VI-10 : La secousse

On le sait bien : d’aussi loin qu’il se souvienne, Ézéchiel avait toujours haï les escaliers. Sa haine était particulièrement vive en cet instant où, une fois franchi le seuil de la maison, le voilà qui dévalait le perron de manière peu glorieuse. Les mains plaquées sur son fessier endolori, il se fendit d’un chapelet d’insultes adressé à l’inventeur des escaliers. Derrière eux, la maison s’écroulait sur elle-même, engloutie par un gouffre béant comme un sourire édenté. En contrebas, la quiétude du village avait sombré dans un chaos de charpentes effondrées et de terre retournée.

Son regard tomba sur Capuche ; la mâchoire décrochée, elle pointait l’horizon. Par-delà la falaise, au-dessus de la mer désormais déchaînée, une nuée de silhouettes filiformes envahissait les airs.

La bonne nouvelle, c’est qu’elles n’allaient pas très vite. La mauvaise, c’est qu’elles progressaient vers eux.

« Damnées mégères, maugréa Ézéchiel. Elles n’auraient pas pu se montrer plus tôt ?

— ! », répondit Capuche.

Il allait renchérir, quand un corps glabre et poisseux le renversa. Il se retrouva à lutter au sol contre une sirène jaillie de nulle part, déterminée à lui enfoncer ses crocs dans l’œil. Jusqu’à ce qu’une gigantesque masse noire la percute.

Le forgeron se releva, éberlué et désorienté. À quelques pas, Samson secouait la sirène dans sa gueule comme une poupée de chiffons. Puis il l’envoya valser par-dessus la falaise et se retourna, les oreilles dressées et les crocs saillants. À sa vue, Ézéchiel prit conscience qu’il était bien heureux d’avoir le Cane Corso de son côté.

« Les sirènes sont là, gronda Samson. Il faut filer ! »

Ézéchiel plaqua ses mains sur ses blessures, serra les dents et repoussa une fois de plus l’aide de Capuche. Tous deux se lancèrent alors à la suite de Samson ; celui-ci se trouvait déjà au pied de la colline, Madame Cochon sur le dos et Cody à ses pattes. À leur approche, il attrapa la gamine et fila vers le village.

« Vite ! L’illusion s’effondre !

— Bon sang de bon sang de bon sang de bon sang », marmonna Ézéchiel.

Un titubait tant bien que mal, ralenti par ses terribles blessures. Il laissait sur son passage d’épaisses coulées pourpres, que les sirènes s’empressèrent de pister.

« J’espère que tu as trouvé ce que tu cherchais, forgeron ! » lança le Cane Corso.

Ézéchiel fit mine de garder le silence afin de conserver son souffle, jusqu’à ce qu’ils parviennent à l’extrémité du village.

« Le passage… Où est le passage ? »

En effet, il se tenait déjà au bord de la toile de l’illusion ; au-delà ne s’étirait qu’un vide blanc et brumeux.

« Refermé… On est pas allés assez vite.

Refermé… Comment ça, refermé ? Il doit bien y avoir un moyen de le rouvrir ! »

Ézéchiel tomba à genoux et vomit une gerbe de sang. Il savait que la vérité ne plairait à personne ; mais c’était la vérité.

« Je suis désolé, mon gros. Je pensais pas que le passage se refermerait comme ça. J’imaginais qu’on aurait plus de temps. Mais j’ai été négligent. Personne peut sortir d’une illusion de sirène. On est coincés ici, et c’est ma faute. Pardon, acheva-t-il, le regard bas et la gorge serrée. Pardon… »

Samson se tourna vers lui, sidéré. Lui-même n’aurait su dire ce qui le surprenait le plus : qu’Ézéchiel soit capable d’excuses, ou qu’ils se retrouvent condamnés. Il se ressaisit bien vite : à présent que leur plan avait pris l’eau, il fallait en trouver un autre.

« Ainsi soit-il. Battons-nous contre ces monstres. »

Ézéchiel leva un douloureux regard vers les sirènes. Leurs formes serpentaient au sol avec la sournoiserie des charognards.

« Un bonhomme de neige hémiplégique aurait plus de chances de survivre à l’Enfer, maugréa-t-il. Mais on peut essayer. »

Samson s’aperçut alors de la présence de Capuche. Il la détailla de haut en bas et ses yeux s’ouvrirent comme des billes ; car comme mentionné plus tôt dans ce récit, Samson percevait en premier lieu les personnes par leur odorat, non par la vue. Et l’odeur de Capuche s’opposait en tous points à celle de Cody, quand leur faciès les apparentait à des jumelles. Plus encore, même : il pouvait flairer l’âme de cette jeune femme. Voilà pourquoi il la reconnut immédiatement comme celle qui les avait tirés, Cody et lui, des griffes des lutins au Premier Étage.

« Qui… ?

— Qui c’est, celle-là ? Aucune idée ! s’écria le forgeron derrière eux. Mais y deux bonnes nouvelles : elle est aussi coriace que l’autre microbe et elle est de notre côté. »

Samson acquiesça ; il avait de toute manière laissé sa curiosité de côté. Ils étaient trois sans espoir de fuite, face à une nuée de sirènes prêtes à les dévorer. Il leur fallait se défendre, voilà tout ce qui importait. Il déposa Cody au sol et défit les attaches de Madame Cochon.

« Sais-tu combattre ?

— ! » confirma la jeune femme. Lorsqu’elle n’utilisait pas le langage des signes, elle avait une simple façon d’exprimer ses idées : sa gestuelle, une courte expiration et son expression. Et même sans cela, Samson lisait ses intentions comme dans un livre ouvert. Il n’avait pas l’ombre d’un doute que Capuche se battrait à leurs côtés.

« Parfait. On en aura besoin. » Il dégaina son épée, plus lumineuse et mélodieuse que jamais. « Forgeron ! Voilà pour toi. »

Avant même d’avoir eu le temps de ronchonner (aurions-nous oublié de mentionner sa haine de la magie ?), Ézéchiel disparut sous une bulle d’or tombée du ciel.

« Mais… mais… mais ! » bredouilla-t-il, celle-ci dissipée. Il se palpa le corps, incrédule : envolées, ses blessures ! Certes, la lassitude des Limbes et l’épuisement provoqué par ses hémorragies pesaient toujours sur sa carrure, mais sa peau était vierge de toute lacération. Même sa barbe avait retrouvé son soyeux !

« ?! s’étrangla Capuche.

— Au nom du Vénérable ! Si t’avais su capable de ça, je t’aurais proposé du boulot bien payé, mon gros !

Avec grand plaisir. Mais pourrions-nous en discuter après avoir survécu aux sirènes ? »

En effet, les créatures se rapprochaient, sans même presser le rythme. À l’inverse, elles paraissaient se délecter du désespoir de leurs proies.

Mais celles-ci n’avaient pas dit leur dernier mot et firent face aux assaillants, la peur au ventre, mais la mine résolue.

VI-9 : La sortie
VI-11 : Le gouffre

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