VII-7 : L’adieu

En dépit de l’heureuse conclusion de sa rencontre avec le Geôlier, Cody rentra à l’auberge du Corniuaud couard, mais pas trop, l’air morose. Alors qu’elle marchait, le pas lent et la tête basse, elle manqua d’être percutée par une élégante voiture tirée par d’énormes chevaux. L’attelage s’immobilisa devant le bâtiment ; un homme richement habillé en sortit et adressa un regard hautain aux humbles bicoques alentour.

Cody le suivit à l’intérieur, où régnait une grande agitation. La réception était méconnaissable, dépouillée des ameublements qui avaient fait son charme. Les décorations manquaient également à l’appel. Des adultes s’affairaient dans tous les sens. Au milieu de ce désordre résonnaient les injonctions de Monsieur Bonhomme, adressées à une bande de solides gaillards occupés à manœuvrer une commode dans l’escalier.

Il n’en fallut pas plus à Cody pour comprendre ce qui se tramait. Elle bouscula les jambes qui la distançaient de l’aubergiste et se planta devant lui.

« Il se passe quoi, ici ?

— Rien de grave, répondit Monsieur Bonhomme. J’ai vendu l’auberge. On va construire une fabrique de dentiers à la place. C’est fou, ce que ça tourne vite, dans cette ville, pas vrai ? Ha ha ha !

— Tu l’as vendue ? Mais… mais pourquoi ? »

Gêné, Monsieur Bonhomme se gratta la tête. Il glissa quelques mots à l’homme en costume, qui s’empressa de dégainer un calepin et de prendre note des rares biens restants.

« Eh bien, tu vois Cody, tout ça, c’est une histoire d’opportunités, de chances à saisir, de nouveaux horizons…

— De placements financiers, d’investissements juteux, de gros sacs de pièces d’or », compléta une de ses filles de passage. Elle ressemblait tant à son père que c’en était troublant.

« Aussi, aussi ! admit Monsieur Bonhomme. Mais ce n’est qu’un prétexte, bien sûr. Hu hu uh !

— Et vous allez vivre où, s’il n’y a plus d’auberge ?

— Qui, nous ? Oh, ne t’en fais pas, nous sommes habitués à devoir nous débrouiller par nos propres moyens. Je suis d’ailleurs si futé que j’ai trouvé un logement temporaire, dans la banlieue sud de Port-Marlique. »

Cody consulta Roger du regard. Le porcelet fronça ostensiblement du groin.

« La banlieue sud ? Là où il y a les plus grosses maisons ?

— Hein ? Oh, oui, c’est ça ! Elles ne sont pas si grosses que ça, ceci dit. La nôtre n’est qu’un modeste logis de remplacement, en attendant d’avoir trouvé mieux. Hé hé hé !

— Il n’y aura que douze chambres avec salles d’eau, trois cuisines, deux salles à manger, une bibliothèque, un hall de réception, un jardin de huit hectares et une quinzaine de serviteurs à temps plein, crut bon de préciser sa fille.

— Et moi, alors ? s’enquit Cody. Qu’est-ce que je vais manger si tu n’es plus là pour dire aux cuisiniers de s’occuper de moi ?

— Oh, ne t’en fais pas ! Les réserves sont encore pleines. Fais comme chez toi ! Je te dois bien ça, après tout. Simplement, dépêche-toi avant que l’auberge ne soit détruite. Ho ho ho !

— Et Madame Cochon et ses bébés ? Ils pourront rester ?

— Évidemment ! Je suis prêt à les accueillir tant que l’auberge existe. Ça leur laisse encore deux ou trois bonnes heures de répit, au bas mot ! »

Cody eut un douloureux soupir. Elle secoua la tête et contourna l’aubergiste.

« Tu seras toujours la bienvenue chez nous, ma fille ! Reviens quand tu veux », lança Monsieur Bonhomme dans son dos.

Roger lui répondit par un geste obscène. L’aubergiste n’en crut pas ses mirettes. Des années après, il passerait pour un fou auprès de qui écouterait l’anecdote.

Cody rejoint l’arrière-cour de l’auberge : un petit terrain de terre battue délimité d’un mur de pierres blanches. Elle emprunta le sentier de l’écurie dressée plus loin. En chemin, elle rencontra Samson, allongé dans l’herbe, un livre sous les yeux. Le Cane Corso s’aidait de son museau pour tourner les pages, avec une aisance qui témoignait de l’habitude.

Elle l’observa un moment, partagée entre curiosité et timidité. À son soulagement, Samson finit par remarquer sa présence. Elle le vit remuer la queue et haleter, l’air content.

« Bonjour, Cody. Bien dormi ?

— J’ai pas dormi. Mais qu’est-ce j’ai bien mangé !

— Gruik », renchérit Roger. Il avait repris sa place préférée : le crâne du Cane Corso.

Cody posa un regard rond sur le livre. Il débordait de cette curiosité gourmande propre aux enfants.

« Ooooooooh, lâcha-t-elle. Tu lis quoi ?

Des mémoires de pirates. C’est plutôt bien écrit, pour des gens que la sobriété révulse. Veux-tu les lire ? »

Les yeux de Cody se firent fuyants.

« Non, non… Je n’aime pas trop les livres.

Voilà qui m’étonne de toi… Tu n’aimes pas lire ?

— Euh… Je préfère bricoler.

Ce n’est pas un problème. Il existe toutes sortes de livres. Il suffit de trouver celui qui te convient. »

Samson chercha son regard, mais Cody le gardait rivé à ses doigts emmêlés, les joues écarlates.

« Il n’y a aucune honte à ne pas savoir lire, Cody. Peu de gens sont lettrés, de par le monde. Mais rassure-toi : ça s’apprend. Je t’instruirai un jour, si bien sûr ça t’intéresse.

— Gruik », confirma pompeusement Roger, le groin plongé dans le livre ouvert. Samson cligna des yeux. Il doutait que l’insolent porcelet, né moins d’un jour auparavant, soit déjà capable de lire ; mais à ce stade, rien de ce que faisait ce rejeton de cochon ne pouvait encore l’étonner.

La gamine acquiesça sans quitter ses chaussures des yeux.

« Oui. J’aimerais beaucoup apprendre à lire. »

Samson se gratta vigoureusement la nuque et décida de conduire Cody vers un autre sujet de conversation.

« Tu as visité la ville, donc ? »

Le regard de la gamine s’éclaira alors. Son habituelle loquacité vint à son renfort afin de conter les événements de sa matinée chargée, des beignets aux pommes jusqu’à son retour à l’auberge en passant par son combat contre le Geôlier et sa visite chez Ézéchiel. Samson écouta attentivement ; la mention du colosse lui arracha un air de surprise, bien vite remplacé par une expression plus rassurée quand Cody lui décrivit la conclusion de leur rencontre.

« Et Monsieur Bonhommme est devenu fou ! s’indigna-t-elle. Il a tout vendu. »

Samson hocha la tête : ce brave tenancier semblait bien ne pas avoir toute la sienne. Néanmoins cette réaction n’était guère étonnante, maintenant qu’il était l’heureux propriétaire d’une telle somme. Propulsé du rang de roturier sans éducation à celui d’éminent notable de la ville, il était une cible de choix pour la folie de grandeurs. Pour eux, désormais, l’important était de rassembler leurs forces et de poursuivre leur voyage. La Sorcière errait toujours dans la Tour et Cody et Samson ne lui avaient pas dit leur dernier mot.

Une question demeurait toutefois : quid de Madame Cochon ?

« Quoi ! s’étonna Cody. Elle ne vient pas avec nous ?

Ce n’est pas envisageable. Ça a beau être Madame Cochon, mettre au monde une douzaine de porcelets l’a affaiblie. Elle doit se reposer. De plus, ses nourrissons ont encore besoin de leur mère et ils sont bien trop vulnérables pour un tel voyage. Elle ne peut pas venir.

— Mais elle sera toute seule ! Qu’est-ce qu’elle va devenir, alors ? Et ses bébés ?

J’ai passé un accord avec les enfants de l’aubergiste. Ils trouveront une âme bienveillante pour s’occuper d’eux. C’est le meilleur compromis que nous puissions obtenir. »

Cody baissa la tête. À ses émotions du matin venait d’ajouter une profonde déception. Elle sentit un pincement s’éveiller au fond de son cœur. Comment envisager de poursuivre le voyage sans Madame Cochon, après toutes ces aventures en sa compagnie ? Non… C’était impensable.

Elle comprit pourtant que Samson disait vrai. Il lui parlait, comme à son habitude, en la regardant droit dans les yeux et sans détour. Malgré qu’elle ne soit qu’une enfant, il la considérait comme suffisamment grande pour comprendre la situation et quelle était la bonne chose à faire.

Cependant elle ne put retenir les larmes de border ses yeux. Samson s’approcha et lui fila un gentil coup de museau.

« Le peuple de la Tour cultive une sorte de vénération pour les cochons. Ils seront bien traités et en meilleure sécurité ici que dans les Étages supérieurs. » Puis, comme la gamine ne répondait pas : « Madame Cochon est à l’écurie. Je suis sûr qu’elle sera heureuse que tu lui rendes visite avant notre départ. Tu devrais aller lui dire au revoir. »

Elle opina mollement du chef et, Roger sur les talons, elle franchit l’entrée de l’écurie. Là, allongée dans un carré de paille molletonnée, Madame Cochon dormait. Ses multiples porcelets assoupis grouillaient en un tas rose et informe contre son ventre.

Cody s’accroupit avec un sourire doux et caressa le flanc de Madame Cochon. Sa fière moustache se soulevait à chacun de ses ronflements. Son monocle lui allait comme un gant. Mais Samson n’avait pas exagéré : leur fidèle compagne paraissait exténuée par ce voyage. Les cochons n’étaient pas faits pour de pareilles aventures. Il était temps pour elle de se reposer, désormais.

Seulement alors, elle remarqua l’attitude de Roger. Le porcelet se tenait assis, à distance des siens, les oreilles baissées et le regard sombre.

« Tu ne les rejoins pas, mon Roger ? Tu fais pas un câlin à ta famille ?

— Gruik », rétorqua Roger avec un haussement d’épaules. En un clin d’œil, il se téléporta sur une poutre du plafond et s’allongea, seul dans la pénombre. Cody ne voyait plus que sa queue en tire-bouton pendre dans le vide.

Son attention revint à Madame Cochon. Cody hésita. Elle savait qu’elle ne reverrait plus Madame Cochon ; du moins, pas avant longtemps. Elle songea à la réveiller, lui dire au revoir, la serrer contre elle et entendre un de ses « Grouik » une dernière fois.

Mais la quiétude du lieu eut raison de sa bravoure. Elle était consciente de regretter, plus tard, cette décision. Elle pouvait encore le faire, elle aurait pu le faire. Mais l’instant était passé. L’occasion avait filé. Elle se tenait sur le quai d’un train qui avait déjà démarré sans avoir la force de courir après.

« Vous allez me manquer, Madame Cochon… » murmura Cody. Puis, avant que les larmes ne déferlent le long de ses joues, elle se releva d’un bond et quitta l’écurie sans se retourner.

VII-6 : Le conseil
VII-8 : La missive

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