V-2 : Le cellier

Madame Cochon rêvait.

Le pas gracile, la moustache au vent et Cody sur le dos, elle s’élançait à travers une vaste prairie de splendides glaces à la fraise. La gamine l’accompagnait de son rire cristallin en tapant des mains. À l’occasion, elle s’emparait d’une de ces glorieuses plantations et l’engloutissait d’une bouchée.

Surpris par leur arrivée, des lapins en chocolat peinaient à faufiler leur trop gros derrière au fond de terriers de biscuit. Des nuages de crème chantilly s’accumulaient dans le ciel de barbe à papa. Non loin, Samson rongeait un immense os en sucre d’orge.

Armé d’un canon à dragées, un bonhomme de pain d’épice mécontent les poursuivait. Un tir manqué fracturait la terre en blocs de chocolat massif ; un tir réussi rebondissait innocemment sur le derrière galbé de Madame Cochon.

Soudain, le rêve vira au cauchemar. Un des tirs ouvrit un gouffre géant sous ses pattes. Stupéfaite, la gamine fut avalée par les ténèbres avec un appel à l’aide. Madame Cochon voulut voler à son secours, mais ses mouvements étaient entravés par des lianes de réglisse.

Elle se réveilla alors, les membres engourdis et la respiration haletante. Un voile sur sa tête obstruait sa vue et d’épaisses sangles la maintenaient immobile. L’image de la gamine désemparée dansait toujours dans son esprit.

« Cody ! » appela-t-elle, quoiqu’en langage humain cela se traduisait par : « Grouik ! »

Madame Cochon grouina. Elle n’aimait pas être attachée ni aveuglée. Elle n’aimait pas ignorer où elle se trouvait. Par-dessus tout, elle n’aimait pas savoir Cody en danger.

Et, comme ça, elle fut libérée de ses liens. Un coup de patte lui suffit à retirer le bandeau sur ses yeux. Son regard tomba sur l’harnachement qui la retenait quelques instants plus tôt et elle hocha la tête avec satisfaction.

Madame Cochon observa ensuite les environs, quoique son examen fut vite expédié. Elle se trouvait dans un cellier obscurci. Les murs de pierre étaient frais et sans fenêtre. Çà et là s’entassaient tonneaux de vin et sacs de nourriture.

Qui pouvait bien l’avoir conduite jusqu’ici ? Et que s’était-il passé, après sa rencontre avec la Sorcière ? Elle n’en avait aucune idée.

L’incertitude repoussa ses pensées vers Cody. Prise d’une panique soudaine, elle se tourna vers la porte de fer. Lourd, froid et lisse, le panneau ne comportait même pas de poignée. Elle se raidit, prête à franchir cet obstacle par ses propres moyens…

Quand la porte s’ouvrit à la volée et dévoila une silhouette à l’air mauvais. Madame Cochon émit un « Grouik ! » étranglé, avant de reconnaître la carrure courte et épaisse d’Ézéchiel.

« Par la barbe du Vénérable, dit le forgeron, de son timbre rocailleux et de son accent particulier. Ce sortilège a bien fini par se dissiper, hein ? »

Il s’avança de son pas lourd, une torche à la main. Ses traits paraissaient avoir été taillés dans le granit.

« Grouik », répondit froidement Madame Cochon. Fallait-il se réjouir ou s’inquiéter de le voir ?

Le Brise-tronche désigna les entraves au sol.

« Hé ? Comment as-tu réussi à te sortir de là ?…

— Grouik ! » répliqua Madame Cochon.

Le forgeron fronça des sourcils si fort qu’on aurait cru qu’ils allaient tomber.

« Je suis ici chez moi, gronda-t-il avec un calme semblable à celui qui précède l’orage. Si j’ai pas confiance en un cochon moustachu dont je ne sais pas quoi faire, je l’attache de bon droit. Tu as peut-être échappé à la Sorcière, mais t’es pas encore tirée d’affaire. J’ai la place pour stocker de beaux jambons, dans ces caves, hein ? »

Madame Cochon baissa les oreilles, mais pas le regard.

« Avant tout, je veux savoir ce qui vous a pris, toi, le microbe et votre gros copain poilu. Qu’est-ce qui a bien pu vous passer par la tête ? Vous attaquer à la Sorcière, en plein milieu de sa cérémonie ! Comment on dit, faut être frappadingue à lier. Non, attends, c’est pas comme ça qu’on dit… »

Madame Cochon réfléchit. Son esprit toujours brumeux de son long sommeil avait du mal à rassembler ses idées éparpillées. Elle avait l’impression de devoir stabiliser une barque sur une mer déchaînée à l’aide de rames trop longues. La tâche semblait d’autant plus délicate que Madame Cochon n’avait pas de bras.

« Grouik ! finit-elle par lâcher avec autant de sincérité que possible.

— Je me fous que la Sorcière s’en soit prise à Cody ! tonna le forgeron en retour. Elle est l’incarnation de la Tour, tudieu ! Elle détruit des mondes chaque jour, juste parce que ça la fait marrer. Elle peut remodeler la réalité d’un claquement de doigts. Un univers explose à chaque fois qu’elle lâche une caisse. Qu’est-ce qu’il vous fallait de plus pour vous méfier d’elle ?

— Grouik… argua Madame Cochon.

— Et alors, c’est ma faute, peut-être ? Z’aviez qu’à la tenir en laisse, cette morveuse. Je l’avais prévenue, moi, de pas prendre la Sorcière à la légère. Et toi et Samson, au lieu de lui sortir la tête de l’eau, vous l’avez tirée vers le fond. Joli travail ! Z’avez eu ce que vous méritiez, tas de clampins que vous êtes. »

Cette fois-ci, Madame Cochon s’inclina face au regard réprobateur du forgeron et fit mine de reporter son attention ailleurs. Il n’avait pas eu l’air de plaisanter, avec cette histoire de jambon.

Ézéchiel secoua la tête, comme pour en chasser un peu d’aigreur et reprit plus doucement :

« C’est le prêtre du culte qui m’a demandé de vous ramasser. Comme si c’était mon boulot ! Quand je suis arrivé, la Sorcière avait quitté la cérémonie sans exaucer de vœu. La foule était déchaînée, j’ai failli me faire poignarder par une mamie. Mais un bon direct du droit dans son museau, ça l’a calmée, la vieille. J’aime pas qu’on essaie de me planter des trucs dans le corps.

— Grouik, bâilla Madame Cochon.

— J’y viens, j’y viens. Au moment où je grimpe les marches, la garde perd patience et charge la foule. Un vrai carnage. Y en avait partout. Et moi, je me retrouve avec une fine équipe sur les bras : un buisson en forme de cochon, une statue de chien géant et une chiarde éparpillée façon puzzle. Alors qu’est-ce que je fais, hein ? Dans l’état où vous étiez, le mieux aurait été de vous balancer aux ordures. Mais non ! Je vous ai ramenés chez moi pour vous rafistoler.

— Grouik », souleva Madame Cochon avec de haussement de sourcil suspicieux.

Ézéchiel émit un ricanement semblable au bruit d’un sac de gravier pris de secousses.

« Bien vu. Je ne fais pas uniquement ça parce que je suis généreux, hein ? Faut dire que j’ai déjà assez à faire entre la Sorcière et mes mongolos de doubles, sans en plus devoir voler à la rescousse de toutes les cloches de la Tour. »

Le Brise-tronche ne poussa pas plus loin son explication. Un haussement d’épaules lui servit de conclusion, puis il fit demi-tour. Madame Cochon le suivit dans un large couloir, où la lumière vacillante de la torche combattait d’épaisses ténèbres chargées de peine et de remords.

Il s’immobilisa face à une porte et batailla avec un trousseau de clés.

« Voyons comment s’en sort le gros. »

Il finit enfin par trouver la bonne et avec un grincement, la porte s’ouvrit sur une nouvelle cellule.

Madame Cochon eut alors l’impression que son cœur dégringolait dans sa poitrine jusqu’à son estomac.

V-1 : Momp, Fanz, Selt et Vers
V-3 : Le pantin

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