VI-9 : La sortie

Parvenu en haut, Ézéchiel rasa les murs (les deux en même temps) en direction de la sortie. À la vérité, il n’avait aucune idée d’où il se trouvait, mais il appliquait sa tactique spéciale Dédale récalcitrant, suivant laquelle tant qu’on va tout droit dans un labyrinthe, on finit bien par en sortir un jour. Simple et efficace : tout ce qu’il appréciait.

Il retrouva enfin le croisement et, miracle, il parvint à la porte d’entrée sans trop de mal. Il l’ouvrit, sourire aux lèvres… pour mieux faire face à un mur de briques qui n’avait rien à faire là.

« Classique », marmonna-t-il dans sa barbe.

Ce genre de tour de forain ne le surprenait guère : il avait surmonté plus d’un labyrinthe magique, au cours de sa longue existence. Il tâtait le mur de ses gros doigts pour en évaluer la solidité, quand la maison se mit à frémir. Impassible, il vit le plafond se fissurer et la tapisserie disparaître sous d’étranges coulées écarlates.

Cette baraque part en vrille… Foutons le camp d’ici.

Il était temps de prouver, une fois de plus, la fiabilité de sa tactique spéciale… Il prit du recul, emplit ses poumons d’air et s’élança tête première vers l’obstacle.

Tout être humain s’y serait probablement rompu le cou. Mais la carrure d’Ézéchiel le prédisposait à démolir des choses (ou des gens) avec son crâne, lui qui ressemblait plus à un tank sur pattes qu’à un homme. Une seule charge bien placée lui suffit à pulvériser le mur de briques. La violence du choc secoua la maison comme un début de séisme.

Parvenu de l’autre côté, il trébucha dans les débris et s’affala au sol.

Il savait qu’il aurait dû retrouver le perron, là où il avait laissé Cody, Samson et Madame Cochon. Mais lorsque son visage rencontra la moquette moisie, il comprit que sortir d’ici serait un peu plus délicat que prévu.

Il releva le nez ; une bosse splendide trônait désormais sur son front. Les ruines du mur se trouvaient derrière lui ; mais aussi, réalisa-t-il avec un sourire crispé, devant lui. Au-delà, il discernait une succession de couloirs identiques reliés par le même cadre de brique démoli.

Une boucle spatiale, songea-t-il en dépoussiérant sa barbe. Boh ! Aucun problème.

Aucun problème, mis à part une douleur lancinante venue le transpercer de part en part. Il sentit la chaleur du sang imbiber sa tunique, coller à sa peau. Ses yeux exorbités découvrirent une griffe noirâtre et acérée. Elle ne lui aurait causé aucune frayeur en temps normal ; mais celle-ci jaillissait de son propre abdomen.

Quel vieux con, se dit-il.

Puis il s’écroula. La sirène le toisa, son visage sans trait déchiré par un hideux rictus, ses longues griffes sales et tranchantes brandis tels des couteaux.

« Réflexion faite, je ne vais pas vous laisser partir. Cela fait trop longtemps que je n’ai piégé de voyageur imprudent… Le goût de la chair humaine me manque. Vous qui êtes bien charnu ferez une excellente proie. Laissez-moi donc vous… Ouh ! »

Une brique en plein visage l’avait interrompue. Face à elle, Ézéchiel se redressait avec peine, une main plaquée contre le mur, l’autre sur sa blessure.

« Votre monologue me gonfle déjà, maugréa-t-il. Mais on peut se taper dessus jusqu’à ce que mort s’ensuive, si vous voulez. Ça, ça me parle. »

La sirène braqua sur lui un regard fou et se dressa de toute sa hauteur.

« Imbécile ! Vous vous êtes vu ? Vous êtes déjà à moitié mort ! »

Ézéchiel sourit. Ses dents étaient rouges de sang.

« Je suis encore plus méchant, bête et dangereux quand je suis blessé. Vous voulez voir ? »

Là-dessus, la créature s’élança toutes griffes dehors. Le Brise-tronche se pencha et entendit un sifflement au-dessus de sa tête.

« J’en ai ma claque, de toutes ces mochetés sorties de nulle part ! »

D’un bond, il décocha un puissant uppercut dans la mâchoire de la sirène. Celle-ci décolla et s’écrasa contre le mur. Alors qu’elle chutait, il la cueillit de nouveau à l’estomac ; ses phalanges s’enfoncèrent dans l’abdomen mou et poisseux de la créature. Celle-ci n’eut guère le temps de se redresser qu’Ézéchiel sautait à pieds joints sur sa queue, lui arrachant un cri. Puis il l’attrapa par les cheveux avec un sourire cruel.

« Tu penses être le prédateur, hein ? Eh bé ! tu t’es plantée. Ici, c’est pas toi, le monstre. »

Quelque chose s’enfonça entre ses omoplates. Le forgeron maudit son imprudence ; il ne s’était pas assez méfié de la queue de la sirène. Celle-ci profita de sa surprise pour lui plonger ses griffes dans le ventre. Son sourire victorieux lui revint en même temps que sa position de force.

Elle laissa sa proie s’écrouler au sol. Ézéchiel rampa en arrière, à la recherche d’une prise pour se redresser. Il n’osa pas baisser les yeux sur ses blessures : il savait qu’il n’avait pas assez de mains pour ralentir ses hémorragies.

« Espèce de charogne… rugit-il. Tu vas morfler ! Donne-moi juste une seconde pour… Pour… Nom d’une truie moustachue, j’arrive pas à me relever !

— Assez bavassé. Je l’aurais mérité, ce repas ! » s’extasia la sirène.

Bien qu’il eut souvent mis son immortalité à l’épreuve, Ézéchiel s’était rarement trouvé dans une telle posture. Il avait beau disposer d’incroyables facultés de guérison : il n’y aurait plus grand-chose à guérir, s’il finissait en bouillie dans le ventre du monstre.

C’est alors qu’un boulet de canon jaillit de nulle part heurta la créature en pleine nuque. Sa tête percuta la moquette et brisa le plancher avec un craquement. Le forgeron cligna des yeux ; devant lui, le prétendu boulet se redressait.

Pour être exact, c’était une silhouette encapuchonnée, la même qui avait croisé la route de Cody et de Samson par le passé. Celle que Cody avait baptisée Capuche, quand bien même Ézéchiel l’ignorait.

Elle lui tendit la main pour l’aider à se relever. Il la repoussa d’un revers hargneux.

« J’sais pas qui tu es, toi, mais va bien te faire voir. Je déteste les deus ex machina. »

L’inconnu exécuta quelques rapides mouvements de ses mains. Le langage des signes. Le forgeron, qui maîtrisait à peu près toutes les formes de langage pratiquées à travers la Tour, manqua de s’étrangler. Le souffle court, il lui répondit sur le même mode :

« M’aider ? Est-ce que j’ai l’air d’avoir besoin d’aide ? »

Depuis les ombres de la Capuche, une paire d’yeux malicieux le détailla. Ézéchiel gisait toujours dans une flaque de son propre sang, le torse deux fois perforé de part en part.

« Un peu, répondit Capuche en langage des signes.

— Que dalle ! s’agaça Ézéchiel avec des gestes frénétiques. J’ai besoin de personne, moi.

— Bien sûr que si, espèce de vieux rustre grognon !

— Hé, ho ! un peu de respect, toi ! Je suis pas si vieux que ça, quand même. »

Soudain, la queue de la sirène se dressa au-dessus de Capuche. Ézéchiel eut juste le temps de l’attraper par la manche et l’attirer au sol. L’appendice trancha la capuche en deux avec un son glaçant. La créature au visage tordu par la haine s’avançait vers eux. Ses yeux rouges et globuleux roulaient dans leurs orbites comme les tambours d’une machine à laver.

« Cette grognasse est presque aussi increvable que moi ! » releva Ézéchiel de vive voix avec une admiration non feinte.

D’une pirouette souple et vive, Capuche expédia un coup de pied dans la tête de la sirène. Celle-ci voltigea et s’encastra dans le mur avec un bruit sourd. La capuche arrachée, Ézéchiel put alors discerner son visage. Ses yeux étaient si exorbités qu’il ne parvenait pas à ciller.

« Cody… ? »

Elle lui répondit par un petit sourire. Le forgeron se passa une main sur les yeux…

Ça peut pas être Cody. Une illusion ? Ou un souvenir de Cody ? Ou alors, je pars en biberine pour de bon.

Son regard se releva vers les murs décrépits et le toit effrité. Le mensonge de la sirène se dissipait, mais l’image de sa sauveuse ne bronchait pas. Il n’hallucinait pas : Cody lui faisait bel et bien face.

« Non », marmonna-t-il alors.

C’est en l’observant de nouveau qu’il comprit son erreur. Cette fille-là avait les cheveux, non pas blonds, mais châtains. Ses yeux n’étaient pas bleus, mais de couleur caramel. Ils pétillaient, mais de malice plus que de joie de vivre. Sa peau était maculée de taches de rousseur. Elle portait un ensemble sombre et léger, conçu pour les déplacements discrets ; loin de la tenue bouffante et grossière de Cody.

Enfin, à côté d’une Cody trapue et rondouillette, Capuche paraissait grande et élancée. Plus âgée, aussi : une jeune femme, pour ainsi dire.

Le forgeron parvint à se relever, la mâchoire et les genoux tremblant.

« Qui es-tu ?… »

Capuche lui répondit d’un clin d’œil complice. Autour d’eux, la maison vibrait de nouveau. Sortir tenait de l’urgence, mais cette apparition suscitait tant de questions qu’Ézéchiel ne parvenait guère à se concentrer.

« Qu’est-ce que tu fous ici ? » fut la seule chose qu’il trouva à dire.

Elle fit la moue.

« T’as perdu ta langue… Euh, tes mains ? »

Haussement d’épaules.

Ézéchiel remarqua qu’un filet de sang s’échappait d’une estafilade qu’elle portait au front. Sans doute un cadeau laissé par la sirène, lorsqu’elle avait arraché sa capuche.

« Tu saignes ? Mais comment… ? T’es pas mécanique, toi ?

— … », répondit Capuche.

Comme si la maison venait d’éternuer, une puissante secousse s’empara des fondations. La tapisserie tombait en lambeaux, la moquette se dissipait en particules et des morceaux de plafond s’écrasaient au sol.

Un pan entier de mur s’effondra en révélant une porte. Capuche la rejoint d’un bond et l’ouvrit d’un coup de pied. La lumière extérieure franchit le seuil et aveugla Ézéchiel. Il vit la jeune femme l’intimer de la suivre avant de disparaître dehors.

Ézéchiel appuya son épaule contre le mur. Cette histoire lui coupait le sifflet ; et il lui en fallait beaucoup, pour y arriver.

C’est pas une illusion. Cody a voyagé dans le temps, cest la seule explication. Elle est devenue humaine d’une manière ou d’une autre, puis elle a voyagé dans le passé. Ou l’inverse.

Mais comment l’histoire a pu diverger à ce point ? Qu’est-ce que mes abrutis de doubles ont encore fichu ? À moins que ce soit de ma faute…

Une violente migraine le surprit comme une aiguille enfoncée entre les deux yeux. Il se pinça l’arête du nez, repoussa ses réflexions à plus tard et s’avança.

La sirène se dressa mollement sur son chemin. Elle était ce genre d’adversaire qui n’abandonne pas facilement.

« Ce n’est pas encore fini, vermine… Tu vas…

— Ferme ta grande bouche, toi », lui conseilla Ézéchiel.

Il alourdit son propos d’un coup poing sur le crâne. Loin de là, dans une autre réalité, les trois têtes d’une chimère mutilée se mirent à glapir de douleur. Le Brise-tronche avait de nouveau frappé.

VI-8 : La mémoire
VI-10 : La secousse

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