IX-7 : La sœur

Surprise par la bête, Ode recula. Devant elle, le sol s’agita comme une mer en pleine tempête et fondit sur lui. Samson se rua sur le côté pour esquiver l’assaut. Lorsqu’Ode baissa la main, la barrière se liquéfia et les dalles reprirent leur aspect initial.

« Ne peut-on pas régler cette situation autrement ? s’enquit-elle. Je ne connais aucune magie de combat, vous savez. Je déteste la violence.

Dans ce cas, relâchez Cody et oubliez la Sorcière.

— Non.

C’est vous qui voyez. »

Samson se fendit d’une pointe de vitesse et feinta. Alors qu’il prenait Ode à revers, celle-ci tendit la main de nouveau. Sans qu’il comprenne pourquoi, Samson perdit l’équilibre et s’écroula. Hébété, il tâcha de se relever, mais une terrible force le plaquait au sol. Il multipliait ses efforts pour s’en arracher, quand il sentit l’attraction raffermir son emprise sur lui.

« Ne bougez plus, Samson, recommanda Ode. Vraiment, c’est un conseil d’ami. »

Samson ne pouvait même pas répondre. La pression sur son corps lui coupait le souffle. Ses os plaqués contre les dalles lui semblaient sur le point de se rompre. Il sentait ses organes comprimés contre leurs parois, son cerveau contre son crâne et ses yeux contre ses paupières.

Mais il ne pouvait pas perdre maintenant. Cody comptait sur lui. S’il pouvait lui rendre la pareille pour tout ce qu’elle lui avait offert, c’était le moment. Il serra la mâchoire et repoussa le sol de toutes ses forces.

« Samson, si je renforce encore votre champ de gravitation, vous mourez. Non, croyez-moi, restez tranquille. Tenez, je vais vous immobiliser, ce sera déjà plus confortable. D’accord ? »

À ces mots, d’épaisses lianes de pierre liquide s’enroulèrent autour de Samson.

Mais alors que tout semblait perdu, une voix retentit. Une voix empreinte d’une irrésistible détermination, pareille au cri de guerre d’un chef d’armée légendaire, capable de résonner en écho à travers les âges et les cœurs. Sa simple écoute emplit Samson d’une ferveur renouvelée.

Cette voix fabuleuse dit :

« Gruik ! »

Ode se retourna vers le nouveau venu. Immédiatement, Samson sentit la gravité relâcher son emprise.

« Un cochon, ici ? D’où viens-tu, toi ? »

Sa concentration rompue, les entraves de pierre se retirèrent. Samson put alors voir le porcelet potelé, dressé dans l’encadrement de la porte, torse bombé et sourcil froncé.

Puis il disparut.

Puis il réapparut. Sur l’épaule d’Ode.

« Oh ? s’étonna celle-ci.

— Gruik », ricana Roger en lui collant un sabot dans l’œil.

La Bâtisseuse poussa une exclamation et recula, une main sur son visage. Libéré de son emprise, Samson se redressa. Plus léger que jamais, il rejoignit Ode d’une foulée et s’apprêta à la plaquer au sol. Mais celui-ci se dressa tel un dôme au-dessus d’elle. Samson le percuta, sans effet : la pierre avait déjà repris sa solidité.

Il recula. Ode pouvait bien s’enterrer dans son cocon : voilà qui leur ferait gagner de précieux instants.

En un instant, Roger se hissa sur le crâne de Samson. Celui-ci leva vers yeux vers son impromptu sauveur.

« Tu m’as suivi jusqu’ici ?

— Gruik ? rétorqua rhétoriquement Roger.

Où sont les autres ?

— Gruik !

Mais encore ?

— Gruik.

Je vois… »

Un mouvement interrompit ce dialogue de haute volée. Depuis le dôme, une nouvelle vague de pierre fondait sur eux. Samson n’eut pas le temps de s’esquiver.

Ce fut comme recevoir une charge de bélier en pleine poitrine. Le craquement de ses os résonna à ses oreilles et la souffrance fulgura. Samson percuta le mur et s’écroula. Il demeura ainsi, les yeux exorbités et secoué par des hoquets de douleur. Roger rebondit au sol et roula comme une boule de gomme.

« Oh, oh… murmura Ode. Pardonnez-moi, Samson ; j’y suis allée un peu fort. Au moins, vous vous tiendrez tranquille, comme ça. Et maintenant que nous en avons fini, je vais pouvoir m’occuper de CO-X.

Nous n’en avons pas fini », rugit Samson.

Le Cane Corso serra les dents. Ses côtes brisées lui arrachèrent un glapissement, mais il parvint à se redresser, dressé entre Ode et le passage.

« Vous tenez encore debout ? s’étonna celle-ci. C’est beaucoup d’efforts pour rien. Qu’est-ce que vous espérez accomplir, comme ça ? Sauver le monde ? Ce que vous n’avez pas compris, c’est que c’est nous, qui allons le sauver.

En détruisant la Tour et en tuant tous ses habitants ? Avez-vous perdu l’esprit ?

— On ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, mon ami. »

En dépit de ses os brisés, Samson s’autorisa un gloussement narquois. Lui-même avait déjà prononcé ces exactes paroles pour justifier la violence de ses actes, bien des années auparavant.

« Regardez-vous, reprit la Bâtisseuse avec une peine sincère. Vous tenez à peine debout. Je n’en peux plus, de vous voir vous faire violence ainsi. Pour la dernière fois, Samson : restez à terre. »

La surface du sol bouillonna et de nouvelles entraves en jaillirent. Samson tâcha de les esquiver, mais ne parvint qu’à tituber à travers une brume de souffrance. Les lianes de pierre sifflèrent ; mais une ombre jaillie de nulle part s’interposa et les dévia d’un revers.

Il cligna des yeux : à travers ses larmes de douleur se découpait une silhouette familière.

« … Capuche ? »

La jeune femme se tourna à demi vers lui. Puis elle leva le pouce et se fendit d’un large sourire, le même que Cody. À travers ce sourire, Samson perçut également son âme : une âme pure et sincère telle qu’il n’en avait jamais senti.

« Qu’est-ce que c’est que ce foutoir, encore ? »

Suivi de Dust, Ézéchiel investissait la pièce de sa mauvaise humeur. Tous deux étaient aussi débraillés et ensanglantés l’un que l’autre. À leur vue, Roger se dressa sur le crâne de Samson et leur adressa un geste. Fait rare, il n’avait rien d’obscène ni d’injurieux.

Le nez en l’air, Dust s’avança en boîtant. Il saignait du nez, avait un œil poché, d’inquiétantes marques de strangulation autour du cou et des bleus violacés sur le visage. Mais hormis ces détails, il semblait plutôt bien portant.

« Pas mal, comme installation ! Blanc. J’aime bien. Bon, ça manque quand même un peu de gros flingues, de robots géants et de belles bagnoles.

— Maître Dust, votre subtilité en matière de décoration intérieure me surprendra toujours.

— Vidocq ! Tu nous as suivis ?

— Je me tiens systématiquement derrière vous, maître. Voilà près de dix ans qu’il vous suffit de vous retourner pour le constater.

— C’est vrai que t’es discret.

— Non, maître. C’est vous qui êtes bruyant. »

Ode couvrit les nouveaux venus d’un œil inquiet.

« Surprise de nous voir ? ricana Ézéchiel, dans une barbe cousine du buisson depuis sa lutte contre Dust et Zend. Ben, ouais, m’dame ! Vous parlez quand même de détruire la Tour : on allait pas laisser passer ça si facilement, hein. Porte ou pas porte, fallait prévoir que des pignoufs patentés s’invitent dans votre piaule.

— Zend devait vous stopper. Que lui est-il arrivé ?

— Vous en faites pas. Il vivra. Le fumier a d’ailleurs bien failli nous avoir : j’avais oublié, la vitesse à laquelle je guérissais, quand j’étais môme ! Heureusement, on a fini par l’avoir. On va pas se mentir, j’en ai profité pour bien lui meuler sa face. Mais il est déjà si laid que je me demande si ça l’a pas arrangé.

« Tiens, salut, mon gros. Ça faisait longtemps.

Tu radotes, forgeron…

— Ah oui ? Faut croire j’arrive toujours à temps quand il s’agit de sauver tes miches. Tu peux remercier Capuche, elle nous a conduits jusqu’ici. Elle connaît plutôt bien le coin, on dirait. »

Samson croisa de nouveau le regard de Capuche et lui adressa un hochement de tête. Celle-ci lui sourit. Ode s’avança alors vers elle, les yeux pleins de surprise.

« XI ? Que fais-tu ici ?

— … » répondit Capuche.

Dust s’interposa, la perplexité peinte sur le visage comme un maquillage barbouillé.

« Euh, attendez. Il y a deux Cody, aussi ?

— C’est compliqué », grogna Ézéchiel.

Il n’en dit pas plus. Capuche et Ode se toisaient, un silence terrible grondait entre elles. La Bâtisseuse prit la parole :

« Nous te pensions morte, ma fille… Où étais-tu tout ce temps ? »

Capuche souffla par le nez et lui répondit en langage des signes.

« Mais pourquoi ? Pourquoi avoir fui, si c’était pour revenir aujourd’hui ?

— …, fit Capuche avec de nouveaux gestes.

— Je comprends bien, ma fille, reprit Ode avec lassitude. Mais CO-X et toi n’êtes pas des sœurs, qu’importent tes sentiments. Vos destins ne convergent pas. CO-X est investie d’une mission qui nous dépasse tous. Vous avez toutes les deux été créées pour sauver le monde de la Tour, mais une seule d’entre vous en est capable. Et ce n’est pas toi. »

Capuche se fendit d’une réplique compréhensible d’Ode et d’elles seules.

« Oh, mais si ! répondit Ode. Cette fois sera la bonne. Maintenant qu’elle a ingéré une nouvelle magisthène (et je te remercie pour cela, d’ailleurs), elle est retournée au sommet de ses capacités, comme à sa création. Détruire la Tour ne sera qu’une formalité. Tout ce que le Programme a à faire est la formater, pour restaurer Maman et la relancer sur les traces de la Sorcière.

— J’ai rien pané, déclara Dust. Quelqu’un m’explique ?

— Effort inutile, maître. Vous ne comprenez jamais rien à rien de toute façon.

— Parce que tu as compris quelque chose, toi ?

— Eh bien, maître… C’est-à-dire que… »

Tandis que Dust et Vidocq démêlaient leurs propres soucis, Capuche répondait à Ode par un froncement du nez et des signes plus vifs. La Bâtisseuse allait renchérir lorsqu’Ézéchiel intervint :

« Quand vous arrêterez de bavasser, m’dame, vous admettrez que la rigolade est finie ? À cinq contre une, ça change un peu la donne.

— Gruik !

— Six contre une, pardon.

Je ne suis plus en état de me battre, rappela Samson. Je compte sur vous.

— Pas grave. On revient alors à cinq contre une.

— Pour ma part, reprit Vidocq, je n’ai aucune intention de participer à ce pugilat.

— Et moi j’ai toujours rien bité, insista Dust. On se bat contre qui, au juste ? C’est quoi, cet endroit ? C’est qui, cette meuf ? Et où est mon laser ?

— Dans votre main gauche, maître.

— Ah oui. J’oublie souvent ce que je tiens dans ma main mécanique.

— Quatre contre une, donc ! rectifia Ézéchiel avec agacement. C’est bon ? Vous avez fini de vous débiner, tas de lavettes que vous êtes… »

Sa phrase mourut quand une pointe de pierre plongea dans son cœur. Il leva un doigt comme pour soulever un dernier argument, sembla se perdre parmi ses réflexions et déclara en guise de conclusion :

« Merde, alors ! »

Puis il s’effondra telle une masse, le corps agité de soubresauts.

 « Merde, alors ! répéta Dust.

— Dieux du ciel… souffla Vidocq.

— Gruik ! »

Ode opina, l’air sombre.

« C’est un immortel. Il s’en remettra. Je regrette d’avance ce que je vais faire, mais vous m’y obligez.

— ! » laissa échapper Capuche.

Plus vive et farouche qu’un félin, elle ne laissa pas à Ode le temps de réagir et lui délivra une série de coups rapides. La Bâtisseuse recula, tituba ; jusqu’à ce qu’une liane de pierre n’attrape la cheville de la jeune femme et la projette au loin. Dust émergea de sa léthargie et brandit son laser. Ses tirs manqués laissèrent des trous sans fond à travers les murs : Ode chercha à amplifier son centre de gravité comme elle l’avait fait pour Samson, mais il se téléporta au dernier moment. Une grenade à fragmentation fusa ; elle rebondit sur un nouveau dôme de pierre et explosa en plein air. Dust brisa le bouclier d’un coup de poing mécanique. Ode répondit en envoyant une énorme dalle voler dans sa direction. Le jeune homme l’esquiva par pur hasard ; derrière lui, Capuche stoppa net le projectile entre ses mains et le renvoya à l’expéditrice.

Le chaos s’était invité en quelques instants. Capuche et Dust luttaient contre Ode et ses pouvoirs du mieux qu’ils le pouvaient. Vidocq restait soigneusement à l’écart, prodiguant conseils tactiques et piques bien choisies (mais surtout des piques) à son maître. Ézéchiel était toujours dans les choux.

Quant à Samson, il arracha à son corps ses dernières forces avant d’être rattrapé par la douleur lancinante de ses os brisés.

Roger bondit sous son nez et lui intima l’immobilité d’un geste ferme.

« Je dois les aider. Si nous ne neutralisons pas Ode ici et maintenant, tout est perdu.

— Gruik !

Mais…

— Gruik.

Je peux au moins essayer ! Cody va… »

Roger disparut et lui fila un coup derrière la patte. Il n’en fallut pas plus à Samson pour trébucher et s’écrouler sur le côté. La douleur explosa dans sa poitrine et il perdit connaissance.

Impossible de savoir combien de temps il demeura inconscient. Mais lorsqu’il rouvrit les yeux, alerté par un cri déchirant, Samson crut s’éveiller en plein cauchemar.

IX-6 : Le sculpteur
IX-8 : Va-t’en

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