III-5 : L’atelier

Cody fit sauter la porte de ses gonds d’un coup d’épaule un peu trop sec.

« Oups », lâcha-t-elle, le teint rougi.

Samson s’approcha, le museau froncé.

« Au moins, ça aérera la pièce. Un moment qu’on n’avait pas ouvert les fenêtres, là-dedans… »

Et pour cause : il n’y avait pas de fenêtre. La réserve était une pièce isolée dans les entrailles du navire et sa porte ressemblait à celle d’un banal placard à balais. Impossible de deviner ce qui se trouvait derrière sans en connaître l’emplacement.

Nos trois amis entrèrent dans un espace vaste, mais sombre, poussiéreux et encombré. Un gros rat les guettait depuis sa cache avec ses grands yeux noirs.

Un indescriptible fatras de meubles fendus, d’outils tordus, d’armes cassées, de breloques oubliées et d’objets bizarroïdes s’étirait à travers l’obscurité. Cody dépoussiéra un chandelier et batailla un moment avec un vieux briquet jusqu’à allumer les bougies.

Samson explora l’endroit en compagnie de Madame Cochon ; laquelle arborait toujours sa moustache avec une élégance déconcertante. Le délabrement de la pièce décomposa leur mine. Ils se tournèrent vers Cody, en attente de la suite ; et la gamine d’adopter la pose qu’on lui connaissait bien : poings sur les hanches et torse bombé. C’était sa façon récurrente d’afficher sa satisfaction. Son langage corporel n’avait rien de subtil, mais il avait l’avantage d’être communicatif.

« Parfait ! Il y a juste besoin d’un peu de rangement et je pourrai travailler. Cet endroit est très bien. C’est même plus grand que mon atelier !

Tu possèdes ton propre atelier ?

— Oui ! Je suis forte en bricolage. Je sais construire et réparer toutes sortes de choses. Et j’invente parfois, quand j’ai de bonnes idées. Mais je ne suis pas aussi douée que Maman, ça non !

— Grouik ? s’enquit Madame Cochon.

— Mais oui ! s’extasia Cody. Comment vous avez deviné ça ? » Cody désigna ses binocles et lança un clin d’œil à sa moustachue compagne. « C’est à elle que je les dois. Maman m’a tout appris ; tout le monde la connaît, là d’où je viens. Elle est la meilleure ingénieure du village… Quand je serai grande, je serai tout comme elle !

Bravo », fut tout ce que Samson trouva à dire. Cody paraissait éprouver une admiration sans bornes à l’égard de sa mère. La simple vue de cette fierté lui procurait une étrange chaleur.

« Grouik ! » renchérit une Madame Cochon émerveillée.

Ils étaient, en effet, très impressionnés. Mais pas surpris, connaissant la gamine.

Elle leur adressa un immense sourire et s’en retourna au ménage de l’endroit. Elle s’approcha d’un bureau couvert d’un bric-à-brac et le débarrassa d’un geste. Puis elle le poussa au centre de la pièce, y posa le chandelier et s’affaira à fouiller la pagaille environnante.

« On peut t’aider ? proposa Samson.

— Vous pouvez, répondit Cody, à moitié plongée dans une caisse en bois. Je cherche tout ce qui peut être utile pour bricoler : des marteaux, des clés, des scies, des câbles, des pinces, des clous, des vis et des glaces. »

Samson pencha sa tête sur le côté.

« Des glaces ? »

Les jambes de Cody battirent les airs avant qu’elle ne jaillisse de la caisse, les bras chargés d’objets divers.

« Je mange toujours des glaces, quand je bricole. Mes préférées sont à la fraise. Vous aimez les glaces à la fraise ? »

Madame Cochon passa une langue rose sur son groin humide, ce qui lui valut un regard entendu de la part de Cody.

« Une glace à la fraise… ? questionna Samson. On parle bien d’eau à l’état solide ? J’ignorais que ça se mangeait… »

Cody lui répondit par un air ahuri.

« Mais non, mon Samson ! Pas cette glace-là ; la glace à la crème, enfin !

Je comprends de moins en moins… admit Samson. Je n’ai jamais entendu parler de glace à la fraise. Dans quelle région du monde en fabrique-t-on ?

— Tu n’as jamais mangé de glace à la fraise ? s’étrangla Cody. C’est si triste ! 

Disons que je ne sais pas ce que je rate, s’amusa Samson.

— Mon pauvre Samson… » La moue de Cody approchait plus la condoléance que la simple compassion. « Quand on sortira d’ici, on ira tous aller manger une énorme glace à la fraise, c’est d’accord ?

C’est daccord.

— Grouik ! »

Pendant que Samson et Madame Cochon plongeaient truffe et groin dans le fouillis, Cody organisait ses découvertes en piles bien ordonnées.

Quelques minutes plus tard, ils avaient rassemblé suffisamment d’outils et de matériaux au goût de Cody. Madame Cochon avait même déniché un vieux fer à souder, apparemment hors d’usage, mais que la gamine avait été ravie de récupérer.

Elle se mit alors au travail.

Elle manipula les objets, les découpa, les brisa, les plia, les vissa, les assembla les uns aux autres. Samson n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle faisait, mais ses gestes rapides et assurés lui donnaient l’air d’avancer en terrain connu. Voire, à en juger par son sourire, en terrain de chasse.

Il l’observait tout de même dans l’espoir d’apprendre quelque chose. Toutefois, l’obscurité ne tarda pas à alourdir ses paupières. Il commit alors la même erreur qu’un étudiant lors d’un cours magistral peu animé : s’autoriser à fermer les yeux quelques secondes afin de les reposer.

Naturellement, il s’endormait comme une masse l’instant d’après.

III-4 : La moustache
III-6 : L'épée

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