V-5 : Le borgne

Elle les voyait déjà se sauter à la gorge, quand le borgne leva innocemment les mains, sans pour autant se départir de son air malaisant.

« Du calme, le vieux. Faut pas s’énerver, comme ça. C’est mauvais pour ta tension.

— Grmph. C’est quoi, ce sac ? La bonne nouvelle, j’espère ? »

Le borgne se fendit d’un rictus et lâcha son fardeau au sol. Il l’ouvrit, en tira un paquetage blanc et le déroula sur le lit sans ménagement.

Dedans reposait Cody. Une Cody en tous points identique à celle dans le lit ; à la différence qu’elle revêtait ses vêtements d’origine et surtout, qu’elle possédait ses deux bras.

« Là ! lâcha le borgne. Elle est réparée, ta morveuse.

— Et laisse-moi deviner, reprit Ézéchiel. La mauvaise nouvelle, c’est que t’as pas pu la ranimer. »

Le double croisa les bras et bougonna un juron. En effet, si cette Cody-là semblait épargnée par les traitements de la Sorcière, elle conservait en revanche un teint livide et un œil vide.

Le forgeron se lissa la barbe.

« Bon, raconte-moi comment ça s’est passé.

— Pour commencer, j’ai peiné à trouver le bon Étage. Avec la Sorcière qui en détruit à tour de bras, je m’y retrouve jamais, dans ton époque. La mienne est meilleure, de toute façon. Eh bé, figure-toi que cet Étage est juste au-dessus de nous. Ce qui en fait le Quatrième.

— C’est pas le cas à ton époque ?

— Non. Chez moi, c’est le Septième. Plus facile à rejoindre. Mais moi qui pensais trouver une ville de gratte-ciels avec des voitures volantes et des chaussures autolaçantes, je me suis retrouvé dans un trou rempli jusqu’à la mouille de mutants dégueulasses. J’ai vraiment cru m’être gouré.

— Comment ça se fait ?

— Alors, accroche-toi bien : apparemment, ce monde faisait mumuse avec une technologie qu’il ne maîtrisait pas. Une erreur de calcul l’a renvoyé à l’âge de pierre du jour au lendemain. Les seuls survivants, c’était les gars assez friqués pour s’exiler dans des stations orbitales. Leur truc à eux, c’était de préserver l’espèce en attendant de trouver une solution à ce merdier.

— Mais ils ont pas réussi, anticipa Ézéchiel.

— Non. Leur planète est restée inhabitable, ils ont jamais pu redescendre.

— Et ? Ce sont eux qui ont réparé Cody ?

— Non. J’ai trouvé que des corps desséchés. Tous morts depuis des décennies. C’était marrant. J’avais jamais vu de squelette en si mauvais état qu’il suffit de souffler dessus pour qu’il parte en poussière. »

Ézéchiel bourra de nouveau sa pipe. Chez lui, l’anxiété allait de pair avec l’envie de fumer. Et il pressentait que la suite de ce récit n’aurait rien pour lui plaire.

« Alors, comment t’as fait ?

— J’ai eu du bol, fit le borgne avec un petit sourire. L’ordinateur de la station était toujours actif. Plutôt sympa, d’ailleurs, pour une I.A. Je lui ai simplement dit que je cherchais un moyen de rafistoler ton robot. Il m’a demandé de l’installer dans l’incubateur pour l’analyser, parce qu’il ne connaissait pas cette technologie. Lui fallait du temps pour l’étudier et être capable de bosser dessus, qu’y disait. Ensuite, j’ai fait quelques bonds dans le futur et quand je suis revenu, il avait fini. »

Madame Cochon regardait alternativement les deux Cody. Puis elle leva les yeux vers les deux Ézéchiel. Se retrouver dans la même pièce que deux personnes en deux exemplaires chacune était une troublante expérience.

« Une machine capable de réparer n’importe quelle autre machine, murmura Ézéchiel. Pas mal. Et après ?

— Et après, reprit le borgne avec mauvaise humeur, rien. Ah si, il m’a pondu un rapport d’analyse. Je te le laisse, je suis sûr que c’est palpitant. »

Sur ces mots, il lâcha un lourd classeur sur le bureau et se posta à la fenêtre. Là, il dégaina une boîte à tabac et s’en colla une poignée dans les dents.

« Hoy, lui lança Ézéchiel. Tu comptes quand même pas mollarder ça partout, j’espère ?

— Ben, quoi ? rétorqua le double. Ch’ai envie de chiquer, je chique !

— C’est ta tête, que je vais chiquer, si jamais je trouve quoi que ce soit sur ma moquette », gronda Ézéchiel.

Le borgne lui adressa un geste obscène et ouvrit la fenêtre avec l’emphase de la mauvaise foi. Son aîné lui répondit par un regard assassin avant de se pencher sur le document.

Tout d’abord, il ouvrit des yeux ronds. Ensuite, il souffla :

« Par les Bâtisseurs… ! »

En effet, l’ordinateur avait réalisé une étude approfondie de la constitution Cody. Il la désignait comme entièrement composée de ces petits êtres, faits d’une matière absente du tableau périodique (technologie au nom à coucher dehors et long de dix syllabes.) Doués d’une conscience collective, ces organismes opéraient tel un essaim d’abeilles à la logistique millimétrée, chargé de simuler le comportement du corps humain. En une infinité de fois plus efficace.

Cody possédait même des organes, tous synthétiques, que l’essaim se chargeait de maintenir en état de fonctionnement. Elle pouvait respirer, manger et dormir, mais son organisme n’avait besoin ni d’air, ni de nourriture, ni de repos pour survivre.

Pour le reste, elle demeurait à peu près humaine. Ses cinq sens avaient une portée légèrement supérieure à celle de la plupart des humains. Elle pouvait aussi penser, rêver, apprendre, inventer, ressentir les émotions, et même vieillir. Du moins, si son corps ne prenait pas de l’âge au sens biologique du terme, il évoluait de façon à simuler le phénomène.

De plus, elle ne possédait guère de sang. À la place, l’essaim se chargeait de répartir les informations et les éléments avec une efficience optimale. Ézéchiel se retrouva à chercher comment diable cette gamine pouvait bien avoir un pouls sans système veineux ; et aussi, qu’est-ce que sa machinerie fabriquait avec la nourriture après l’avoir ingurgitée.

La documentation était hautement technique, mais tout touriste temporel et lecteur curieux qu’il était, Ézéchiel persista. Il remarqua alors que ce rapport comportait une part d’ombre, demeurée hors de portée du faisceau pourtant minutieux de l’ordinateur.

« Comment elle est alimentée ? » grommela-t-il par-dessus sa lecture.

Son double cracha par la fenêtre.

« Hein ?

— Eh bé. À quoi elle carbure ? Y a rien là-dedans sur sa source d’énergie. Et vu sa bouille, je dirais que le problème est là. Elle a l’air au bout du rouleau. P’têt sa rencontre avec la Sorcière qui lui a mis les batteries à plat.

— Et alors ? Qu’est-ce que ça peut me faire ?

— Ça peut faire que ton travail est mal fichu. T’as pas rempli ta part du contrat. »

Madame Cochon ignorait quel marché associait les doubles, mais une veine violacée sur le front du borgne annonça que le contrat paraissait compromis.

« J’en étais sûr, que t’allais me faire un coup comme ça… J’ai risqué ma peau à cause de toi, je me suis rendu là où t’es trop froussard pour t’aventurer, et même pas un merci. T’es vraiment qu’une crevure.

— Et toi, t’es affreux avec ta face fondue, répondit Ézéchiel, le doigt pointé vers le visage mutilé du borgne.

— À cause de cette garce de Sorcière ! s’emporta le double. C’est elle, qui m’a amoché !

— Bien fait. T’avais qu’à pas essayer de quitter la Tour.

— Grouik !? » s’étrangla Madame Cochon. À sa grande désillusion, la Sorcière se révélait, d’heure en heure, comme un bien cruel personnage.

« Ton incorrection, ta punition, tes oignons, enchaîna le forgeron. Moi, en attendant, je me tiens à carreau et j’ai pas d’ennuis ; tandis que toi, t’as la tête cuite. Et tu la garderas tant que tu m’auras pas aidé à guérir cette gamine.

— Elle est réparée, là ! s’emporta le double en attrapant la Cody intacte par le poignet. Comme neuve ! Qu’est-ce qu’il te faut de plus ?

— Tu l’as vue ? Regarde-la mieux, espèce de fienteux : elle serait pas capable d’avaler de la soupe toute seule !

— Grouik !

— Ou de la glace à la fraise, oué ! Et moi, j’appelle pas ça être réparé. Maintenant, tu veux ta potion de régénération, hein ? Alors, tu te remues le fondement et tu m’embarques celle-là aussi, acheva-t-il avec un geste vers la Cody mutilée. Faut la rafistoler aussi. »

La rage du borgne palpitait comme la surface d’une marmite d’eau bouillie. Sans un mot, il enveloppa la Cody endommagée et la fourra au fond de son sac comme un linge sale. Ézéchiel installait déjà la gamine réparée dans le lit.

« T’as du venin à la place de la salive, reprit le borgne, mais tu serais pas foutu d’en faire autant que moi. Je te connais, le vieux : dès que j’aurai le dos tourné, tu remonteras le temps et t’iras ramper aux pieds de la Sorcière pour pas qu’elle coupe la gamine en deux.

— T’es pas un peu couillon ? Je sais quoi faire, hein. Je sais où aller. »

Un instant de silence plana. Le double ne faisait aucun effort pour masquer son doute.

« Alors ? Où ça ? »

Ézéchiel se racla la gorge. Il ne s’attendait pas à ce qu’on lui pose la question.

« Aux Limbes, lâcha-t-il en bloc.

— Aux Limbes ? Ha ! Mon vieux, t’es encore plus sénile que t’en as l’air. Personne va aux Limbes, à part la Sorcière ; et encore, elle s’en méfie comme d’un buffet gratuit. Tous ceux qui s’y baladent finissent par perdre la boule et s’égarer. Remarque que dans ton cas, t’es déjà bien parti. »

Le Brise-tronche serra les poings. Il n’arrivait pas à croire que ce crétin et lui puissent être deux versions de la même personne.

« C’est trop mignon, de te soucier de moi. Mais ta sollicitude, pour ce qu’elle vaut, tu peux te la carrer. »

V-4 : Humaine
V-6 : Le monocle

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