II-9 : Le carnage

Cody fila à travers le couloir en sens inverse. Un éléphant se serait trouvé dans le passage qu’elle l’aurait bousculé sans ménagement. Les retrouvailles avec son arme lui avaient redonné toute son énergie.

Prise d’une soudaine bouffée d’adrénaline, elle pulvérisa la porte du repaire d’un coup de talon. Elle déboula au milieu du salon, son arme au-dessus de sa tête, prête à frapper toute grande silhouette menaçante, malodorante et chantante qui se dresserait devant elle.

Mais le Geôlier était parti.

Cody poussa la porte de la salle de bains. Elle y trouva une élégante baignoire, un bac à eau et un haut miroir, mais aucun signe du colosse.

De retour dans le salon, elle récupéra avec joie ses binocles posées sur le buffet et les vissa sur son front. Leur habituel bourdonnement s’emballa, comme l’expression du ravissement de retrouver leur propriétaire.

Cela fait, la gamine erra, les mains dans les poches. Le Geôlier parti, que devait-elle faire ? Patienter pour lui botter les fesses en bonne et due forme ? Ou profiter de l’occasion et s’enfuir avec les prisonniers ?

Elle opta donc pour un compromis : attendre ici pendant trois minutes. Peut-être le Geôlier était-il sur le point de rentrer ; et alors, ils pourraient régler leurs comptes. Trois minutes, c’était également le temps que prendrait Samson pour rassembler les prisonniers. Si le colosse n’était pas revenu d’ici là, elle aurait encore le temps de les rattraper.

En attendant, incapable de laisser son excitation retomber, la gamine se livra à un joyeux saccage des appartements du Geôlier.

Elle brisa la table en deux. Souleva l’étagère et la projeta contre le mur — armes d’apparat, tableaux, masques et vaisselle précieuse s’éparpillèrent avec fracas. Pulvérisa le tourne-disque. Fit une pile de la collection de vinyles et l’écrabouilla d’un seul coup. Aplatit la baignoire. Ruina le miroir. Détruisit le fauteuil. Annihila l’intégralité du mobilier de la salle à manger.

Pour finir, elle pratiqua de gros trous dans les murs avec sa massue.

Satisfaite, elle contempla son œuvre. Un véritable carnage. Les lieux étaient méconnaissables. Une bien bonne leçon pour ce gros plein de soupe ! Voilà, se dit-elle, qui lui apprendrait à ne pas se mettre en travers de son chemin, ni frapper son Samson, ni enfermer les gens, ni lui voler ses affaires.

Avant de quitter les lieux, elle démolit la cage à trophée et récupéra l’épée de Samson. Elle songea à détruire les autres armes, puis, se sentant magnanime, se décida à les laisser tranquilles.

Un dernier coup de massue à travers le sol pour la forme et la gamine quittait les lieux en trottinant gaiement.

Ironie du sort, le Geôlier rentra chez lui à l’instant où Cody s’enfuyait à travers le couloir. Il fredonnait une toute nouvelle comptine à la redondance particulière ; de celle qui collerait des envies de meurtre à vos collègues, des fois que vous la chantonneriez au travail.

Mais d’une part, le Geôlier travaillait à l’écart des soldats et n’avait ainsi pas de collègue de travail ; d’autre part, sa carrure faisait de lui un type qu’on avait rarement envie de chatouiller. Il était donc libre de chanter ce qu’il voulait sans jamais être inquiété.

Jamais, sauf ce jour.

Il entra et pensa tout d’abord s’être trompé de porte. Puis il reconnut l’âtre de la cheminée ; la seule chose qui n’avait pas été réduite en morceaux. Il parcourut les environs d’un regard silencieux. On aurait dit qu’un ouragan était passé par-là. Ses meubles saccagés, sa vaisselle brisée, sa collection d’armes ravagée…

Quelque chose crissa sous son pied. Il se pencha.

« Mu… mumu ?… » geignit-il devant ses vinyles en miettes.

Il tenta de les ramasser. Mais leurs restes glissèrent entre ses gros doigts comme du sable.

Le Geôlier sentit une boule monter dans sa gorge. Il se redressa vivement et accourut au niveau du buffet.

Mais le buffet n’était plus là. Les pièces de son tourne-disque gisaient éparpillées au sol.

« Muuuu… mumuuuu… » sanglota-t-il.

Il ramassa les morceaux de l’engin et les pressa contre son corps, la poitrine secouée par les pleurs. Sous son casque bosselé, de grosses larmes roulaient sur ses joues et coulaient dans son cou. Il voulut reprendre le fredonnement de sa nouvelle comptine pour se rasséréner, mais les paroles se noyèrent dans son chagrin.

Le Geôlier berça les morceaux du tourne-disque comme un nouveau-né. Puis il les reposa au sol avec révérence. Il demeura à genoux, misérable et malheureux, pleurant ses objets disparus. Ses seuls amis.

Il souleva son casque, essuya ses larmes d’une grosse main et souffla bruyamment dans un mouchoir brodé des initiales de son vrai nom.

Ses yeux découvrirent les trous ornant les murs. Puis ils allèrent à la réserve d’armes, également en piteux état ; la massue qu’il avait récemment confisquée n’y était plus. De même que l’épée lumineuse. Enfin, il chercha du regard les binocles. Disparues aussi.

Il se redressa et marcha jusqu’aux geôles, l’air sombre et le pas pataud. Évidemment, il trouva les cages vides. Les prisonniers s’étaient évadés et crapahutaient à présent dans les égouts.

Avec une rage féroce, il revint au salon en martelant les murs de ses énormes poings. De gestes nerveux, il attrapa un sac de cuir et y fourra les restes de son tourne-disque et de sa collection de vinyles. En quittant les lieux, il heurta la porte par mégarde. Celle-ci jaillit de ses gonds et s’étala au sol avec un grand bruit.

II-8 : La cage
II-10 : La malédiction

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