VII-1 : L’auberge

Cody, Ézéchiel, Madame Cochon et Samson émergèrent, suivis d’une escouade de porcelets survoltés. La Cité des rêves dormait ; l’humidité et le silence imprégnaient ses rues. Du moins jusqu’à ce qu’elles s’emplissent d’un concert de « Gruik ». Les chiens du quartier y répondirent par une fanfare d’aboiements.

Cody, Samson et Madame Cochon goûtaient à la fraîcheur de l’air ; à côté de ça, l’atmosphère des Limbes ressemblait à celle d’une forêt tropicale. Autour d’eux, les porcelets s’égaillaient sur les dalles.

« Enfin dehors. On va pouvoir manger ! se réjouit Cody.

— Grouik, ajouta Madame Cochon, se pourléchant babines et moustache.

Un repas chaud et une bonne nuit de sommeil ne seront pas de trop, en effet », renchérit Samson.

La bonne humeur ambiante fut toutefois bousculée par Ézéchiel. Le vieux forgeron arrracha son corps endolori au groupe et fit face à ses compagnons.

« Nos routes se séparent ici, les empaffés. J’ai encore deux-trois trucs à vous dire, mais on fera ça un autre jour. Tôt ou tard. D’ici là, évitez les conneries, comme attaquer l’être le plus puissant du Réel. C’est qu’un exemple, hein.

— Hé ! Et où on va dormir, nous ?

— M’en parle pas, microbe. Je vous ai tirés d’assez de pétrins pour ouvrir une boulangerie. Maintenant, j’ai qu’un conseil à vous donner : démerdez-vous.

Où vas-tu, comme ça ?

— Retrouver une bonne femme bien en chair qui me causera assez de problèmes pour oublier les miens. Adieu. »

Sans un mot de plus, Ézéchiel s’éloigna en clopinant dans l’obscurité. Il s’accorda même le luxe de se gratter le derrière au vu de tous.

« Grouik ! le salua Madame Cochon.

— Ézéchiel a des soucis ? » s’interrogea Cody. Sa tignasse blonde gorgée de magie brillait dans la pénombre comme une tignasse blonde gorgée de magie.

« Restons-en là avec le forgeron, suggéra Samson. Il nous a aidés quand nous en avions le plus besoin, alors que rien ne l’y obligeait. Tâchons plutôt de trouver un gîte pour la nuit.

— Gruik, approuva le porcelet juché sur sa tête.

— Oui, et à manger, surtout ! J’ai faim !

— Grouik ! »

Ils déambulèrent au hasard des rues. Le voile de la nuit eut tôt fait de recouvrir la ville, jusqu’à la noyer de ses ombres. Au terme de quelques errances, ils jetèrent leur dévolu sur un établissement à la décoration désuète, quoiqu’engageante. La pancarte annonçait :

Au corniaud couard, mais pas trop

Samson évaluait la façade d’un œil circonspect lorsque Cody poussa la porte d’entrée. Elle s’avança vers un comptoir encore maculé de la dernière tournée générale. Un homme grassouillet et probablement aviné se tenait de l’autre côté ; quoiqu’il dormait affalé sur le comptoir plus qu’il ne se tenait réellement. De lourds ronflements, un fin filet de bave et quelques murmures s’échappaient de ses lèvres. Son haleine était si chargée qu’on aurait pu tirer un coup de canon avec.

« Hé ho, Monsieur Bonhomme ! lança Cody. Il y a des clients.

— Je dors pas, je dors pas ! » répondit l’aubergiste. Il se redressa sur un tabouret vacillant et cligna des yeux, incrédule face à ces visiteurs peu communs. « Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? Une morveuse, un chien et des cochons ? Dégagez-moi de là ! Et empêchez vos sales bêtes de monter partout ! »

En effet, la progéniture de Madame Cochon avait déjà investi toutes les surfaces praticables.

« On a faim, rétorqua Cody. Donne-nous à manger, s’il te plaît.

Nous voudrions aussi passer la nuit dans votre respectable établissement », ajouta Samson.

Monsieur Bonhomme le fixa avec des yeux ronds. Puis il haussa les épaules d’un air de dire : après tout, mon vieux, t’en as vu d’autres ! Il chassa un porcelet venu explorer les contrées de son crâne dégarni et s’écria :

« Hé, mais ho ! Non. Oui ? Eh bien, non !

Je vous comprends, mon bon ami. Mais sachez que ce fier service vous vaudra un dédommagement exceptionnel…

— Vous vous êtes crus dans une ménagerie ou quoi ? J’ai dit non ! Foutez-moi le camp ou j’appelle la garde !

— Mais on a des sous », répondit Cody.

À la stupeur générale, elle ouvrit sa main au-dessus du comptoir. Une impensable pluie de pièces d’or s’en déversa aussitôt, rebondit sur le bois et roula au sol. Des frissons de cupidité, de surprise et de doute se relayèrent dans l’échine de Monsieur Bonhomme. Samson lui-même n’en croyait pas ses yeux.

Madame Cochon, quant à elle, avait soif.

« C’est pas assez ? s’inquiéta Cody devant la grimace de l’aubergiste.

— Gfqtpslvjn, articula-t-il.

Dans ce cas, tant pis… Nous irons voir ailleurs, mon brave… »

Les connexions neuronales embrumées de Monsieur Bonhomme se rétablirent. Il eut l’impression d’un feu d’artifice lancé à l’intérieur de son crâne.

« N… Non ! bégaya-t-il. C’est très suffisamment beaucoup ! Enfin, je veux dire… » Une ombre sournoise passa sur son regard. « Le repas ne sera pas donné non plus.

Bonk, argua le lingot d’or massif que Cody lâchait sur le comptoir.

— J’ai ça, aussi. Alors, tu nous donnes à manger, maintenant ? »

L’aubergiste contempla la plus grosse somme qu’il verrait probablement de sa vie. D’ordinaire, son imagination couplée à sa cupidité lui offrait d’alléchants rêves de butin oublié par un riche client. Mais ça n’était encore jamais arrivé, en grande partie car les riches clients ne fréquentaient pas son auberge.

Il l’ignorait, mais la somme sur son comptoir dépassait de loin la valeur de son établissement. Personnel et tenancier inclus, si l’on comptait les fluctuations du marché aux esclaves.

Ni une, ni deux, ni même trois, d’ailleurs ; Monsieur Bonhomme se rua la clochette et lui arracha une série de tintements. Le raffut réveilla jusqu’au vieillard à moitié sourd du dernier étage. Aussitôt, six jeunes gens (sans doute les enfants du patron) se présentèrent dans un apprêtement impeccable, malgré leurs coiffures de travers et les yeux cernés.

Ils prirent en charge les nouveaux arrivants, tandis que leur père comptabilisait le butin. Un joaillier fut même convié pour authentifier le lingot. Furieux qu’on le tire du lit à une heure si tardive, le pauvre homme défonça presque la porte de l’auberge d’un coup de talon. Toutefois, la vue d’un sac lui adressant un sourire d’or adoucit bien vite son humeur.

Avant d’embarquer tout ce beau monde, Monsieur Bonhomme présenta un papier froissé à Madame Cochon :

« Voici une attestation de responsabilité, chère Madame. Au cas où vos enfants causeraient des dégâts au sein de l’établissement, vous comprenez ? Pourriez-vous signer au bas de la feuille, je vous prie ?

— Grouik », répondit l’intéressée. Elle colla son groin l’endroit indiqué et y laissa une belle marque humide. Visiblement satisfait, l’aubergiste replia le papier et invita le groupe à le suivre.

Madame Cochon, Samson et les porcelets furent donc installés dans des écuries spécialement aménagées pour eux et traités avec les égards réservés aux princes étrangers. Ils eurent droit à toute la nourriture qu’ils auraient pu espérer après cet épuisant périple dans les Limbes. Puis on leur présenta des couches de paille traitée contre les puces et de couvertures parfumées.

Madame Cochon s’allongea avec un « Grouik » de satisfaction, qui résonna aux oreilles de ses petits comme le signal de la soupe.

Cody demeura aux cuisines, occupée à avaler tout ce qui semblait de près ou de loin comestible. Et pour cause : si les employés avaient ordre de lui servir les meilleurs plats de l’enseigne tant qu’elle pouvait les ingurgiter, le fait est qu’elle engloutissait la nourriture bien plus vite que les malheureux ne la préparaient. Et ils étaient dix sur le coup.

Profitant d’un moment d’inattention (que Cody consacrait à étouffer un interminable rot), l’une des filles du patron chuchota tout haut ce que quiconque aurait pensé tout bas après l’avoir vue manger :

« Mais où est-ce que cette chiarde met tout ça ? »

VI-13 : La surprise
VII-2 : Zend

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