IX-11 : La prédiction

Alors que Cody pleurait sa sœur, Samson entrava Ode avec la chaîne du grappin. La tâche n’avait rien d’aisé, non seulement en raison de ses côtes brisées (chaque mouvement lui donnait la sensation de remuer les lames enfoncées à travers la poitrine), mais aussi parce qu’il n’avait pas de bras. Toutefois, avec lenteur et application, il parvint à saucissonner la Bâtisseuse de la tête aux pieds.

Roger émergea et parcourut les environs du regard, tremblant comme un flanc. Il s’approcha de Cody et lui donna un petit coup de groin. Le cœur lourd, Samson se posta à leurs côtés.

Cody déposa un baiser sur le front de sa sœur. Elle détailla son visage un moment, à travers la brume de ses larmes, pressant une main sans vie contre son cœur. Puis elle plaça les mains de Capuche sur son ventre et lui ferma les yeux. Enfin, elle ôta son gilet et le déposa sur le corps.

Elle s’approcha ensuite de Samson et étreignit son énorme patte. Il sentit les larmes couler le long de son pelage, ainsi qu’une épingle transpercer son cœur ; et ses blessures n’y étaient pour rien. Il s’étonna de la force avec laquelle il partageait la douleur de la gamine, quand bien même elle demeurait imperméable à son sens canin. Nul besoin de flairer son âme pour ressentir ses émotions. Il la comprenait, simplement.

« N’aie pas peur, lui dit-il à l’oreille. Tu n’es pas seule.

— Mais Capuche était ma sœur, souffla Cody entre deux sanglots. C’était ma seule famille. Je me rappelle de chaque instant passé avec elle. C’était ma sœur et je l’aimais. Elle ne méritait pas de mourir comme ça.

Elle ne le méritait pas, approuva Samson. C’était une bonne personne.

— Comment je vais faire, alors ? Comment je vais pouvoir continuer sans elle ? Comment vivre dans un monde si injuste ? Je ne peux pas, Samson… J’ai pas envie. » Cody serra les paupières et de nouvelles larmes en jaillirent. « J’ai pas envie…

La vie est parfois injuste, admit Samson. Mais elle continue quand même. Ce ne sera pas facile ; ce sera pénible. Une véritable épreuve. Mais je serai là pour toi, Cody. Toujours.

— Gruik !

Et Roger aussi, oui. »

L’intervention du porcelet arracha à la gamine un petit rire triste. Heureux d’avoir fait mouche, l’intéressé bondit sur son épaule et lui colla un groin frais contre la joue. Cody le serra contre elle et se rapprocha de la poitrine de Samson. L’immense Cane Corso dégageait une chaleur réconfortante.

« Tu es glacée, remarqua-t-il.

— Tout va bien, dit-elle d’une voix faible. Je suis juste fatiguée.

Les effets de l’inhibiteur, peut-être.

— Peut-être. »

Des murmures parvinrent à leurs oreilles. Tous trois se tournèrent vers Dust, qu’ils avaient complètement oublié. Recroquevillé au sol, celui-ci parlait tout bas aux pièces détachées de Vidocq. De gestes apathiques, il en portait une à ses lèvres, l’ajoutait à celles qu’il serrait contre lui et en choisissait une autre de sa main libre… sans se rendre compte qu’il perdait une poignée de pièces à chaque mouvement. Son visage était blême et son strabisme avait disparu. Étonnamment, voilà qui lui donnait l’air plus fou que jamais.

Samson se glissa derrière lui et tendit l’oreille.

« Tu peux pas être parti, mon vieux, soufflait Dust. C’est rien qu’un mauvais rêve. Non, attends, je suis éveillé. Je suis éveillé ? Mords-moi, voir. Ah oui, tu n’as plus de bouche. Je t’aide ? Aoutch, pas si fort ! Voilà, je suis bien éveillé. J’ai les yeux ouverts. J’ai compris, maintenant. La Tour de la Sorcière. Tout est vrai. Ça explique tout.

« Dieu. Les trucs bizarres qu’on trouve partout. Les chiens géants qui débarquent de nulle part. Les cochons. Tout ça, c’est la Tour. C’est pas des légendes, nan. J’y crois, maintenant. Je croyais en toi, aussi. Tu croyais en moi ? Non, attends, ne réponds pas… »

Samson inspira, mais se sentit gagné par une vague d’impuissance. Les mots lui manquaient. Lui aussi était épuisé. Vidé. Le simple fait de respirer le faisait souffrir, et au sifflement de ses tympans s’ajoutaient de terribles maux de crâne.

Son regard tomba sur les débris de Vidocq. Pouvait-on déplorer une machine ? Il préféra ne pas réfléchir à la question. Dust avait porté à son compagnon un attachement sincère. Peut-être était-ce suffisant.

Son attention revint à Capuche ; était-ce l’épuisement, la douleur ou un accès de faiblesse, mais il se sentit tout à coup submergé par la peine. Il ne put contenir un long gémissement plaintif.

« Capuche… pardonne-moi, pensa-t-il. J’aurais tant voulu faire plus. Nous te devons tous la vie… »

Cody se tenait toujours proche d’elle. Elle ne pleurait plus, mais ses yeux étaient rouges, ses traits tirés et sa mine piteuse. Elle n’était encore qu’une enfant, pourtant, elle semblait avoir vieilli d’un coup.

« Cody… je ne t’abandonnerai pas. Le pire est derrière nous. Tiens bon… »

Dust, quant à lui, se lançait dans une parodie de psalmodie mélodique. Il avait tout l’air de croire que Vidocq pouvait l’entendre.

« Dust… Vidocq était ton unique compagnon. Son départ t’a brisé, mais toi aussi, tu te reconstruiras, plus fort et endurci qu’avant. Nous t’aiderons. »

Un douloureux frisson s’empara de son échine. Des mots lui revinrent spontanément à l’esprit ; des mots anciens, acquis, gravés dans sa tête, mille fois ressassés au fil des ans. Ces mots qui l’accompagnaient jusque dans les songes de la nuit et les errances du jour. Un vent glacial les apporta en caressant la salle :

Au preux, la mort

À l’audacieux, l’abîme

À l’orgueilleux, la foi

Cody releva vers lui des yeux boursouflés.

« Qu’est-ce que tu dis, Samson ?

Je… je n’ai rien dit… »

La voix tira aussi Dust de sa quasi-litanie. Il regarda autour de lui et grelotta, pris par le froid mordant.

« Oh… Oh… Oh-oh, souffla-t-il, le doigt pointé sur la buée de son souffle. Vous avez vu ça ? »

Samson observa tour à tour Capuche, puis Cody, puis Dust. Le déclic se fit alors dans son esprit. C’était comme enflammer une torche dans une pièce assombrie : incommodant le temps que l’œil s’y habitude, mais nécessaire pour y voir clair.

« Le preux, le hardi et le sceptique, murmura Samson. Je vous ai cherchés si longtemps, vous trois. Pendant toutes ces années, j’ai parcouru le monde à votre poursuite. Et vous voilà enfin, devant moi. »

Son pelage se dressa, mû par un phénomène tout sauf physique.

« Gruik ? » s’enquit un Roger inquiet d’une nouvelle menace.

Samson répondit à son anxiété par un sourire doux.

« Tout va bien, mes amis. Je ne suis qu’un idiot. Depuis le début, je me trompais. Moi qui cherchais la réponse à une énigme, quand il s’agissait d’une … Une prédiction… »

Cody, Dust et Roger tressaillirent à son cri déchirant, alors que la malédiction s’arrachait à son corps. Le pelage noir et dru se détacha en volutes épaisses et de sa carrure de Cane Corso émergea une morphologie humaine dans un gargouillis d’os broyés, d’articulations remodelées, d’organes distordus.

Nul n’osait s’approcher tant Samson hurlait, jusqu’à ce que la malédiction ne s’enfuie et le froid avec elle. Timides et craintifs, le calme et le silence regagnèrent la salle avec la lenteur de la précaution.

Cody, Dust et Roger firent cercle autour de Samson. L’homme gisait, essoufflé et en nage, mais ne paraissait plus souffrir.

Les yeux de la gamine s’arrondirent. Était-ce vraiment Samson ? Il ne ressemblait pas du tout à ce qu’elle s’imaginait…

« Samson ?… Samson, dis quelque chose. »

Samson ouvrit les yeux. Ils avaient le bleu sombre de ceux du Cane Corso. Son regard demeura troublé quelques instants, puis il se raccrocha au visage de Cody.

Alors, elle le reconnut.

« J’ai l’impression de m’éveiller d’un long, long cauchemar », dit-il d’une voix enrouée.

Au même instant, Ézéchiel se redressait. Il trébucha, une main plaquée contre le trou de sa poitrine et cracha un mollard de sang.

« Par toutes les moustaches… J’ai raté quelque chose ? »

IX-10 : Libre
X-1 : Le trône

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