I-2 : Le chien

Charles tressaillit plus qu’il ne se retourna, pour faire face à la plus monstrueuse des créatures qui lui ait été donnée de contempler.

C’était, d’après sa forme, un chien. Précisément un Cane Corso, cette espèce au poil court, haute sur pattes et musclée de carrure. Au détail près que la taille de ce spécimen dépassait de loin tout ce que le soldat pensait savoir sur les chiens.

Pour donner un ordre d’idée, celle-là n’avait pas à rougir du gabarit d’un cheval.

Le cœur de Charles s’affola à la vue du poil rêche de l’animal, parcouru de traces de morsure et de chaînes, ainsi que de vilaines cicatrices. Puis il croisa son regard : un regard bleu et vindicatif, rendu d’autant plus menaçant qu’une balafre couvrait l’un de ses yeux. Un harnais de cuir enserrait la poitrine de l’animal et fixait à son dos le fourreau d’une longue épée à double tranchant.

Courageux, mais pas téméraire, Charles céda à la panique. Il détala tant bien que mal dans l’herbe, alourdi par son armure. Mais le chien bondit comme un fauve et lui flanqua un coup de tête.

La conscience du soldat lui échappa avant même que son corps n’ait heurté le sol. Le brave se réveillerait deux jours plus tard à l’infirmerie militaire, nauséeux, perclus de douleurs et la mémoire trouble. Il ne toucherait plus à une goutte d’alcool jusqu’à la fin de ses jours.

Charles dans les choux, le chien souffla par le museau et se tourna vers l’enfant. Un gémissement inquiet monta de son poitrail. Il signifiait :

« Tout va bien, Cody ? »

La dénommée se redressa. Ses mains massaient une jolie bosse au sommet de son crâne. Elle sécha ses larmes et renifla ; puis, elle sourit de toutes ses dents.

« Je vais bien. Merci de m’avoir aidée ! Qu’est-ce qui t’a pris autant de temps ? »

Sa question demeura sans réponse. Le chien fixait un élément surgi du décor, jailli des ténèbres, arraché aux ombres. Non loin d’ici, la construction légendaire les toisait de son immensité blanche et lumineuse, tirée comme un fil d’argent sur un ciel de charbon.

« Voilà donc la Tour de la Sorcière… », murmura le chien.

À dire vrai, Cody n’entendait que grognements et gémissements canins. Toutefois, son cœur saisissait ce qui échappait à ses oreilles. Elle récupéra sa massue et la fixa dans son dos, par les dieux seuls savaient quel miracle. Puis elle rejoignit son compagnon d’une drôle de démarche, tout encombrée qu’elle était par cette arme bien trop grande pour elle. Et pour n’importe qui d’autre, d’ailleurs.

« Faut vite partir, d’autres soldats risquent d’arriver ! On y va, Samson ? »

L’animal haleta avec un sourire bienveillant.

« On y va, Cody. »

Ils s’engagèrent vers la Tour sans cesser de la fixer. Avec la désagréable impression qu’elle les observait en retour.

Elle était d’une beauté surnaturelle. Le problème était là, d’ailleurs. Trop parfaite, trop réelle, bien plus que le décor qui la cernait, ou plutôt qui paraissait la fuir. Et plus on la regardait, plus on se disait qu’elle n’avait rien à faire ici.

Qui avait construit cette Tour ? À quelle fin ? Quels étaient ses mystères ? D’un bout à l’autre du royaume, nul ne le savait ou presque : en effet, l’actuel roi en était jadis ressorti vivant et son histoire faisait aujourd’hui partie de la légende. Un inconnu aux origines troubles qui avait accompli l’impossible : conquérir la Tour et demander à la Sorcière de réaliser son vœu. Faire de lui le roi de ces terres.

Cependant, il n’avait partagé ses connaissances sur le contenu de la Tour qu’avec quelques nobles de haute lignée. C’était le secret le plus jalousement gardé du royaume, avec la recette d’une fameuse omelette au fromage dont les sujets se posaient en dignes gardiens.

La plupart des gens n’avaient donc pas la moindre idée de ce qui se tramait à l’intérieur de cette Tour. Par conséquent, les rumeurs abondaient. Escalier géant que seuls les braves aux cuisses les plus musclées pouvaient espérer gravir ? Univers peuplé de monstres cauchemardesques, de bandits sanguinaires et de bâtiments administratifs aux horaires fantaisistes ? Puits creusé jusqu’au centre de la planète ?

Qu’importe ! Aucune théorie n’était assez folle. Mais entre tous ces ragots confus, une seule information demeurait sûre : la Sorcière exauçait le souhait de qui la trouvait, n’importe lequel. À condition, bien sûr, de la trouver.

Cody rajusta les binocles mécaniques sur son crâne. Son inquiétude se nourrissait de la distance qui la séparait encore de la Tour. Elle jeta un regard en coin à son immense compagnon sur quatre pattes. L’émotion ne perçait que peu sous son faciès canin. Mais le vague éclat d’anxiété de son œil n’eut rien pour rassurer la gamine.

Ils parvinrent finalement au pied de la Tour. Au moins l’une d’entre eux peina à gravir ses marches anormalement hautes. Parvenus au sommet, le chien poussa un gémissement interrogateur :

« Tu es certaine de vouloir faire ça ? Il est encore temps de faire demi-tour.

— J’en suis sûre. Sauf si tu as peur ? »

Samson haleta.

« Avec ce que j’ai vu au cours de ma vie, peu de choses me font peur aujourd’hui.

— Sauf les chats ! rectifia Cody avec malice.

Je n’ai pas peur des chats ! Je les trouve simplementétranges avec… avec leurs gros yeux et leur… poil hérissé.. »

Il frémit à cette pensée. Cody lui flatta le flanc et s’esclaffa :

« N’aie pas honte, mon Samson. Tout le monde a peur de quelque chose ! Moi, par exemple, j’aime pas quand y a plus rien à manger. »

Il lui jeta un drôle de regard et grogna :

« Ça tombe mal. Nous sommes à court de nourriture.

— Quoi ?! Mais c’est affreux !

Pas de panique. Nous trouverons sûrement de quoi manger dans la Tour.

— Bon, alors pas de temps à perdre ! On ouvre ?

On ouvre. »

Et ils poussèrent la porte, Cody avec ses mains, Samson avec son crâne.

Elle ne broncha pas.

Ils insistèrent, plus fort. Comme à contrecœur, le panneau de pierre laissa enfin échapper un grondement plaintif.

« Ça bouge ! Encore ! »

Le son se mua en un hurlement qui emplit la vallée. Si d’autres soldats les poursuivaient, le bruit ne manquerait pas de les attirer droit sur eux. Ils redoublèrent d’efforts jusqu’à dégager une ouverture praticable.

La gamine se frotta les mains d’un air réjoui et glissa sa tête à l’intérieur.

« Qu’est-ce que tu vois ?

— Rien. Trop sombre. Mais donne-moi une seconde…. »

Elle enfonça un bouton de ses binocles. Un écrou bourdonna ; un tuyau libéra un nuage de fumée ; puis une minuscule loupiote émit une intense lumière. Aveuglé, Samson se détourna.

« Alors, c’est mieux ?

— Pas vraiment… bougonna Cody. C’est comme si l’obscurité se moquait de la lumière.

Eh bien, nous n’avons pas le choix. Entrons.

— Entrons ! » reprit-elle avec enthousiasme.

Sur les pas de la gamine, Samson glissa son énorme corps dans l’ouverture tant bien que mal. Cody l’avait bien décrit : c’était comme si les ombres refusaient de céder le pas à la lumière. Il avait le sentiment de se tenir debout sur la plaque d’un four géant. Il pria intérieurement que personne n’ait la mauvaise idée de l’allumer.

Sans un bruit, la porte coulissa. La Tour de la Sorcière s’était refermée sur eux.

I-1 : Gérald, Charles et Joey
I-3 : Le forgeron

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