II-3 : Le cochon

C’était bien sous le coup de la colère que Cody avait failli briser la porte de la forge. Il faudrait vraiment, se dit-elle face à deux soldats attirés par le vacarme, que j’arrête de m’énerver trop fort.

« C’est qui, ce gniard ? s’enquit le premier.

— Jamais vu, bredouilla le second. Hé, d’où tu viens, toi ?

— De nulle part, M’sieur », répliqua Cody en prenant la fuite.

Elle espérait semer les gardes et se faufiler hors du château ni vue ni connue. Malheureusement pour elle, un son de corne retentit à travers le couloir. Ils n’avaient pas perdu de temps pour donner l’alerte.

Une poignée de soldats déboula même de nulle part, prête à lui fondre dessus. Mais si Cody n’avait plus de massue, il lui restait tout de même de la fougue à revendre, avec quelques réserves de hargne, ainsi qu’un bon stock de mandales en soldes.

Le premier assaillant se rua sur elle afin de l’attraper. Désarmée, mais guère démunie, Cody le mordit à la main. Sa dentition plongea à travers le métal du gantelet comme dans du pain croustillant. L’homme ouvrit des yeux ronds et poussa un cri plus de stupéfaction que de douleur.

Le second soldat fut promptement mis à terre d’une droite dans l’estomac. Un troisième voulut prendre Cody à revers ; elle lui décocha une baffe qui l’envoya jouer les serpillières. Il s’évanouit, non sans la douce satisfaction de ne plus avoir à affronter cette peste.

Un dernier garde plus futé que les autres (reconnaissons-lui cette qualité) la souleva par les aisselles comme un chiot agité et la maintint au-dessus du sol.

« Lâche-moi, lâche-moi, lâche-moi ! s’écria Cody en bourrant la tête casquée de coups.

— Au-nom-du-roi-je-vous-a-rrête », argua le soldat.

Un coup de pied dans le menton l’expédia à son tour dans l’inconscience ; le malheureux eut tout juste le temps de se dire « mais-qu’est-ce-qu’y-vient-y-donc-de-se-passer-là » avant de sombrer.

Cody atterrit au sol. Le premier garde lui barrait toujours la route. Propulsée par sa force surhumaine, elle bondit simplement par-dessus le soldat (il suivit sa trajectoire d’un regard médusé et se déclencha un torticolis au passage.) Puis elle fila dans le couloir avec la même hâte que si l’heure du goûter avait sonné.

Elle fuyait, fuyait, fuyait, sans même savoir où elle se dirigeait ni comment se sortir de là. Le remue-ménage avait gagné le château et quitter les lieux relevait de l’urgence. Et bien que se bagarrer contre la totalité de la garde ne l’aurait guère dérangée, au contraire, le temps filait. Il lui fallait sauver Samson.

Alors, ni une ni deux, Cody bouscula une servante, s’excusa par-dessus son épaule, pulvérisa une porte tête baissée et bondit à travers une fenêtre. En un son de verre brisé et en une paire de rideaux arrachée, elle disparut hors de vue de ses poursuivants.

Sa chute se prolongea le long des murs, depuis le dernier étage du château. Le vent fouetta son visage et le sol lui fonça dessus. Mais Cody n’eut aucun mal à se rétablir et à amortir le choc sans heurt.

Cody releva le nez. Face à elle s’étirait la vaste cour ceinturée de remparts lourdement surveillés. Tout autour, soldats et ouvriers s’affairaient à leurs activités. Nul n’avait remarqué sa présence. Pour le moment.

La gamine n’attendit par leur permission pour en profiter : elle marcha d’un air détaché à l’ombre du rempart, bondit sous une charrette de bœufs, s’y accrocha tête en bas sur quelques mètres et se faufila dans une étable au nez et à la barbe du conducteur.

La porte d’un enclos refermée derrière elle, elle se retrouva nez à groin avec un cochon particulièrement grassouillet.

« Grouik ? » s’enquit le cochon, étonné par cette visite impromptue.

Cody cligna des yeux. C’était le cochon le plus expressif qu’elle ait jamais vu.

« Bonjour, Monsieur Cochon, murmura-t-elle, dos à la porte. J’ai des ennuis et les gardes me recherchent. Je peux rester chez vous un moment ?

— Grouik ! »

Cody n’avait qu’une connaissance rudimentaire des cochons et a fortiori de leur langage. Elle se rassura en se disant que « grouik » contenait « oui« .

Elle s’accroupit et tendit l’oreille. Seul le calme de la cour lui parvint. Aucun son de cloche frénétique. Aucun bataillon de soldats pour fouiller chaque tonneau. Aucun aboiement de chien de chasse. Avait-elle vraiment réussi à tromper à leur vigilance ?

Cody s’assit face au cochon. Samson n’avait pas quitté ses pensées ; elle avait même un plan pour le retrouver. Un plan parfait. Infaillible…

… à condition que la cour se vide. Impossible de la franchir sans attirer l’attention sur elle : elle demeurait inconnue des habitants de cet Étage et doutait pouvoir se fondre parmi eux. Sortir maintenant revenait à se ligoter elle-même en attendant que le Geôlier vienne la cueillir. Ce qui, à bien y réfléchir, n’était pas une si mauvaise idée puisque Cody le recherchait. Mais elle n’avait pas de corde sous la main, aussi son beau plan tomba à l’eau…

Elle gonfla ses joues d’air. Tout ceci risquait d’être plus compliqué que prévu.

« Qu’est-ce que je peux faire, Monsieur Cochon ? Est-ce que j’attends ? Ou bien je tente le tout pour le tout ? »

— Grouik, lui conseilla le cochon avec sagesse.

— Où sont vos amis cochons ? Que faites-vous tout seul, ici ? »

Le cochon allait répondre quand quelqu’un fit rentrer les bœufs. Cody entrouvrit l’enclos. La porte de l’étable était béante, mais la cour demeurait toujours trop fréquentée pour qu’elle s’y risque. Jusqu’à ce que les environs se vident, elle était coincée ici.

« J’ai pas le choix, Monsieur Cochon. Je suis obligée d’attendre.

— Grouik », approuva le cochon avec enthousiasme.

Sur ces mots, il se roula dans un tas de paille et s’endormit telle une masse. Considérant qu’une bonne sieste ne pouvait qu’améliorer les choses, Cody l’imita.

II-2 : La montre
II-4 : Le passage

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