VIII-12 : Le café

Absorbée par ses pensées, Ode décrivait des cercles au milieu de la pièce sans se préoccuper de son hôte. Le son de ses pas se répercutait en retard sur les murs, comme s’ils retenaient le bruit avant de le renvoyer.

Finalement, la Bâtisseuse s’assit ; sauf qu’il n’y avait aucune chaise. Ézéchiel prit une inspiration afin de la prévenir contre une chute malvenue (la maladresse frappait tout le monde. Lui-même s’était déjà assis sur un moule en fonte empli de métal en fusion, par erreur.) Mais comme pour empêcher la gardienne de s’abîmer les reins, le sol de la salle vomit (c’est le mot qu’aurait employé le forgeron pour qualifier le phénomène) un fauteuil, dans lequel elle se renversa, les yeux fermés et les bras écartés.

« Détruire la Tour. Oui… Détruire la Tour. Cette maudite Tour.

— Excusez-moi, hein, mais c’est quoi l’intérêt de détruire la Tour ? C’est pourtant vous qui l’avez construite, non ? »

Ode lui sourit.

« Je connais votre rôle dans tout ceci, forgeron. Vous êtes une créature de la Sorcière. N’essayez pas de me tromper avec votre bonhomie.

— Je vois pas en quoi ça vous empêche d’en parler. Je me sens un peu concerné, hein ? J’ai une affaire à faire tourner ici, une affaire qui roule plutôt bien, d’ailleurs. Si jamais vous détruisez la Tour, faudra que je revoie mes plans, m’voyez ?

— Et vos plans ne seront pas les seuls à en pâtir. (Ode se pencha, coudes appuyés sur les genoux.) Comme vous l’avez dit, tuer la Sorcière revient à réduire tous les Étages en poussière. Les mondes, les êtres, tout sera aspiré par Le Néant.

— Ce serait ballot.

— C’est la vérité.

— Vous m’en direz tant. Je sais pas combien y a d’habitants dans cette Tour, sans compter les animaux et créatures magiques… Pour ce que j’en sais, c’est un vrai boxon. Mais courir le risque de sacrifier tout ce beau monde… Pas que je sois un enfant de chœur, hein, mais j’espère que vous avez de sacrées bonnes raisons derrière. »

Ode se pinça l’arête du nez. De son point de vue, le forgeron marquait un point. Elle et les Bâtisseurs avaient eu un but, autrefois. Avec les siècles, l’ampleur de la tâche leur fit perdre cet objectif de vue. La forêt avait fini par cacher la route. Ou peut-être était-ce l’inverse. Elle n’était plus sûre de rien.

« Du café, forgeron ?

— Volontiers. »

Elle tendit la main : comme pour lui répondre, une pierre à chauffer ainsi qu’une casserole emplie d’eau saillirent du mur. Une question traversa l’esprit d’Ézéchiel, mais il ne la retint pas. Lui qui passait le plus clair de son temps à détraquer la réalité à coups de voyages temporels n’avait en fait rien à redire sur les bizarreries de son hôte.

« Si j’ai bien tout suivi l’histoire, reprit-il, la Tour était une prison à Sorcière avant d’être un phare à guignols, hein ? »

Les sourcils d’Ode tressaillirent sur son front.

« Exact. Comment savez-vous cela ?

— Je l’ai lu dans un bouquin, mentit le forgeron. Bon. Alors : la Sorcière a tué la plupart de vos petits potos pour se venger, puis vous avez dû vous terrer au fin fond de la Tour pour lui échapper. D’accord. Et alors ? Elle est quand même prisonnière. Si vous vouliez l’isoler du monde extérieur, c’est mission accomplie.

« Et pis, même si elle pouvait revenir, qu’est-ce qui vous ferait croire qu’elle le ferait ? Elle a tout ce qu’il lui faut, ici. Elle est considérée comme plus qu’une déesse et elle a à sa botte une infinité d’univers. Qu’est-ce qu’elle irait s’emmerder à retourner dans un monde bloqué à l’âge de fer ?

— Vous mélangez tout… » murmura Ode.

Elle ferma les yeux. Ses traits étaient tendus et son front humide. Puiser dans ses souvenirs semblait lui demander un effort colossal. Elle porta une tasse de café à ses lèvres.

« Et moi ?

— Contrairement aux univers de la Tour, reprit la Bâtisseuse, le royaume extérieur est réel. La Tour n’est qu’un mirage. Ses Étages ne sont que des reflets de réalités alternatives. Mais il n’existe qu’un seul véritable Univers. »

Le forgeron jeta un regard ostensible alentour.

« Tout ça me paraît plutôt réel, argua-t-il.

— Parce que vous faites partie de la Tour. Vous vous êtes perdu en elle. Mais si vous pouviez jeter un œil à l’extérieur, vous lui retrouveriez ce sentiment d’onirisme que vous avez goûté au jour de votre arrivée. »

Attristé, Ézéchiel la vit vider sa tasse. Mais lorsqu’il lui lança un regard plein d’espoir quelques instants plus tard, la tasse s’était remplie d’elle-même.

« D’accord, si vous voulez, grommela-t-il dans sa barbe. Le royaume extérieur est plus vrai que le reste. Et alors ? Pour ce que ça me fait, je m’en cire le crâne. Ça change rien.

— Vous vous trompez, forgeron ! lança Ode, et pour la première fois, l’émotion perçait dans sa voix. La renommée de la Tour est devenue telle que les sujets du royaume s’y exilent volontiers. Dans le passé, on y envoyait les criminels en exil. Aujourd’hui, même des enfants s’y rendent pour voir leurs rêves exaucés… Mais ils ignorent que les vœux ne sont qu’un appât. Vous le savez aussi bien que moi : la Sorcière n’en accorde que rarement. Elle choisit ses élus avec soin et déboute la plupart des voyageurs.

— Eh bé ? C’est leur problème, pas le nôtre. Je sais bien que des crétins par dizaines franchissent le seuil de la Tour chaque jour ! eh, c’est même un de mes doubles qui les accueille. Mais que voulez-vous ? On les a prévenus, que la Tour est un aller simple. Ils connaissent les risques. Ils ont le droit d’être aussi idiots qu’ils le veulent si ça leur chante.

— Je ne suis pas d’accord, répondit Ode avec ferveur. Nous autres, les Bâtisseurs, avons fait le serment de protéger le royaume contre la Sorcière. Nous n’accepterons pas que ses sujets la suivent dans cette folie. D’ailleurs, saviez-vous que le roi est un ancien voyageur de la Tour ? Que son vœu était d’obtenir le trône et que la Sorcière l’a tout simplement exaucé ?

— Euh… Voui », risqua Ézéchiel.

Ode secoua la tête avec dédain et vida une seconde tasse.

« Même enfermée à l’intérieur de la Tour, la Sorcière continue de perturber l’équilibre du monde. Avant qu’elle ne couronne un tyran, l’Ancien roi était parvenu à stabiliser le royaume, à lui apporter paix et prospérité. Aujourd’hui ? Ce n’est plus qu’un champ de ruine miné par la guerre civile et les persécutions. La Sorcière a défiguré le monde. Tout ce que nous avons cherché à éviter s’est réalisé.

— Vous aviez vraiment besoin de partir explorer les confins de la Tour pour paner qu’elle est dangereuse ? On parle quand même d’une bonne femme qui a expédié la plupart des Bâtisseurs au paradis des niguedouilles. Avec tout le respect, vous êtes pas aidés. »

Ode accueillit sa pique avec un sourire.

« Vous avez raison, forgeron. Nous nous sommes égarés. Mais vous nous avez rappelé la bonne direction. La Sorcière doit mourir, c’est une évidence.

— Ah, bon. Et j’peux savoir comment vous comptez tuer quelqu’un capable d’anéantir un univers en un instant ? »

Avec des gestes mesurés, Ode posa sa tasse et se leva.

« Nous n’aurons pas à le faire. Codice le fera pour nous. »

VIII-11 : Le terrain de jeu
IX-1 : L’ascenseur

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