VI-13 : La surprise

« Et Madame Cochon ? s’inquiéta Cody. Elle n’est pas avec vous ?

— Grouik ! la salua le moustachu suidé surgi de nulle part.

— Madame Cochon ! »

Elle serra sa rondouillarde compagne contre elle. Celle-ci se laissa faire avec un air de profond contentement.

« Que vous êtes belle, Madame Cochon ! Quel beau monocle !

— Grouik, la remercia humblement Madame Cochon.

— Et… Oh, bonjour, toi ! Qui es-tu ?

— Gruik », répondit un minuscule porcelet entre les pattes de son aînée.

Stupéfaits, ils découvrirent un rejeton aussi rose et grassouillet que sa mère. Ce dernier leur adressa un « Gruik ! » enthousiaste.

Et plus encore : il n’était pas seul.

Un second bébé se dressa sur le dos de Madame Cochon. Un troisième surgit sur l’épaule de Cody. Deux autres entamèrent une course folle entre les grosses pattes de Samson. Un autre s’avança au milieu de tout ce beau monde, le pas lent et l’air blasé. Puis un autre apparut, et un autre, et encore un autre… À tel point que le groupe fut cerné de Mesdames Cochons miniatures.

« Gruik.

— Gruik.

— Gruik.

Des porcelets… souffla Samson. Ce n’est pas la maladie qui accablait notre Madame Cochon… Elle était tout bonnement sur le point de mettre bas !

— Grouik, approuva l’intéressée, la moustache haute et fière.

— La belle affaire, maugréa Ézéchiel avec un sourire mauvais. Au moins, on se retrouvera pas à court de saucisses pendant un moment. »

Derrière lui, une Cody aux joues roses ramassait les porcelets un à un. Tâche insurmontable, quand on savait qu’ils tenaient de leur mère l’étonnante faculté de se téléporter.

« Tu leur ferais pas de mal, quand même ! Regarde, comme ils sont mignons.

— Gruik », renchérit un bébé depuis l’épaule du forgeron. Ce dernier s’empressa de le chasser l’importun avec un juron malséant.

« Tout ceci est bien beau, reprit Samson, mais il nous faut encore sortir. Cet environnement n’est pas sain, a fortiori pour des nouveau-nés. »

Cody le pointa du doigt avec un grand éclat de rire. Quatre porcelets avaient investi son dos. Un cinquième, au terme d’une laborieuse ascension, se dressait même sur le crâne de Samson, la poitrine bombée et le groin pointé vers le ciel.

« On dirait qu’ils t’aiment bien, Samson !

— Gruik ?

— Gruik !

— Gruik.

Misère, se lamenta l’intéressé.

— Gruik », lui répondit un des bébés avant de chuter. Madame Cochon le rattrapa au vol et le reposa avec un grouinement réprobateur.

« Assez de porcelets potelés, maugréa Ézéchiel. Faut se casser d’ici fissa.

— Grouik ? suggéra Madame Cochon.

— Plus le temps de chercher le Vénérable. J’vous rappelle que le temps s’écoule pas pareil dans les Limbes qu’à l’extérieur. On a intérêt se magner si on veut pas qu’il se soit passé des années depuis notre départ. Je tenterai une autre expédition quand j’aurai repris des forces, mais vu d’ici, c’est du suicide. Alors, quelqu’un a une idée ?

— Moi, j’en ai une, intervint Cody. Il suffit de passer par-là. »

Elle ouvrit une porte plantée au milieu de nulle part. Au-delà du cadre s’étirait une ruelle lumineuse et dégagée. La surprise d’Ézéchiel fut telle qu’il manqua de s’étouffer dans sa barbe.

« Une porte de la Tour ! Mais qu’est-ce qu’elle fiche ici ?

— Bah, t’as pas écouté le narrateur ? s’enquit Cody. C’est moi qui l’ait ouverte !

— Qui, toi ?

— Oui, moi !

— Mais depuis quand tu sais ouvrir des brèches dimensionnelles, espèce de microbe ?

— Je n’sais pas. » La gamine fit la moue. « Pourquoi tu t’énerves comme ça, vieux bonhomme ? J’ai fait une bêtise ? »

Samson s’approcha et glissa un museau suspicieux à travers l’ouverture.

« C’est bien Port-Marlique. On peut même voir ton échoppe d’ici, forgeron.

— Par toutes les moustaches ! Je dois rêver… »

Madame Cochon le mordit. Son cri de douleur confirma qu’il s’agissait bel et bien de la réalité.

« Allez, on rentre ! » s’écria Cody, les bras chargés de porcelets.

À ces mots, elle franchit le pas de la porte et s’élança à travers la rue. Samson esquissa un mouvement afin de la suivre, avant que son regard ne rencontre les vestiges de sa fidèle arme, désormais détruite. Bien qu’il l’aurait échangée contre le rétablissement de Cody sans regret, il ne put empêcher le poids de la morosité peser sur ses oreilles. Ézéchiel le dépassa et lui flanqua une grande claque sur le flanc.

« Fais pas cette gueule, mon gros. Je t’en fabriquerai une autre, d’épée. Elle sera pas magique, voilà tout.

J’apprécie ta sollicitude, forgeron, mais ne fais plus jamais ça.

— Oh, tu peux grogner tant que tu veux. Mais tu seras pas crédible tant que t’auras un bébé cochon perché sur le crâne. »

VI-12 : Le réveil
VII-1 : L’auberge

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