II-11 : La porte

Ils parvinrent au beau milieu d’une anfractuosité vaste et oblongue. De minuscules cristaux source d’une douce lumière bleutée tapissaient les parois. Une eau claire, presque transparente, s’écoulait du plafond depuis de longues stalagtites jusqu’à des dépressions au sol.

Au centre de la grotte trônait une porte en bois usé, couverte d’impacts et d’éraflures. Assis devant le panneau, Monsieur Cochon affichait une moue dubitative.

L’endroit baignait dans une absolue sérénité. Tout ici, de la couleur des parois à la lumière diffuse en passant par le clapotis des gouttes, respirait l’équilibre.

Jusqu’à ce que Samson se mette à flairer le sol de sa grosse truffe.

« Quelqu’un est passé par ici tout récemment, observa-il. Une personne… Une fille ? Non…

— Tu es certain de ne pas me sentir ? » releva Cody.

Sautillant au sol, la truffe de Samson guida le reste de son corps devant la porte.

« Cette odeur m’est familière… C’est… C’est… »

Il s’enfonça vers le fond de la grotte. Cody le laissa à ses investigations et rejoignit Monsieur Cochon.

« Tu veux venir avec nous au Troisième Étage, Monsieur Cochon ?

— Grouik, approuva le concerné en opinant du chef.

— Et qu’est-ce que tu veux faire, là-haut ?

— Grouik », répondit-il, confidentiel.

Samson repassa près d’eux. Sa truffe prospectait activement.

« Cette odeur… Où l’ai-je ?… Je reconnais cette odeur… »

Cody secoua la tête. Puis elle plaça sa main sur la poignée de la porte et poussa.

Sa surprise fut double. Tout d’abord parce que, cette fois-ci, elle s’ouvrit sans résistance. Ensuite, parce qu’il n’y avait rien de l’autre côté. Le cadre tenait à même le sol sans dévoiler l’Étage suivant.

« Bizarre… »

Cody referma la porte et la rouvrit. Aucun changement. Un mauvais pressentiment s’empara d’elle.

La truffe de Samson vint alors inspecter Monsieur Cochon. Celui-ci essuya l’examen olfactif d’un air interdit. Enfin, et à son soulagement bien visible, Samson se détourna de lui.

« Je ne comprends pas, Monsieur Cochon… Est-ce que cette porte est cassée ? Ou est-ce qu’il faut l’activer ? » Cody se tourna et croisa ses bras sur sa poitrine avec réprobation. « Samson, tu ne pourrais pas m’aider un peu au lieu de jouer ? »

Son compagnon se retourna pour lui répondre et heurta involontairement le cadre de la porte avec son arrière-train. Sans crier gare, le battant s’ouvrit à la volée.

Cody et Monsieur Cochon tressaillirent. Le cadre était à présent une fenêtre sur un autre monde. Ou tout du moins, une fenêtre sur une salle mal éclairée et bas de plafond.

La gamine consulta le cochon d’un regard interrogateur.

« Grouik, » proposa-t-il simplement.

Et ce n’était pas une mauvaise idée ; aussi, Cody haussa les épaules et s’avança. Elle pesta quand le manche de sa massue cogna le cadrant et dut franchir l’ouverture les genoux pliés.

Parvenue l’autre côté, l’atmosphère changea du tout au tout. L’air devint plus chaud et lourd. L’odeur de vieux bois et d’huile s’engouffra dans ses narines. Les craquements des planches se substituèrent à la réverbération de la caverne. Un bourdonnement sourd et lointain émanait également du sol, renforcé par une légère vibration.

Peut-être n’était-ce qu’une impression, mais il sembla également à Cody que son corps était plus léger.

Suivie de Monsieur Cochon, Cody s’avança et alluma les loupiotes de ses binocles. Des sons indistincts et étouffés provenaient de toutes les directions. Chacun de ses pas arrachait une plainte aiguë au plancher. Elle avait l’impression de se tenir dans un cercueil géant. Elle pria pour n’y trouver aucun corps géant.

Ses loupiotes balayèrent les formes de caisses, de tonneaux, de râteliers et de barils. En approchant d’un gros fût, Cody sentit une nouvelle odeur s’ajouter aux autres. Celle de l’alcool.

« Oh oh… Je crois que je sais où on est. »

Une trappe au plafond s’ouvrit à la volée et déversa un torrent de lumière. Cody leva une main pour se protéger les yeux ; Monsieur Cochon l’imita, avant de réaliser qu’il n’avait pas de main. Un homme dévala alors les marches, braqua un pistolet sur eux et s’époumona :

« Les pattes en l’air, bande de filous ! Je vous explose la tête si vous tentez quoi que ce soit. »

Cody détailla l’inconnu avec la curiosité candide d’un enfant qui découvre un nouvel animal. Il portait un bandana rouge, une tunique de cuir ainsi qu’un baudrier muni de lames courtes et autres armes à feu. Les cicatrices sur son visage entachaient son apparence jeunesse. Elle plissa les yeux : en vérité, il s’agissait moins de blessures de guerre que des vestiges d’une acné virulente.

« C’est quoi, ton nom ? beugla-t-il. Qu’est-ce que tu fais à bord de notre navire ? Pourquoi… Euh. Pourquoi il y a un gros cochon qui te suit ?

— Grouik ! protesta Monsieur Cochon.

— Tu es un pirate ? s’enquit Cody. Un vrai de vrai ? »

L’homme abaissa son arme. Qu’on lui réponde à une question par une autre question le déroutait manifestement.

« À ton avis ? Évidemment, que je suis un vrai pirate ! Ça se voit pas ? Il faudrait que je me le tatoue sur les mains ? Les miches en l’air, j’ai dit ! Euh, l’inverse. »

Dubitative, Cody croisa les bras. L’expérience lui avait toujours appris de se méfier des adultes. Ils prétendaient souvent être ce qu’ils n’étaient pas. Heureusement qu’elle était préparée à ce genre de situation. On ne la lui faisait pas, à Cody.

« T’es pas un pirate. T’as même pas de barbe !

— P-p-pas de barbe ? bredouilla l’inconnu. Quel rapport ?

— Tous les vrais pirates ont une barbe, triompha Cody. C’est bien connu ! »

Trahi par une pilosité à peine naissante, le faux pirate ne parut pas satisfait de cette réponse. Il se cramponna à son arme et fronça les sourcils.

« Bien sûr que j’ai une barbe ! Je l’ai juste rasée.

— Pourquoi faire ?

— Parce que c’est ce qu’on fait avec les barbes ! s’emporta-t-il. C’est laid, ça pue, ça sert à rien et ça n’est pas du tout obligatoire pour être un vrai pirate. Maintenant, lève tes bras ou je te fais sauter la cervelle ! »

Cody détaillait le faux pirate d’un regard suspicieux. Son bras droit était entièrement composé d’un métal sombre. Mais pour l’heure, il ne faisait que pendre le long du flanc de son propriétaire.

« Il est chouette, ton bras-robot. Mais il est cassé, nan ? »

Cette remarque ne fit qu’ajouter à la mauvaise humeur de l’usurpateur.

« Tu serais stupide, toi ? Il est pas cassé, mon bras ! Tout juste… euh, il est fatigué !

— Comment un bras en métal peut se fatiguer ?

— Mais, c’est que j’en ai assez de tes questions ! Tu l’auras voulu. »

Le faux pirate s’avançait, le canon brandit, quand un grognement sourd émergea des ombres :

« Menacer une enfant d’une arme à feu ? J’ignorais que les pirates étaient des lâches…

— Grouik ! » renchérit Monsieur Cochon d’un air de défi.

Le faux pirate fit volte-face. Une patte démesurée jaillit et le frappa à la main ; il lâcha son pistolet avec un petit cri.

« Hé ! se plaint-il. C’est pas juste, de faire ça ! Vous trichez. »

Un terrible grognement lui répondit. Même les ombres de la cale s’écartèrent devant la carrure massive d’un Samson courroucé. Ses babines retroussées laissaient voir des crocs de la taille d’un doigt. Le faux pirate sentit son courage (ainsi que son appareil digestif) lui faire défaut. Il recula, en proie à la même frayeur qu’un enfant à la vue du monstre de ses cauchemars s’extirpant de son placard.

« Oh… oh… Gentil chien… Tout doux…

Donne-moi une raison de ne pas te briser en deux, répondit Samson. Une seule.

— Maman ! » couina le pirate. Avec du recul, c’était effectivement sa meilleure excuse.

Il ne vit pas Samson adresser un clin d’œil furtif à l’attention de Cody. En réaction, celle-ci pouffa dans sa main : elle savait que tout ceci n’était qu’une mise en scène.

Bien qu’il n’avait rien d’un monstre assoiffé de sang, Samson se plaisait à jouer les chiens méchants lorsqu’il s’agissait de faire tourner la situation à leur avantage. Et puisque la gamine se régalait de ses coups de bluff, il ne se privait jamais d’en rajouter une couche. Conduire les malfrats à souiller leur caleçon était devenu sa spécialité.

Le spectacle prit toutefois fin quand l’un des murs explosa.

Des projections de bois volèrent, une épaisse fumée balaya la scène et un boulet de canon brisa le plancher avec un crac sonore. On l’entendit rebondir dans les tréfonds du navire en causant davantage de dégâts sur son passage.

Tous les quatre fixèrent le trou percé à même la coque. Au travers, un galion leur faisait face. Au détail près qu’il ne voguait pas sur la mer.

Le navire volait entre ciel et terre, à quelques nœuds au-dessus d’eux. Pouvait-on seulement parler de terre, d’ailleurs ? Cody et Samson s’approchèrent. Aussi loin que portait le regard, ils ne voyaient qu’une toile d’un bleu profond parsemée de cumulus moutonneux. Un soleil orange rompait la gamme de couleurs primaires et étirait ses rayons paresseux le long de la mer de nuages.

Monsieur Cochon voulut, lui aussi, observer. Ses trop courtes pattes le lui interdirent toutefois. Il finit par renoncer et s’assit sur son gracieux postérieur, le regard barré d’un sourcil contrit.

Une sirène retentit au-dessus de leurs têtes, accompagnée de rugissements bestiaux, de glapissements de terreur, d’injonctions au calme paniquées et d’ordres inintelligibles déblatérés à toute vitesse.

« On nous attaque ! » s’écria le faux pirate. Il tenta de détaler vers l’escalier. C’était sans compter sur Samson, qui le souleva par le col et le maintint dans sa gueule. Bon perdant, le pirate se recroquevilla sur lui-même tel un chiot puni.

« Des pirates des airs… murmura Samson.

— Des pirates, des vrais pirates ! acclama Cody. J’ai toujours rêvé d’en rencontrer. Tu penses qu’ils sont méchants ?

Tout dépend des équipages. Nous aurons besoin de leur aide de toute façon : cet Étage pourrait ne pas avoir de terre ferme. Si tel est le cas, nous ne pourrons accéder au Quatrième sans l’aide des pirates. Et leur vaisseau est attaqué, dirait-on… Allons voir et tâchons de nous rendre utiles.

— Allons ! » approuva Cody, la main sur le manche de sa massue. Elle désigna le faux pirate du doigt. « Et lui ? »

Samson raffermit la prise sur sa proie.

« Il reste avec moi. Il nous servira de monnaie d’échange au cas où les choses tourneraient mal. »

Le concerné acquiesça sans mot dire. Tout le monde aurait fait pareil. Je sais pas vous, mais je me sentirais plutôt d’humeur conciliante, si un chien noir haut comme un cheval au poil zébré de cicatrices me tenait entre ses crocs.

II-10 : La malédiction
III-1 : Les pirates

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