mauvais.

« On dirait des égouts », dit-elle. L’écho de sa voix se répercutait dans le tunnel comme pour confirmer ses propos. « Tu crois qu’on est au Deuxième Étage ? »

Samson parvint enfin à se remettre sur pattes et se gratta l’oreille avec vigueur.

« Assurément. L’étranger à capuche savait ce qui se trouvait derrière cette porte. »

Cody croisa les bras et fit la moue. Le poids du doute pesait sur ses sourcils.

« Comment tu pouvais savoir ça ? Ça aurait pu être un piège !

Je n’en savais rien. J’ai simplement senti qu’il y avait du bon en lui.

— Du bon en lui ? Mais comment tu sens ça, toi ?

J’ai du flair. Nous autres, les chiens, sentons ces choses-là.

— Oooooooh », répondit Cody, son intérêt tout à coup éveillé. Elle se fendit d’un sourire plein d’espoir et pointa le pouce vers sa propre poitrine. « Et chez moi ? Tu sens aussi du bon ? »

Samson tourna sa grosse tête vers elle et acquiesca.

« Oui. Que du bon.

— Ha ha ! triompha la gamine. Je le savais ! »

Samson s’ébroua et fit mine de renifler le sol. Certes, il s’en voulait de lui mentir. Mais la vérité demeurait trop troublante à ses yeux.

Depuis leur rencontre, sur le chemin de la Tour, Samson n’avait jamais pu déceler si Cody avait bon ou mauvais fond. Ce qui le laissait perplexe ; son sixième sens canin ne lui avait jamais failli.

Il ne pouvait expliquer ce pouvoir. C’était, selon la typologie qu’il s’était inventée pour lui-même, comme flairer une âme. Samson pouvait comprendre d’un simple coup d’œil (ou plutôt de truffe) la nature d’une personne, ses sentiments et ses intentions. Les belles paroles, le paraître ou les artifices ne masquaient jamais les réels desseins de son interlocuteur.

Voilà pourquoi il s’était tout de suite montré méfiant à l’égard des lutins ; pourquoi il avait eu toute confiance envers l’inconnu à capuche. Oh, ce don ne touchait pas à la perfection : Samson avait bien compris que sa perception du bon et du mauvais n’était qu’une lecture subjective. Un ressenti vu par le prisme de sa propre personnalité.

Il se méfiait donc de ses déductions : que son flair lui joue des tours un jour n’était pas exclu. Mais tout de même : il lui avait déjà permis d’anticiper bien des pièges dans lesquels un humain serait tombé tête première.

Quant à Cody… elle constituait un mystère sur pattes. Car si Samson lisait le monde et les personnes à travers trois dimensions (la vue, l’odorat et son flair), la gamine n’existait que sur les deux premières. Il la voyait, il la sentait, mais rien d’autre n’émanait d’elle. Ni intentions ni émotions : et en cela, elle était unique.

Bien sûr, la gamine n’avait jamais fait montre de mauvais sentiments : ses actes parlaient pour elle et jusqu’à présent, elle méritait toute confiance. Mais Samson ignorait de quelle façon elle parvenait, sans s’en rendre compte, à tromper son flair. C’en était dérangeant.

D’ailleurs, Cody était une bien curieuse enfant à d’autres égards. Sa force surnaturelle, pour commencer : mis à part sa massue, un buffet et des lutins, Samson l’avait déjà vue soulever une enclume sans effort apparent. Ensuite, sa soif de combat en dépit de son jeune âge l’interpellait : Samson avait lui-même été formé aux arts guerriers depuis sa plus tendre enfance, mais il n’y avait jamais tiré le même plaisir candide que Cody semblait y trouver. Enfin, ces étranges binocles aux innombrables fonctions le laissaient songeur : d’où venait donc ce mystérieux artefact, dont la technologie surclassait tout ce que le royaume extérieur connaissait ?

« Il n’y a que du bon ? répéta Cody. C’est vrai ?

Vrai de vrai », confirma Samson. C’est du moins ce qu’il percevait chez elle. Et en ce sens, c’était-là un tout petit mensonge.

Cody parut néanmoins satisfaite de cette réponse. Elle se dressa sur la pointe des pieds et lui tapota affectueusement le cou. Samson abhorrait ce type de geste : ses multiples cicatrices témoignaient des mauvais traitements infligés par la main humaine au fil des ans. Il aurait mordu sans état d’âme quiconque aurait tenté de le caresser, homme, femme ou enfant. Toutefois, son affection pour Cody allait au-delà de son amour propre ; aussi accueillit-il la caresse avec bienveillance.

« Bon, reprit Cody, poings vissés sur les hanches et torse bombé. On est déjà au Deuxième Étage. C’était facile ! Tout ce qu’il reste à faire, c’est trouver la sortie vers le Troisième. Alors, on y va, Samson ? »

Derrière eux se dressait une lourde grille rouillée. Ils n’avaient donc d’autre choix que d’avancer. Samson esquissa un sourire et fit un mouvement de tête.

« On y va, Cody. »

Et ils s’engagèrent dans l’obscurité moite du tunnel. Samson progressait avec prudence, oreilles tendues et truffe au sol. Cody s’aidait des loupiotes de ses binocles pour éclairer les environs. Ils ne parlaient pas, sauf pour signaler d’occasionnels tas d’immondices qu’il convenait d’éviter.

Les ténèbres se dissipèrent alors. Cody pensait même apercevoir une ouverture, non loin, quand un clic sonore retentit. Une dalle descellée vibra. Quelque chose se resserra sur sa cheville.

« Oh oh…

Cody, sors de là ! »

Trop tard. Le piège se déclencha et souleva Cody en l’air. Sa massue chuta et heurta les dalles avec fracas. Elle se retrouva pendue au plafond dans une posture peu commune : tête en bas, cheveux en bataille et binocles de travers.

Samson leva la tête et poussa un grognement contrit.

« Fantastique, j’aurais dû m’en douter…

— Samson, souffla Cody, la gorge nouée. J’aime pas ça. J’aime pas ! Aide-moi à descendre !

Pas de panique, la rassura-t-il, je suis là. Je ne bougerai pas. Garde ton calme… Respire profondément… Et réfléchis : n’as-tu pas d’objet tranchant sur toi ?

— Non ! Non, j’ai rien !

Très bien, murmura Samson. Ce n’est pas grave. Je vais chercher quelque chose pour… »

Ils se figèrent alors. Le piège devait avoir sonné l’alerte, car quelqu’un se dirigeait à présent vers eux. Quelqu’un au pas lourd, si lourd que le sol vibrait à chacun de ses pas.

Boum… boum… boum…

Le poil de Samson se hérissa sur son dos. Son regard braqué sur l’obscurité. Pétrifié par ce pas menaçant, qui passa d’écho lointain à vrombissement sonore.

« Samson, s’écria Cody. Dépêche-toi ! »

Samson ne bougea pas. La monstrueuse silhouette jaillie des ténèbres accaparait son attention. De là où elle se trouvait, Cody ne vit qu’une ombre gigantesque s’extraire du couloir et marcher vers son compagnon.

La créature dépassait sans doute les trois mètres de haut. Elle ne portait qu’un tablier crasseux et un casque de métal cabossé aux airs de gargouille. Sa peau brune était parcourue de verrues, de poils sombres et de grosses veines violacées. On pouvait voir ses muscles saillants s’animer à chaque mouvement.

Samson campa ses positions et grogna avec hargne. En guise de réponse, le colosse se pencha vers lui et entonna d’une voix profonde :

« Un petit cochon pendu au plafond… »

D’une main, il ramassa la massue de Cody et la souleva sans peine au-dessus de sa tête.

« Attention, Samson ! »

Le chien bondit sur le côté au dernier moment. La tête de l’arme frappa le sol avec un vacarme tonitruant et une projection d’éclats de pierre aux alentours.

« Tirez-lui le nez, il donnera du lait… » continuait le monstre.

Samson s’élança et mordit le géant au poignet. La créature ne sembla même pas s’en rendre compte. Il lâcha sa prise et recula, surpris de la résistance de son adversaire : lui dont la morsure pouvait arracher le bras d’un homme, il n’avait jamais rencontré de créature vivante insensible à ses assauts.

Il se ressaisit : l’assaillant avançait vers lui. Mais tandis qu’il bondissait à nouveau, le monstre lui écrasa son poing sur le haut du crâne. Le couloir s’emplit d’un craquement sinistre. Samson s’effondra avec un glapissement.

« Samson ! » laissa échapper Cody.

Le chien ne se releva même pas. Le colosse s’approcha lentement, la tête penchée, la curiosité peinte par ses gestes hésitants.

« Tirez-lui la queue, il pondra des œufs, chantonnait-il encore.

— Laisse mon Samson tranquille, gros moche !

— Tirez-lui plus fort, il pondra de l’or.

— Hé ho, je te parle ! »

Le colosse attrapa Samson par la peau du cou et le tira derrière lui comme un poids mort. Puis il releva son visage casqué vers Cody et sembla songer à la détacher. Peut-être réalisa-t-il qu’entre la massue et Samson, il avait les mains pleines ; aussi haussa-t-il les épaules et s’éloigna, sa comptine aux lèvres.

Les bras tendus, Cody hurlait afin d’attirer l’attention du colosse. En vain. Elle lança le cri suraigu qu’elle employait habituellement pour vriller les tympans des adultes. Sans effet. En dernier recours, elle essaya les gros mots ; mais son répertoire de vulgarités s’épuisa bien vite, principalement parce qu’elle n’en connaissait que trois.

Bientôt, le tunnel avala le colosse tout rond. De sa présence ne demeurèrent plus que les vibrations régulières de ses pas. Mais même celles-ci se dissipèrent, jusqu’à ce que Cody se retrouve suspendue, démunie et seule au monde.

I-6 : La capuche
II-2 : La montre

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