III-4 : La moustache

Cody laissa là Samson et s’élança vers la cabine de pilotage, Mons… Madame Cochon sur les talons.

Le chien se secoua et se rendit alors à la rencontre des pirates. Il passa de groupe en groupe, repérant ceux qui étaient le moins affairés pour les questionner sur le bateau et son organisation. La plupart du temps, les pirates l’accueillaient avec méfiance. Puis, après quelques échanges, leurs langues se déliaient. Le flair de Samson lui était toujours utile, lorsqu’il s’agissait d’appréhender des inconnus. Les gens s’ouvrent plus facilement aux autres quand on s’intéresse à eux.

En une heure, Samson apprit les règles de l’Étage, comprit le fonctionnement d’un équipage et mémorisa de nombreux moyens de saboter un bateau avec les bons outils. On lui confia, à l’occasion, que le navire lui-même se nommait La Perle des Cieux.

Un gaillard courtaud au rire étrangement contagieux lui expliqua que ce Troisième Étage n’avait ni murs, ni plafond, ni limites physiques. De ce qu’on en savait, il s’étirait à l’infini dans toutes les directions. Nombre d’explorateurs disparaissaient régulièrement au cours d’éperdues, mais courageuses tentatives de dévoiler les mystères de ce monde.

Il faut dire qu’un océan perpétuel recouvrait le fond de l’Étage. Aucune terre naturelle à l’horizon : chaque habitation, ville et port était bâti sur des îles artificielles. Quant aux cités volantes, elles héritaient de merveilles technologiques dévoilées au fil des temps, récupérées dans les ruines désolées de civilisations disparues ; aussi anciennes que les Bâtisseurs de la Tour eux-mêmes, prétendaient certains.

Ces mêmes découvertes avaient permis la conception des navires volants. Capables de flotter aussi bien que de voler, ils remplaçaient les traditionnels bateaux. Depuis, des milliers d’aéronefs sillonnaient les cieux, ne s’arrêtant en ville que pour se ravitailler, commercer ou réviser leur mécanique.

« C’est le Consulat qui tient les rênes, par ici, racontait un vieux pirate maigrichon, le premier que Samson rencontrait avec une jambe de bois. Ces politicards s’en foutent plein les fouilles, pour sûr. Ils contrôlent quasiment toutes les grandes villes de l’Étage. Faudrait une bonne révolte pour dégager toute cette racaille, c’est moi qui vous le dit ! De mon temps, on les aurait déjà…

Et la Sorcière ? s’enquit Samson. Est-ce qu’elle intervient là-dedans ?

— Pas vraiment, mon… garçon, mon chien ? Comment tu préfères qu’on t’appelle ?

Comme vous voudrez. Mais mon nom est Samson.

— Samson, oui ! Eh bien, la Sorcière, on la voit pas souvent, celle-là… »

Samson dissimula sa déception et remercia le vieillard. En dépit des connaissances pointues de l’équipage sur le Troisième Étage, peu d’informations circulaient sur la Sorcière.

En tout cas, les pirates s’accordaient à dire qu’à l’image de ce monde, ses pouvoirs n’avaient pas de limite connue. On racontait que, d’un geste, elle pliait la réalité à sa volonté et refaçonnait la réalité autour d’elle. Elle pouvait changer en insecte quiconque la contrariait. Elle créait et détruisait des Étages entiers suivant son humeur. Et surtout, elle exauçait les souhaits d’heureux élus, quand l’envie l’en prenait.

« Un seul vœu par personne, ouais, mon gars ! s’écriait un jeune freluquet qui forçait sur sa voix pour la rendre plus grave qu’elle ne l’était. Un vœu et c’est tout. Pas un de plus. Et tu sortiras jamais de la Tour tant qu’elle aura pas exaucé le tien. C’est comme ça et pas autrement ! »

Samson acquiesça pensivement. Un vœu par personne ; n’importe lequel. Décidément, la triste légende de l’Ancien roi démontrait que la Sorcière n’avait pas volé son surnom de faiseuse de rois.

Voilà également pourquoi le Troisième Étage était si peuplé : quand bien même la Sorcière fréquentait surtout les Étages supérieurs, Port-Marlique demeurait un de ses lieux de visite préférés. De quoi attirer la plupart des voyageurs emplis d’espoir.

Quelque temps après, Samson revint près du capitaine. Kolbert se tenait adossé à la cabine de pilotage et fumait une pipe d’un air songeur. Ils échangèrent un hochement de tête.

« J’ai réfléchi, mon vieux, commença le chef des pirates. Il vaudrait mieux que tu ne participes pas à l’opération. J’ignore comment vous avez prévu de saboter le galion, mais vous aurez fatalement affaire à son équipage. Impossible de vous faufiler sous leur nez. Il faudra s’infiltrer parmi eux. Je doute fort qu’un chien géant qui parle puisse passer inaperçu. »

Samson grogna sans hargne. Il avait réfléchi au problème au fil de ses échanges avec l’équipage et en était parvenu à la même conclusion. L’entendre de la bouche de Kolbert l’irritait, tout de même.

Il ne pouvait toutefois se résoudre à cette possibilité : hors de question pour lui d’envoyer Cody toute seule au milieu de cette bande de brigands.

« Vous pensez que Cody y arriverait seule ? Vous vous trompez. Je sais que ces pirates-là capturent des enfants pour les réduire en esclavage, mais je sais aussi qu’ils ne prennent jamais de filles ni de femmes à leur bord. »

Kolbert tira sur sa pipe avec un petit rire.

« Tu as vu juste, le chien. Elles ne sont pas toujours les bienvenues à bord de vaisseaux pirates. Mais j’ai réfléchi à un moyen de contourner cette contrainte… »

La porte de la cabine s’ouvrit. De l’embrasure jaillit un personnage que Samson peina à reconnaître.

Pourtant, c’était bien Cody. Grimée en pirate.

Elle avait, en effet, tout du moussaillon en herbe. Elle avait échangé ses vêtements contre un pantalon bouffant, une chemise légère, de fines bottines et des gants en cuir. Une cape pourpre était attachée à l’une de ses épaules. Un bandeau noir masquait son œil gauche. Des breloques de divers métaux pendaient à son cou, et un petit pistolet, à sa ceinture. Son visage barbouillé de crasse et le bandana rouge sur ses boucles blondes lui donnaient des airs masculins.

Un seul objet la rattachait encore à son ancienne apparence : ses binocles, fidèlement rivées par-dessus le bandana. Quant à la massue, elle l’avait mise de côté pour d’évidentes raisons de discrétion.

« T’as vu ça, mon Samson ? lança-t-elle avec entrain. J’suis un pirate ! »

Son Samson était gueule bée. Le costume était parfait.

« Je sais même imiter les garçons, regarde un peu ! » Elle adopta la démarche d’un crabe, banda les muscles et lança d’une voix trop rauque : « Ha ha ! Je suis un garçon et je suis très très stupide ! Ha ha ha !

— Je te suggère d’oublier la voix, préconisa Kolbert. Mais il faut l’admettre, l’effet est saisissant. La Perle est presque en état de repartir. Nous resterons à basse altitude afin d’approcher le galion par dessous. »

Samson renifla Cody. Son odeur habituelle se mélangeait à celle de ses nouveaux vêtements. C’était déstabilisant pour lui, qui identifiait les gens à leur odeur avant de les reconnaître de visu. Vue (ou plutôt sentie) d’ici, Cody était une tout autre personne.

Il la voyait sauter dans tous les sens, ses petits poings serrés d’excitation. Et pourtant une pointe de crainte perçait à travers sa poitrine.

« C’est génial, d’être un garçon, s’exclama Cody. J’ai hâte d’attaquer les pirates !

— Grouik ! » approuva Madame Cochon.

Samson baissa les yeux vers leur enthousiaste compagne. Une fière moustache à l’anglaise décorait ostensiblement son groin.

« Que fait Madame Cochon avec une moustache ?

— Je l’ai déguisée en garçon aussi, répondit Cody. C’était pour s’amuser, elle n’attaquera pas les pirates. C’est bien trop dangereux pour un cochon ! Mais quand même, elle porte plutôt bien la moustache, pas vrai ? »

Samson se surprit à penser que oui.

« Il y a un problème, Cody… Je ne pourrai pas m’infiltrer sur le galion.

— Ah, non ? s’enquit Cody, fort déçue. Mais pourquoi ?

Eh bien… Je suis trop gros.

— Trop gros ?!

Trop gros.

— Oh, mais non ! répondit Cody. Comment on va faire ?

— On maintient le plan, glissa Kolbert. Nous n’en avons pas d’autre de toute façon, me semble-t-il ? »

Comme le lecteur attentif ne manquera pas de le constater, le point d’interrogation ponctuant l’intervention du capitaine est ici purement décoratif et n’annonçait aucune question.

De toute manière, Samson n’avait pas de réponse. Il avait remué nombre de possibilités, au fil de ses discussions avec l’équipage : sa maudite apparence le privait de mobilité comme de discrétion. Il était condamné à demeurer rivé sur le navire, pataud et inutile…

« On peut encore y réfléchir, dit-il prudemment. Pas de précipitation. Cody n’a pas besoin de se jeter dans la gueule du loup dès ce soir, si ?

— D’ici demain il sera déjà trop tard, trancha Kolbert. Le galion aura pris le large, on ne pourra plus le pister. Non, il faut agir tant qu’on le peut encore. Et le plus tôt sera le mieux.

Mais je ne peux pas laisser Cody y aller seule. Ce n’est qu’une enfant ! »

Kolbert éclata de rire. Samson pencha la tête sur le côté ; qu’avait-il dit de si drôle ?

« Et quelle môme ! reprit le capitaine. Je l’ai vue soulever un de nos canons par le bout, comme ça, parce qu’elle voulait regarder à l’intérieur. Si la fille peut lever six tonnes de fonte sans se faire un tour de reins, elle n’a rien à craindre contre Hayex et ses larbins. Même si les choses tournent mal, elle les balayera comme des mouches.

— Grouik », renchérit Madame Cochon. Sa splendide moustache ajoutait un argument de poids à son imparable rhétorique.

« C’est vrai ! approuva Cody. De toute façon, je ferai attention. Je fais toujours très attention. »

Samson laissa échapper un geignement. Il ne pouvait pas gagner ce combat.

« C’est d’accord… » murmura-t-il. Puis, à Kolbert : « Si elle ne revient pas de cette mission, je ne ferai pas semblant de vous dévorer, cette fois-ci.

— Inutile de jouer les rabat-joie, le chien, sourit le pirate. J’ai toute confiance en Cody. Pas toi ? »

Sur cette pique à peine voilée, il tourna les talons et rejoignit sa cabine.

Cody souleva l’arrière de son bandana et y dissimula ses couettes. Autour d’eux, les matelots s’étaient affairés de plus belle. Les pas tambourinaient le pont, le vent emportait les conversations, les rires gras se transformaient en toux et les ordres étaient plus crachés que criés.

Samson porta son regard vers l’horizon. Le soleil orange sombrait peu à peu vers la mer de nuages.

« Le cap’taine pense savoir où se trouve le galion, rapporta Cody. Avant qu’on arrive à les rattraper, j’ai le temps de faire un peu de bricolage.

— Comment ça ?

— Je vais avoir besoin d’outils pour infiltrer le bateau. Le cap’taine n’avait pas grand-chose d’utile à me donner à part ces vêtements, mais il m’a dit d’aller à la réserve. Ils ont beaucoup de pièces détachées récupérées d’un peu partout, je devrais pouvoir fabriquer quelques trucs ! »

À ce moment, la voix du capitaine s’échappa de haut-parleurs disposés sur le pont.

« Préparez-vous à partir. Que l’équipe de manœuvre prépare les voiles : on file à bâbord. Que l’équipe de remplacement descende aux cales. Tant que les moteurs sont en panne, il va falloir mouliner, les gars. Allez, encore un effort, et cette fouine de Hayex ira passer le bonjour à la poiscaille ! »

Cette promesse parut gonfler le moral de l’équipage, qui se dispersa avec une discipline militaire. Cody les observait, ses mains tenues derrière la nuque. Son visage rayonnait.

III-3 : Monsieur
III-5 : L’atelier

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