X-3 : La Tour de la Sorcière

Ce que Cody et Samson ignoraient, c’est que le destin avait le sens de l’humour. Ce gars-là était d’ailleurs un fieffé farceur, et à son désespoir, personne ne riait jamais de ses bonnes blagues. Pour tout vous dire, sa dernière trouvaille fut d’attirer la Sorcière précisément au-dessus de leurs têtes.

Elle flottait dans les cieux, là où le soleil achevait de chasser la nuit. Le vent s’engouffrait sous le capuchon rabattu et sous sa camisole. La créature fantomatique derrière elle parcourait les environs d’un regard vide comme le vacuum.

Sa voix gronda et la Tour entière frémit :

« Il est temps. »

Le fantôme ouvrit grand la gueule. Une tornade en jaillit, siffla dans les airs et frappa le sol.

C’est alors que le monde entier bascula, comme s’il se trouvait dans la boule à neige qu’un curieux avait soulevée devant son nez.

Loin dessous, Cody et Samson avaient rejoint Dust et Ézéchiel. Ils firent volte-face en direction la tornade tombée du ciel, lâchèrent une exclamation et perdirent l’équilibre devant le séisme.

Puis, ils contemplèrent avec effroi le gigantesque gouffre circulaire qui s’étirait désormais plus bas dans la vallée. Un tourbillon s’y élevait, et en son centre des éclats d’un blanc perle familier.

Devenu plus haut qu’une maison, le cyclone déchirait la réalité, gagnait tant en taille qu’en violence et dévorait le monde autour de lui tel une chasse d’eau divine.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? s’étrangla Dust.

— La Sorcière, devina Ézéchiel, le nez levé. Elle a décidé de détruire l’Étage ! »

Cody poussa un cri. L’avertissement du forgeron lui revint en mémoire ; lorsqu’au moment de quitter Port-Marlique, il avait tenté de la dissuader de se hâter.

« Le Quatrième sera bientôt détruit, avait-il dit. Faut pas t’y trouver quand ça arrivera. Tout l’Étage sera expédié dans les Limbes… »

Elle avait ignoré son avertissement, persuadée que Samson, Roger et elle parviendraient à franchir le Quatrième à temps… Mais elle s’était trompée.

« Qu’est-ce qu’on fait ? » s’écria-t-elle.

Le typhon s’approchait, inexorable. Dust se jeta au volant de la voiture :

« On peut encore rejoindre la porte du prochain Étage si on se grouille !

— Cassos ! » approuva le forgeron.

Ils s’entassèrent dans le véhicule et celui-ci démarra en trombe. Derrière eux, la maison s’envola alors même que le typhon n’était pas à sa portée. Ses débris disparurent, pulvérisés par le colosse d’air.

« Fiou ! souffla Ézéchiel. Heureusement qu’on a cette bagnole. Jamais on pourrait courir assez vite pour échapper à ce truc.

— J’ai l’impression d’avoir oublié quelque chose », murmura Dust, songeur.

Cody et Samson échangèrent un regard horrifié.

« Roger ! »

Sans crier gare, la gamine sauta en pleine marche à l’instant où Dust dépassait un gros rocher. Elle le heurta cruellement et rebondit au sol.

Samson s’assura d’environs dégagés et l’imita. Il roula dans la poussière et courut l’aider à se relever.

Dust avait fait machine arrière et stoppa le véhicule à leur hauteur.

« Mais à quoi vous jouez ? maugréa Ézéchiel. On n’a pas le temps !

— Roger », geignit Cody, le regard vague et troublé.

Ils levèrent les yeux vers le cyclone aux proportions désormais monstrueuses, et avec lui le gouffre dévorant la vallée d’un bout à l’autre.

« Je le vois ! lança Dust. Il court vers nous, mais pas vite.

— Ne peux-tu pas te téléporter ? cria Samson afin de couvrir le vacarme de la tornade.

— Non ! mon module est foutu.

— Et lui, grommela Ézéchiel, il peut pas traverser l’espace ou je ne sais quoi, comme sa cochonne de daronne ?

— Ce n’est qu’un porcelet, reprit Samson. Il ne sait se déplacer que sur de courtes distances… »

Tandis que Dust engageait un demi-tour, un tronc d’arbre rejeté par la tornade s’écrasa devant eux. Mais au lieu de heurter le sol, il passa au travers ; le brisa comme du verre ; le fendit en une brèche ouverte sur un océan blanc.

« Zut, fit Dust. Ce joujou-là est tout terrain, mais sans terrain, ça va pas le faire.

— Faut pas être pris là-dedans ! avertit Ézéchiel. Si on tombe, on se retrouva perdus dans les Limbes, et pour de bon cette fois. Tant pis pour Roger, barrons-nous !

— Non ! protesta faiblement Cody que Samson soutenait toujours. Non, Roger ! »

Le visage de Samson adopta une expression grave. Il n’y avait pas cinquante possibilités. Il souleva Cody par les aisselles et la fourra dans les bras d’un Ézéchiel perplexe. Puis il s’élança sans un mot.

« Non, reviens ici ! hurla le forgeron. Paltoquet ! Blanc-bec ! Charogne ! Au pied, Samson ! »

Mais Samson n’était plus un chien, désormais. Et c’était bien dommage : voilà si longtemps qu’il avait couru sur deux jambes que l’équilibre l’avait fui. Il courut néanmoins, pataud et maladroit, et parvint à bondir au-dessus de la faille.

Par-delà la brèche, le vent était si fort que plus d’une fois Samson se sentit soulevé du sol. Il tâcha d’ignorer la tornade haute comme dix tours de guet et le gouffre grand comme un lac et fila du mieux qu’il put dans la direction pointée par Dust.

Le sable lui fouettait le visage et gênait sa vision, mais malgré la tourmente il parvint à repérer Roger. Le porcelet potelé galopait vers lui de toute la force de ses petites pattes. Il fendit l’espace et se matérialisa la tête de Samson, tremblant et les yeux exorbités. L’homme pouvait sentir son cœur affolé battre la chamade. Sans plus attendre, il fit demi-tour, Roger serré fort contre la poitrine, et rejoint la faille à grandes enjambées.

À l’abri à l’intérieur du véhicule, Cody, Dust et Ézéchiel l’observaient, saisis par l’anxiété.

« Il va le faire, grommela le forgeron. Ce foutu bonhomme va y arriver ! Dust, démarre : il montera en marche ! »

Samson prit de l’élan et poussa sur ses jambes, mais son inhabilité en tant que bipède le rattrapa. Il manqua cette fois-ci son saut et atterrit à plat ventre sur le rebord, le bas du corps dans le vide. Roger eut juste le temps de détaler en sécurité.

« Oh, purée ! » laissa échapper Ézéchiel, avant de comprendre que Cody s’était soustraite à sa garde. « Oh, purée ! »

Samson se sentit attiré par une force sans commune mesure avec la gravité et bascula. Les bords de la faille s’élevèrent au-dessus de lui. Son cœur s’arrêta.

C’est donc ainsi que ça se termine, se dit-il. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’aurait plus à se poser la question de l’existence des dieux bien longtemps.

Un « pouic ! » retentit et une puissante traction le retint par le col de sa tunique. Depuis le rebord, Cody tenait son grappin des deux mains. Le visage contracté par l’effort, elle glissa à genoux.

« J’ai plus… aucune… force… » grogna-t-elle entre ses dents.

Samson referma instinctivement les mains sur la chaîne, mais l’attraction des Limbes était telle que ses tentatives de se hisser restèrent vaines. La pointe d’espoir qui avait ranimé son cœur s’effaça bien vite.

Le monde aussi.

La réalité vola en éclats autour d’eux. Samson la vit disparaître sous un fond blanc perlé, celui des Limbes, et l’espace d’un instant, il n’y eut plus rien. Plus rien à part Cody et lui, le grappin, et le rebord qui les retenait.

Il lâcha prise sur la chaîne. Les coutures de sa tunique craquèrent.

« Tu dois me laisser, Cody ! Ne gâche pas ta chance de t’enfuir.

— Dis pas de bêtises ! rugit-elle avec colère. Jamais je t’abandonnerai !

— Pense à Roger et aux autres ! Je ne peux pas leur faire courir ce risque. Vous pouvez encore sortir d’ici ! »

La tornade était toute proche. Dust, Ézéchiel et Roger venaient de rejoindre Cody pour l’aider. Sans effet.

Samson croisa le regard de la gamine une dernière fois et lui sourit.

« Merci pour tout ce que tu as fait, Cody ! Tu es la meilleure personne que je connaisse. Je ne t’oublierai pas.

« Trouve la Sorcière. Sauve Capuche. Vis heureuse ! C’est tout ce que je souhaite. »

Malgré les hurlements de Cody, il empoigna les dents du grappin et tira dessus de toutes ses forces. Ils lui opposèrent résistance, jusqu’à céder avec un craquement.

Alors, il tomba de nouveau, à une vitesse folle, terrifiante, irréelle. Ses organes étaient comprimés contre leurs parois et il ne parvenait même pas à garder les bras proches du corps. Un souffle l’emporta tandis que Cody, la tornade, la Sorcière et tout disparaissaient.

Pour ne plus devenir qu’un point minuscule happé par la brume des Limbes.

Et Samson tomba.

Et tomba.

Et tomba encore.

X-2 : Cody
Épilogue

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