VIII-1 : La recherche

Par les Bâtisseurs. Une interjection lancée comme pour louer les dieux, communément employée à Port-Marlique. Avec le temps, Ézéchiel l’avait intégrée sans plus réfléchir à son sens premier. Mais il savait une chose : ces gars-là n’avaient rien de divin.

Les Bâtisseurs avaient bel et bien été humains. Sans aucun doute les plus grands savants de leur époque, mais humains, tout de même. Néanmoins, leur ordre avait depuis fort longtemps disparu sous les pages de l’Histoire d’une bien mystérieuse façon. Les rumeurs à leur sujet ne manquaient pas, à travers les Étages ; dès lors, distinguer le vrai du faux tenait plus du travail d’archéologue que celui d’historien. En effet, aucune preuve authentique n’expliquait ce qu’il était advenu d’eux.

Ézéchiel n’aurait misé que sur deux conjectures. En premier lieu, les Bâtisseurs avaient érigé la Tour de la Sorcière ; ensuite, qu’ils n’avaient plus fait parler d’eux depuis. Une bien troublante disparition, qui ouvrait à la porte aux plus folles des élucubrations. Certains des mages de l’Université de Port-Marlique se consacraient d’ailleurs exclusivement à l’élaboration de théories sur les Bâtisseurs. Un concours de branlette intellectuelle, aurait dit Ézéchiel, car en dépit des efforts déployés par tous ces théoriciens plus enthousiastes qu’érudits, la question demeurait.

Pourquoi les Bâtisseurs avaient construit cette Tour ? Qu’étaient-ils devenus ? Oh ! qu’Ézéchiel souhaitait voyager jusqu’à leur époque. Malheureusement, il ne pouvait remonter le temps plus loin que le jour où la Sorcière l’avait gratifié de son pouvoir. Elle l’avait bien eu.

Ses doigts calleux se resserrèrent sur sa torche. Il s’humecta ses lèvres. Son regard courut le long des sinistres structures, dressées autour de lui telle une armée de morts-vivants jaillis de la tombe. À nouveau, il risquait sa barbe au fin fond des plus sombres recoins de la Tour. Tout ça à cause de Cody, cette gamine impertinente qui retournait les Étages inférieurs sens dessus dessous avec sa grosse massue et sa langue pendue. Les gosses. Ils savent plus quoi inventer pour se faire remarquer !

L’écho de ses pas résonnait loin devant lui, à travers l’obscurité. Il tâcha de se remémorer son enfance, en vain. Envolés, tous ses souvenirs. De son vécu d’avant la Tour, il ne conservait que des impressions. De vagues sensations. Des peurs ancrées dans sa chair. D’anciennes blessures qui, aujourd’hui encore, se rappelaient à son corps fatigué.

Il buta sur un vieux rat au sommeil lourd. L’animal lança un couinement indigné et remua sa masse grassouillette jusqu’à un recoin de pénombre. Ézéchiel soupira. Secrètement, il enviait ce rat et son espérance de vie dérisoire. Lui qui avait autrefois accueilli son immortalité à bras ouverts, il la considérait aujourd’hui avec amertume. Le temps avait ce don de changer les bénédictions en fardeaux.

L’immortalité offrait certes des avantages. Tout d’abord, on vivait très, très longtemps. Mais surtout, l’immortalité rendait coriace ; ni les blessures, ni le poison, ni la maladie n’affectaient durablement Ézéchiel. Il avait survécu à nombre de mésaventures qui auraient emporté à coup sûr un humain normal. Lui-même s’étonnait parfois de l’efficacité avec laquelle son corps se remettait tout seul des pires traitements.

Cependant, le prix à payer pour que la mort l’ignore était élevé. Bien trop à son goût.

Perdre un proche, un ami, un compagnon était certes le lot des mortels. Mais à travers les âges, Ézéchiel avait essuyé plus de deuils que nul autre. Les blessures de son corps s’effaçaient à une vitesse prodigieuse, mais celles de son cœur s’accumulaient plus vite qu’elles ne pouvaient guérir. Avec le temps, il s’était distancé des gens, jusqu’à prendre la résolution de plus s’attacher. Il se méfiait depuis des personnes et s’attachait uniquement aux choses.

D’où, peut-être, son matérialisme et son insatiable avidité ; il ne tenait pas une échoppe de reliques et de raretés pour rien. Son admiration des beaux objets, qui comme lui traversaient le temps, touchait à l’obsession et contrebalançait son rejet des vivants. Si bien qu’à l’heure de cette histoire, nulle vie au monde n’avait d’importance à ses yeux (pas même la sienne), à la notable exception du Vénérable.

Autre travers de l’immortalité : même s’il prenait tout son temps, son corps vieillissait. Avec le temps, sa peau se parcheminait, ses muscles se détendaient, ses rides se creusaient et son dos se fatiguait. Une question qu’il se posait depuis sa rencontre avec Vénérable en était venue à le hanter : que ferait-il quand son corps serait tout simplement trop usé pour continuer ? Deviendrait-il un légume incontinent, incapable même de s’exprimer, obligé de se reposer sur les autres pour conserver un semblant de dignité, forcé de vivre ? Pour lui, c’était hors de question : Ézéchiel s’était depuis longtemps résolu à mettre un terme à son existence le jour où sa machine corporelle commencerait à le lâcher.

Ce qui n’avait rien pour le rassurer, en définitive. Car plus le temps puisait dans sa vitalité, plus la mort l’effrayait. La peur du Néant le tirait de son sommeil la nuit ; il se réveillait alors en nage, la boule au ventre et les larmes aux yeux. Il courait ensuite au miroir et scrutait ses rides. Elles étaient bien là, tracées dans la pénombre, oracles provocants toujours plus nombreux à planter leur tente sur son visage. Comme pour cultiver sa peur, cette même peur qu’il contrôlait de moins en moins. Elle constituerait probablement un obstacle lorsqu’il devrait mettre fin à sa vie de ses propres mains.

Mais que pouvait-il y faire ? L’immortalité était un cadeau empoisonné. Sa punition pour avoir été le premier à braver la Tour de la Sorcière. La plus grosse connerie de ma vie. Et pourquoi je voulais entrer dans cette Tour, moi, déjà ? Men rappelle même plus…

Il parvint à un embranchement et hésita. Il n’avait pas chômé, depuis que le Consulat lui avait demandé de faire la lumière sur Cody. Mais d’Étage en Étage, d’époque en époque, il avait réalisé l’ampleur de la tâche. À sa connaissance, la technologie composant la gamine ne connaissait d’équivalent nulle part à travers la Tour. Et pourtant, chaque Étage avait de la bizarrerie à revendre. Des machines, des robots, des androïdes ; on trouvait de tout ça assez facilement. Mais Cody n’était pas qu’un automate bien foutu : elle était vivante. Et magique, en plus de ça.

À force d’explorer des fausses pistes, Ézéchiel avait fini par s’égarer. Jusqu’à aboutir à une réflexion, probablement biaisée, mais qui se posait en dernier recours : et si les Bâtisseurs pouvaient l’aider ? Eux qui avaient trouvé le moyen de construire une tour transcendant les concepts d’espace-temps sauraient sans doute lui dire d’où venait cette morveuse, ou en tout cas, de le mettre sur le bon chemin.

De toute façon, la quête des Bâtisseurs était un mystère épais qu’Ézéchiel avait depuis trop longtemps laissé de côté. Lui qui aimait à fouiner, chercher, révéler, avait en tête de faire la lumière sur leur disparition depuis un bon moment. L’entreprise était osée, puisqu’aucun mage de Port-Marlique n’y était encore parvenu en dépit d’intenses recherches. Heureusement, Ézéchiel possédait deux avantages sur eux : d’une, il voyageait dans le temps ; de deux, il ne portait pas de robe effilochée. Un détail décisif, en matière de recherche de groupuscules millénaires disparus.

Fort de ces atouts, le forgeron avait logiquement débuté de ses investigations à l’Université de Marlique. (À l’époque de la fondation de l’Université, les pirates du Quatrième Étage n’avaient pas encore découvert la technologique qui leur permettrait plus tard de construire les merveilles qu’on leur connaît. Ils se contentaient donc de circuler entre les îles flottantes à bord de nacelles reliées par des réseaux de câbles. Port-Marlique s’appelait alors Marlique.) Là, il avait rencontré une bibliothécaire peu zélée affalée sur son bureau. La noble femme lui avait bâillé quelque chose à propos d’une section secrète de la bibliothèque, accessible uniquement sur autorisation consulaire.

Avec toute la délicatesse et la diplomatie que nous lui connaissons, Ézéchiel avait ignoré cette contrainte et commencé ses recherches dans une impossible nébuleuse de documents rangés à travers une multitude de portes dimensionnelles. Un véritable capharnaüm, qui l’avait forcé à établir la topographie du bâtiment afin d’éviter de se perdre.

Il lui avait ensuite fallu plusieurs jours de fouilles frustrantes pour rassembler tous les ouvrages mentionnant peu ou prou les Bâtisseurs, sans compter le temps consacré à repousser les interventions de la garde consulaire. Mais après avoir vu le forgeron faire un gros trou dans le mur d’un seul coup de boule, même le plus convaincu des soldats peut considérer que sa solde n’est pas assez élevée pour empêcher le Brise-tronche de feuilleter quelques bouquins.

Ézéchiel avait donc feuilleté. Et encore feuilleté. Et feuilleté encore. Et feuilleté toujours plus.

Jusqu’à trouver par pur hasard un volume antédiluvien bloqué derrière une étagère. Après avoir grogné pour la déplacer et s’être pris quelques livres sur le haut du crâne, le forgeron avait consulté la couverture et y avait lu…

Eh bien, il n’avait rien lu du tout puisque la couverture n’annonçait ni titre ni auteur. Ce qui ne l’avait guère empêché de s’installer à une table et de dépoussiérer les pages jaunies et odorantes. Il avait parcouru le volume jusqu’à découvrir une section prometteuse sur l’histoire de la Tour.

À la lecture des paragraphes suivants, sa mâchoire s’était crispée et un sourire victorieux s’était étiré sur ses lèvres. Le même sourire qui illuminait à présent son visage.

« Je vous tiens, bande de pingouins », avait-il grommelé, ainsi qu’il le marmonna de nouveau dans sa barbe.

VII-8 : La missive
VIII-2 : Le survivant

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