VI-2 : La vengeance

Le forgeron esquissa une grimace indéchiffrable.

« Oué. Et c’est quoi, les Limbes, hein ?

Je l’ignore, j’en ai juste entendu parler, répondit prudemment Samson. Tu penses qu’on y trouvera le moyen de sauver Cody. Je me trompe ?

Ézéchiel gratta une allumette contre sa joue râpeuse et l’utilisa sur le cigare qui semblait s’être matérialisé au coin de ses lèvres.

« Les Limbes sont la plus grosse poubelle de la Tour. Quand la Sorcière souhaite plus d’un Étage, elle le détruit. Pour être exact, elle le vide de sa substance. Substance qui se retrouve… eh bé, ici. Ici, à la frontière entre Néant et Réel. »

Samson pencha la tête sur le côté.

« Pourquoi détruire des Étages ? Pas pour le simple plaisir, j’imagine.

— Non. La Sorcière vide un Étage quand trop de voyageurs y perdent la vie. C’est pas dans son intérêt qu’ils tombent comme des mouches. Bien sûr, faut que l’endroit reste périlleux, pour entretenir un peu de mystère et donner du crédit à ceux qui réussissent. Mais ce qu’elle veut, c’est des prisonniers bien vivants. » Il pointa son pouce vers le ciel, si tant est qu’il y eut un.

« Garde-le pour toi, mais le prochain qu’elle projette de pulvériser est le Quatrième, au-dessus de Port-Marlique. Dans le passé, c’était un monde technologiquement avancé. T’as pas idée des trucs qui s’y tramaient.

« Mais aujourd’hui ? C’est un coin bousillé. Les humains ont été exterminés. On n’y trouve plus que des mutants dégénérés et des cultes morbides qui détruisent tout ce qu’ils n’aiment pas, c’est-à-dire à peu près tout, à part les cimetières et les ruines. Alors, que fait la Sorcière ?

— Grouik, conjectura Madame Cochon.

— Bonne réponse. »

Samson leva le museau en l’air. L’éprouvante gravité des Limbes semblait l’affecter plus que de raison.

« Très bien. Mais en quoi venir ici pourrait aider Cody ? »

Ézéchiel sentit le groin humide de Madame Cochon lui coller la main : le curieux animal s’interrogeait également. Il tira sur son cigare avec nervosité et incita le groupe à reprendre la marche.

« Vous commencez à me rosser le système, avec vos questions, maugréa le forgeron. Alors, je résume. Parmi tous les Étages disparus, l’un d’eux était couvert de mers et peuplé de sirènes. Vous savez, ces saletés qui ont le pouvoir de lire les esprits, les souvenirs et les désirs enfouis.

« Leur truc, c’est de prendre l’apparence d’être chers aux voyageurs, histoire de les attirer à elles. Quand les pignoufs insouciants sont à portée, elles les attrapent par la peau du fion et les tirent au fond de l’océan. Jamais ils en reviennent.

« Eh bien ! cet Étage en était infesté. Et ces sirènes étaient si foutrement efficaces que tout le monde se faisait avoir. Du chevalier zélé au clampin moyen. Et la Sorcière n’aimait pas ça. Elle voulait sa part, elle aussi. Alors, elle vida l’Étage et expédia toutes les sirènes ici, dans les Limbes. »

Samson et Madame Cochon échangèrent un regard. La moustache de cette dernière frémit. Ézéchiel souffla sa fumée par le nez.

« À partir de là, mon plan est simple. D’abord, on trouve une sirène. Ensuite, elle prend l’apparence d’un être cher à Cody. Puis, on lui soutire des informations sur la gamine : qui l’a conçue, d’où elle vient, quel est son but, comment la réveiller. Enfin, on la tabasse ; la sirène, pas Cody. Et on rentre à la maison boire une bonne bière. Hein ?

— Grouik ! » approuva Madame Cochon. Précisons à toutes fins utiles qu’elle aimait la bonne bière.

Quant à Samson, il ne masqua pas son désarroi.

« Sera-t-il nécessaire d’attaquer les sirènes ? Sur leur propre territoire ?

— J’aime pas ces saloperies, se justifia le Brise-tronche. Leur séjour dans les Limbes les ont affaiblies, mais rien de tel qu’une raclée des familles pour montrer qu’on n’est pas les loufiats qu’elles ont l’habitude de boulotter.

« Hé, et puis c’est la seule option que j’aie pour le moment. Sauf erreur, toi-même tu débordes pas de brillantes idées.

Tu n’y es pas. Je trouve ton plan… inventif. Mais les sirènes ne seraient-elles pas magiques ? »

Ézéchiel écarta les bras.

« Comme la majorité des trucs qui vivent ici, ouais. Qu’est-ce que ça change ? »

Les oreilles de Samson retombèrent. Ce qui n’était jamais bon signe.

« Ça change que Cody est immunisée à la magie. Même les sortilèges de la Sorcière n’avaient aucun effet sur elle.

Pardon ? s’étrangla Ézéchiel. Racontars, que tout ça… La Sorcière a réussi à lui arracher un bras !

À l’aide de serviteurs à l’existence matérielle et bien concrète, précisa Samson. Mais la magie… Non, la magie n’a pas d’emprise sur elle. Peut-être est-ce dû à sa constitution. »

La mâchoire d’Ézéchiel se décrocha. Il s’immobilisa et chercha des contre-arguments, en vain. Son cerveau généra une série de répliques cinglantes que ses lèvres ne parvinrent pas à articuler. Son cigare dégringola, atterrit sur sa barbe et lui brûla quelques poils.

Au terme d’une intense réflexion qui invita une grosse veine bleue à prendre place sur son front, Ézéchiel fut forcé de le reconnaître : il s’était planté et dans les grandes longueurs.

« J’y avais pas pensé », lâcha-t-il, au grand étonnement de Samson et de Madame Cochon. « Si ce que tu dis est vrai, cette expédition est un fiasco. Mieux vaut plier les gaules sur-le-champ et remonter tant qu’on est en vie.

— Grouik… » concéda Madame Cochon en baissant la tête avec peine.

Affecté par leur effarement, Samson élabora un compromis, ne serait-ce que pour épargner ses compagnons du sentiment d’avoir bravé ces dangers pour rien… Mais aussi afin d’entretenir son propre espoir de ramener Cody parmi eux :

« Nous pourrions tout de même nous rendre auprès de ces sirènes. Ainsi, nous aurons au moins le mérite d’avoir essayé. Sont-elles loin d’ici ? »

Le Brise-tronche se gratta la joue, le temps pour lui de rassembler ses esprits.

« Plus très loin, non. T’as pas tort, mon gros. On a risqué nos barbes jusqu’ici, autant aller jusqu’au bout. Ça devrait pas être trop dangereux, faudra juste rester groupés. Et pas d’excuse. Vous me collez au train, compris ?

— Grouik ! »

Samson hocha la tête sans mots dire. Ézéchiel disposait de solides connaissances sur les sirènes, quand les siennes étaient nulles. Obéir au vieux forgeron restait donc le meilleur moyen de survivre.

« Bien, fit-il pour clore la discussion. Allons-y, alors. »

Madame Cochon sautilla gaiement vers lui, mais pas Ézéchiel. À dire vrai, on le voyait mal sautiller ainsi. Toutefois, le forgeron n’avançait pas du tout. Il fixait Samson, tout simplement.

« Eh bien ? Qu’y a-t-il ? »

Le Brise-tronche écrasa son cigare sous son talon.

« Dernier truc avant de partir. Je sais qui tu es, Samson. »

Samson se figea. Cette réplique s’ajouta à celles qu’il n’attendait pas de la part du forgeron.

« … ah bon ? répondit Samson.

— Eh oué, mon gros. Je sais qui se dissimule sous cette silhouette de clebs menaçant. »

La déclaration d’Ézéchiel ne présageait rien de bon et Samson se prit à le flairer. Son examen lui révéla qu’Ézéchiel n’était pas porteur de mauvaises intentions, malgré une vilaine grimace de façade.

« On utilise ses pouvoirs sur moi, pas vrai ? » gloussa Ézéchiel. Il était en effet habitué aux créatures magiques de toutes sortes ainsi qu’à leurs dons bizarres. Qu’un chien parlant lise ses pensées n’avait pas de quoi lui défriser la barbe. « Bah ! j’ai rien contre. Je suis pas du genre à cacher ce que je pense. »

Samson se détendit à peine.

« Je ne m’attendais pas à ce qu’on me reconnaisse dans l’enceinte de la Tour. Samson n’est pas mon nom d’usage.

— On est prisonniers de la Tour, mais pas coupés du monde. Quand les soldats royaux envoient leurs bagnards écoper leur peine ici, hein ? Ils les font porter des messages. Les nouvelles du monde extérieur arrivent chaque jour. Pareil pour les rumeurs, les ragots… et les signalements de criminels dangereux.

— Grouik ? » s’enquit Madame Cochon. Elle leva un regard plein de surprise vers Samson.

Le chien s’ébroua et grogna d’un air détaché :

« Si tu sais qui je suis, alors tu connais la vérité.

— Tu m’en diras tant… murmura Ézéchiel. Mais je peux pas m’empêcher de demander… Comment tu t’es retrouvé piégé dans ce corps ?

C’est une longue histoire. En voici la version courte : quelqu’un (et tu sais sans doute qui, forgeron) a tenté de me neutraliser afin de m’avoir à sa portée. La prison m’aurait convenu, mais mes geôliers ont trouvé plus… distrayant de me changer en chien.

« Toutefois leur sortilège a partiellement échoué. J’aimerais louer la force de ma propre volonté, mais ce serait mentir… Pour être honnête, j’ignore ce qui m’a sauvé. Un miracle ? La chance ? La maladresse de l’enchanteur ? Qu’importe, au final : car si j’ai perdu mon corps ce jour-là, j’ai eu la grâce de conserver mon esprit…

— D’où ta venue à la Tour, déduisit Ézéchiel. Tu veux retrouver forme humaine et sortir d’ici pour te venger. »

Samson eut un mouvement des yeux vers Cody.

« Chaque chose en son temps. J’ai longtemps préparé ce voyage. Des années durant, j’ai étudié la Tour de la Sorcière. Mes recherches furent aussi délicates que tu l’imagines, à cause de mon état. Mais voilà qui m’a inculqué la patience. Et mon heure viendra. Ce n’est qu’une question de temps. »

Ézéchiel haussa les épaules : il en savait suffisamment.

« Je te crois, Samson. Et je pense qu’on a assez lambiné : rester ici trop longtemps, c’est bon ni pour le corps ni pour l’esprit. On risque de devenir maboules si on s’attarde. Grouillons-nous. »

Il cracha par terre et partit de sa démarche singulière, entraînant une Madame Cochon pour le moins troublée.

Samson vit leurs deux silhouettes s’éloigner. Les mots qui l’accompagnaient dans ses songes lui revinrent :

Au preux, la mort

Au hardi, l’abîme

Au sceptique, la foi

Il chercha leur signification et échoua pour la millionième fois. Puis, il s’ébroua et suivit ses compagnons à travers la brume.

VI-1 : Les Limbes
VI-3 : Les illusions

Laisser un commentaire

Votre adresse ne sera pas publiée.