IX-1 : L’ascenseur

Dust s’arracha à ses pensées et redressa la tête. L’écran diffusait la retransmission des caméras de surveillance de l’entrée. À quelques mètres, à la bordure du périmètre de sécurité, une face anguleuse taillée dans du roc le dévisageait.

Cody… Samson… Roger… Dieu.

Du bout des doigts, il leva un cheveu bouclé discrètement récupéré sur l’épaule de la gamine. Il était blond, presque doré et pourvu d’un curieux scintiellement, comme si la lumière s’y attachait au lieu de se refléter.

Dust l’enroula autour de son doigt métallique et essaya de le casser. En vain.

« Eh, mon pote, tu veux bien jeter un œil au poil le plus costaud du monde ? »

L’intelligence artificielle de la base déploya un bras mécanique et déposa le cheveu dans un bocal transparent. L’instant d’après, un rapport détaillé défilait sur le mur.

« Polymère inconnu ? lut Dust. Comment ça, inconnu ?… »

C’était une première. Des siècles d’analyse et d’étude enrichissaient cette I.A. Elle pouvait décortiquer un élément molécule par molécule et estimer son exacte composition. Pas un seul composant présent sur Terre ne lui échappait.

« Techniquement, ça en fait au moins un », murmura Dust à l’attention du cheveu bouclé. Celui-ci trônait dans son bocal, l’air fier et insolent.

Il passa une main sur son visage. Son esprit déjà peu ordonné, pourtant habitué aux étrangetés de toutes sortes, peinait à concevoir ces nouvelles bizarreries.

Le vieux capable de se relever d’une balle en pleine tête. La gamine à la force surhumaine qui brillait comme si elle avait passé trop de temps près d’une centrale nucléaire. Le gros, gros chien parlant. Et le porcelet adepte de gestes obscènes.

Dust gonfla ses joues d’air, se laissa tomber dans sa chaise et tourna sur lui-même. Et si Cody avait raison ? Si le monde qu’il connaissait n’était qu’une déclinaison d’un ensemble plus vaste ? Il avait toujours su que le monde ne tournait pas rond : être un des derniers survivants de l’espèce humaine n’aidait pas. Mais ce qu’il avait vu durant la semaine dépassait tout ce à quoi il était habitué.

À travers la semi-pénombre, Dust scruta ses écrans d’un air suspicieux. Si cette histoire de Sorcière était vraie, qu’elle exauçait bel et bien n’importe quel vœu… Pourrait-elle encore sauver la Terre ?

« Procédure de régénération cellulaire terminée, annonça l’I.A. Rapport médical mis à jour. Rapport génétique mis à jour. Rapport d’erreur mis à jour. Rapport de mise à jour mis à jour.

— Merci, mon pote.

— Pas de quoi, ma couille. »

Dust sentit les nanomachines médicales refluer en direction de sa poitrine. Un atout bien pratique, qui exigeait toutefois une relative immobilité afin que les robots miniatures ne fassent leur office. Il se redressa et massa ses os ressoudés. Son bras était encore sensible, mais au moins pouvait-il le bouger sans gêne.

Il fit les cent pas devant l’écran. Les jointures de ses membres mécaniques le lançaient affreusement. Une douleur habituelle en cas de forte fatigue. Ses tentatives de restaurer le monde, aussi nombreuses qu’infructueuses, ne lui causaient que lassitude et frustration. Et voilà qu’une bande de guignols soi-disant débarqués d’une autre dimension venaient lui voler dans les plumes…

Sur l’écran, la figure rocailleuse n’avait pas bougé. Un soupir résigné lui échappa.

« Quand faut y aller, faut y aller. »

Il récupéra une nouvelle veste renforcée, un baudrier et l’un de ses instruments préférés (un petit pistolet laser qui ne payait pas de mine, mais capable de transpercer une planète de part en part). Puis il prit la direction de l’ascenseur. Ça faisait une trotte et l’envie lui vint de se téléporter ; toutefois le bloqueur de téléportation revint à son bon souvenir. Et de mémoire, la dernière fois qu’il l’avait désactivé, une bande de cyrbergoules affamées avait sauté sur l’occasion pour investir son garde-manger.

Elles y étaient toujours, d’ailleurs : malgré les nombreux on-dit, elles n’avaient rien de bien méchant. Mis à part leur scandaleuse puanteur et leur propension à laisser traîner des morceaux de chair putréfiés partout, elles se montraient même plutôt avenantes. Dust nota mentalement de penser à les inviter boire le thé un de ces jours.

Vidocq le rattrapa alors.

« Maître Dust, avez-vous l’intention d’aller à la rencontre du sinistre personnage qui vous attend dehors ?

— Oui », répondit Dust avant d’enfoncer le bouton de l’ascenseur. Mais Vidocq usa de son accès au réseau pour outrepasser les permissions de son maître et bloquer la cage.

« Ce même individu qui vous a leurré et envoyé vous faire tuer, maître ? Je ne puis vous astreindre à faire bon usage de votre cerveau, mais au moins vous protégerai-je de vous-même. »

Dust toisa son serviteur. Pas un mot, mais un léger pincement des lèvres, un imperceptible froncement de sourcils et un strabisme un peu plus prononcé que d’ordinaire. Ces seuls signaux indiquèrent à Vidocq que son maître n’était guère d’humeur à plaisanter. Le robot zoomorphe baissa les oreilles et réactiva l’ascenseur.

« Hé, patate ! Et nous, alors ? »

Alors que les portes se refermaient, Cody se matérialisa en un éclair et les maintint ouvertes, bras écartés.

« Tu voulais sortir t’amuser sans nous, hein ?

— Je vais voir Dieu. J’ai deux mots à lui dire.

Ne crains-tu pas qu’il te baffe à nouveau ? » s’enquit Samson.

Ce dernier glissa son imposante carrure dans l’ascenseur. Fort heureusement, la cage était conçue afin d’accueillir plusieurs véhicules spacieux : ils pouvaient donc tous s’y tenir sans se gêner.

« Une balle entre les deux yeux n’aura pas beaucoup d’effet sur lui, admit Dust, mais à moi, ça me fera du bien.

— Gruik », approuva Roger avec un sourire mauvais. Comme souvent, il se dressait sur le crâne de Samson.

« Hum… Est-ce que ce cochon vient de me parler ? »

Cody hocha la tête avec conviction.

« Évidemment qu’il parle. C’est mon Roger, quand même ! »

— Oh. Je me demande si je ne deviens pas encore plus dingo que je l’étais déjà, mais… Bah, laissez tomber. Je crois toujours pas à vos salades. Cette histoire de mondes, de Sorcière, de magie… Non, j’y crois pas. Il y sûrement une explication plus crédible.

Comme tu voudras… »

L’ascenseur grimpait toujours. Pour tuer le temps, Cody s’approcha de Samson et lui pétrit l’encolure de ses petits doigts plein de force. Le Cane Corso parut apprécier le traitement, puisqu’il émit un grondement approbateur.

Dust le détaillait du regard. Quand bien même ses yeux ne fixaient pas le même point, tous deux parcourent tour à tour son pelage zébré de cicatrices. Il y en avait de toutes sortes, de toutes tailles : des coups d’épée, de dague ou de fouet, des morsures de molosse, des marques de chaînes ou de cautérisation, des morceaux de peau arrachés… Le Cane Corso semblait avoir enduré toutes les blessures qu’on peut subir au cours d’une vie.

Était-ce les ombres de la pénombre ou la compassion, mais l’air de Dust s’assombrit. Sans cesser de fixer Samson, il reprit :

« L’I.A. m’a dit que vous aviez fait un tour dans mon ancienne réserve, à propos ? Bonne idée. J’y accumule un bordel pas croyable dont je sais pas quoi faire. Ça me prend trop de place, je pense que devrais tout cramer.

— Et Samson a trouvé une belle épée toute neuve, s’extasia Cody. Tu es content de ta nouvelle épée, pas vraie ?

Elle n’est pas mauvaise, en effet… Jétais d’ailleurs curieux d’avoir trouvé une telle arme dans ce fatras.

— Je les collectionne, admit Dust. J’adore les vieilleries comme les épées et les armures. Qu’est-ce que j’aurais aimé vivre au Moyen-Âge… Je m’y serais probablement fait cramer pour diablerie, mais j’aurais bien rigolé quand même.

— À ce propos, où as-tu déniché de telles armes, dans un monde où la forge a disparu ? »

Dust cligna des yeux.

« Çà et là. T’imagines pas les vieilleries enfouies sous terre, de nos jours. Ça appartenait peut-être à un musée.

— C’est quoi, un musée ?

— Un endroit où on entasse des vieux trucs qui servent plus à rien.

— Ah, oui ! Un peu comme un gouvernement ? »

Trois paires d’yeux interloqués se posèrent sur elle. La gamine rougit.

« C’est Ézéchiel qui me l’a dit. J’ai mal compris ?

J’en doute, le connaissant, intervint Samson. À propos, Cody : tu nous montres la massue que tu as fabriquée ? »

La mention de sa nouvelle arme arracha un immense sourire à la gamine. Elle se retourna et désigna du pouce la tête d’une massue au moins aussi large que l’ancienne, fixée à son dos. On aurait dit une enclume argentée aux reflets irisés.

« Tu as oublié de lui faire un manche, non ?

— Hi hi ! Pas du tout ! »

Cody leva le bras droit. De la tête de la masse jaillit un manche épais et plein, que la gamine empoigna pour dégainer son arme d’un air victorieux.

« Et elle est encore plus solide que l’autre ! » enchaîna Cody, son nouveau jouet dressé au-dessus de sa tête.

Samson l’observait d’un œil approbateur teinté de fierté, tandis que Roger s’en fichait.

La porte de l’ascenseur s’ouvrit alors sur le désert orangé. Des nuages de poussière se laissaient paresseusement porter par le vent, tandis qu’un soleil rose s’abîmait vers la fracture montagneuse de l’horizon. Ses couleurs chaudes se mariaient à un ciel d’un bleu pâle en une palette fort flatteuse pour l’œil, comme si la nature cherchait à démontrer ses qualités d’artiste.

Plus loin, seul en plein désert, se tenait un personnage trapu et barbu.

« Il ne fait rien, remarqua Dust. Ça valait le coup de venir jusqu’ici, si c’était pour rester planté là comme un glandu !

Ézéchiel… murmura Samson.

— Zend, corrigea Cody. Il ne veut plus être confondu avec son lui du futur, alors il se fait appeler comme ça.

— Attendez une seconde… Vous connaissez ce mec ?

— Je lui ai parlé une fois, mais je ne l’aime pas. Il est malpoli. Ou peut-être qu’il est gentil, mais qu’il est trop moche pour que ça se voie ? »

Samson observa la silhouette au loin et flaira l’âme de Zend.

« Il nous hait. Ézéchiel est maussade par nature, mais lui… Son âme brûle. Je me demande quelle est son histoire…

— Pas de panique ! le rassura Cody. J’ai ma massue. »

— Relâchez pas votre attention, prévint Dust. On sait pas de quoi il est capable.

On sait au moins qu’il peut voyager à travers l’espace et le temps, briser un crâne humain d’un seul coup de poing, te manipuler pour nous tuer et survivre à une balle en pleine tête.

— Mouais. Je préfère quand même vous prévenir qu’au moindre geste louche, je lui fais un trou si gros qu’il aura plus grand-chose à régénérer.

— Gruik, approuva Roger, un petit sabot rageusement dressé en l’air.

— Ou moi, j’ai ma massue ! Je peux lui mettre un coup de massue sur la tête », proposa Cody. De son avis, sa nouvelle compagne les immunisait désormais du danger.

Zend demeurait immobile. Dust initia alors le mouvement et le groupe se dirigea lentement vers lui.

VIII-12 : Le café
IX-2 : Le décompte

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