II-6 : La prison

Cody fonça à travers la pénombre et heurta un panneau d’acier tête première. Elle massa son front endolori, un œil réprobateur sur la concavité creusée par son front. Heureusement qu’elle avait la tête solide !

Elle activa les loupiotes de ses binocles et découvrit que cette porte-ci était munie d’une serrure et pas des moins complexes, mais d’aucune poignée. Elle dégaina son épingle à nouveau et tortura le mécanisme jusqu’à ce qu’il rende grâce à avec un clac des plus satisfaisants ; à peu près aussi satisfaisant que lorsqu’un ami vous gratte cette terrible démangeaison sous l’omoplate.

Cody poussa le panneau. Une caverne autrement moins confortable et bien plus étendue que le salon aménagé du Geôlier l’attendait. Une immense grotte, chargée de l’écho caractéristique des vastes espaces emmurés, à l’air frais et humide. Elle s’avança le nez en l’air et seulement alors, elle aperçut un mur de barreaux. Dessinées sur la lueur d’un feu de camp, plusieurs silhouettes erraient au-delà de cette barrière. Des formes indistinctes. Des femmes en hardes. Des vieillards dégarnis. Des hommes miséreux. Et même quelques enfants.

Les prisonniers du Geôlier, comprit Cody. Bien qu’humblement vêtus, ils ne paraissaient pas maltraités ni affamés. Simplement démunis et privés de liberté. Derrière eux se dressait une série de cabanons, presque un hameau, disposés autour d’un puits. Le feu de camp se tenait à quelque pas de là. Et sur sa lumière se dessinait la forme de…

« Samson ! » s’écria joyeusement Cody.

Elle accourut auprès des barreaux et les empoigna avec vigueur. Impossible de les tordre, à nouveau.

La silhouette massive du Cane Corso s’éleva par-dessus les ombres et approcha de la barrière d’un pas irrégulier : l’une de ses pattes avant le faisait manifestement souffrir. Sur son passage, les autres prisonniers ne manquèrent pas de s’écarter de lui avec une appréhension palpable.

« Cody ! Je suis si content de te savoir saine et sauve. Qu’est-ce que tu fais ici ?

— À ton avis ? Je suis venue te sauver, gros bêta ! T’es pas blessé ? »

Samson grogna.

« Rien qu’une patte foulée. Tu n’as pas rencontré le Geôlier ?

— Si ! Mais il écoute sa musique pour le moment. »

À la vue de cette simple gamine taillant une bavette avec le molosse, la crainte des autres prisonniers se dissipa. Certains se rapprochèrent afin d’écouter leur conversation. Cody leur adressa un coucou qui resta sans réponse.

« Sa musique… fit Samson d’un air songeur. Ça devrait l’occuper un moment. Mais tu ne pourras pas ouvrir la porte sans la clé. Le Geôlier la porte toujours sur lui. Il existe bien une autre sortie, quelque part au fond de la grotte, mais elle est verrouillée…

— Hoy, jeune fille, lança alors une femme agrippée aux barreaux. Vous devez nous aider ! Le Geôlier nous tient en captivité depuis tant d’années…

— Aidez-nous, ajouta un homme, jeune malgré sa longue barbe. Vous ne pouvez pas nous laisser moisir ici !

— S’il vous plaît, mademoiselle ! renchérit quelqu’un sur sa droite. Je suis sans doute prisonnier depuis avant votre naissance.

— Et moi ? Ça fait dix ans que je suis ici !

— Et moi ça en fait bien vingt !

— Et moi ça fait, euh, beaucoup d’années ! Tellement que je ne m’en rappelle plus, c’est vous dire.

— Et moi… ?

— Et moi… ? »

Cody ne savait plus où donner de l’oreille. Les supplications affluaient de toutes parts. Elle se tourna vers Samson, désemparée. Dans la pénombre, le regard bleu du Cane Corso plongea dans le sien. Et de son expression, Cody déchiffra une sorte d’intense satisfaction… ou était-ce de la fierté ?

« Tu es terriblement courageuse, Cody. J’ai une absolue confiance en toi. Toutefois, je t’en conjure : prends garde au Geôlier. Les barreaux sont munis d’un mécanisme d’alerte ; il sera prévenu sitôt que nous tenterons de sortir.

— Et si je bottais le gros derrière du Geôlier jusqu’à ce qu’il me donne la clé ?

Je ne doute pas que tu en sois capable. Mais tu as vu ce monstre ? Sa brutalité ? Tu es toi-même redoutable, Cody, mais sans ta massue, il est risqué de t’en prendre à lui… »

La porte de métal claqua avec fracas. Tous les prisonniers bondirent en direction des huttes comme un seul homme. Cody aussi tressaillit, avant de faire volte-face. Les loupiotes de ses binocles éclairèrent l’immense forme du Geôlier, imposant et menaçant. Il avait renfilé son masque, son tablier et fixait la gamine sans mot dire.

Celle-ci fronça ostensiblement les sourcils. Contrairement à sa précédente apparition, le Geôlier s’était approché sans bruit. Le carnage dans sa salle à manger lui avait sans doute mis la puce à l’oreille. Cody était acculée. À moins de le terrasser, il lui serait impossible de sortir d’ici.

Néanmoins, il lui en fallait plus que ça pour se débiner. Elle se redressa, torse bombé, vissa ses poings sur ses hanches et sourit de toutes ses dents.

« Eh bien ! C’est le moment de vérifier si je peux te botter les fesses ! »

Sous son masque, la voix caverneuse du Geôlier se mit à entonner :

« Une souris verte qui courait dans l’herbe…

— Oh, non ! Pas encore une de tes chansons nulles. »

Le colosse s’élança d’un pas de course lent, presque paresseux. Puis il prit de la vitesse et fonça comme un bélier en pleine charge. Cody plongea au sol et roula entre ses jambes.

« Je l’attrape par la queue, je la montre à ces messieurs… »

Il se retourna avec une vitesse surprenante et décocha à la gamine la claque de sa vie. Cody décolla du sol, décrivit un arc de cercle et atterrit douloureusement.

« Cody ! » aboya Samson, paniqué. Il prit de l’élan et heurta la porte de la cage, sans parvenir à faire céder le verrou.

« Ces messieurs me disent : trempez-la dans l’huile… »

Cody se relevait, les mains plaquées contre sa joue rougie.

« Ça va pas, non ?! hurla-t-elle, les larmes aux yeux. Grosse brute ! »

Le monstre arma une main massive et la rabaissa soudain. Cody campa sur ses positions et leva les bras. La violence du choc fit frémir ses jambes, mais elle ne céda pas. Elle s’esquiva alors, bondit et lui balança un coup de pied dans le casque. Le Geôlier broncha à peine. Elle atterrit et lui flanqua un autre coup dans le genou. Pas de réaction. Elle sauta de nouveau pour lui délivrer un coup de boule. Son attaque eut autant d’effet qu’une tapette à souris sur un ours.

« Trempez-la dans l’eau… »

Comprenant tout juste qu’elle ne parviendrait à rien en affrontement direct, Cody tâcha de s’éloigner. Contre toute attente, le Geôlier fut plus rapide : il la saisit par la jambe et la leva à son niveau.

La gamine se retrouva tête en bas à marteler le casque rouillé de ses petits poings.

« Lâche-moi ! T’es méchant ! Tu pues ! T’es moche ! »

Pour toute réponse, le Geôlier la souleva au-dessus de sa tête avant de la rabattre. Cody heurta les dalles de plein fouet avec un bruit sourd. Elle se débattit, mais le colosse lui fit frapper le sol de nouveau. Puis une troisième fois.

Puis il n’y eut plus rien.

II-5 : Le repaire
II-7 : La maison

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