II-2 : La montre

Des larmes de colère et d’angoisse troublaient la vision de Cody. Elles débordaient de ses paupières et roulaient sur son front. Son ami kidnappé, comment ferait-elle pour voyager seule à travers cette Tour hostile ? Et qu’est-ce que ce gros patapouf comptait faire de son Samson ?

« Samson ! Samson ! »

Mais nul ne lui répondit. Le colosse était parti.

Cody poussa un rugissement et se plia en deux, mains tendues vers la corde serrée autour de sa cheville. Ses efforts pour l’ôter se soldèrent par un échec : elle était trop solidement nouée. La gamine se laissa retomber et parcourut les alentours du regard, à la recherche d’un objet tranchant à portée ; évidemment, il n’y en avait pas. Elle essaya ensuite de se balancer, mais la corde était trop courte.

Puis, elle eut une idée. Elle se plia de nouveau et se hissa au plafond en tirant sur la corde. Celle-ci disparaissait à travers une ouverture taillée à même la roche.

Tête en bas, Cody prit appui sur le plafond avec ses pieds et tira avec prudence. Elle ignorait ce qui se trouvait à l’autre bout, mais c’était très, très lourd.

Elle tira plus fort, les dents serrées, jusqu’à dégager du mou. Elle put alors profiter de l’absence de traction sur le nœud pour le défaire. Il était solide, mais ses petits doigts travaillèrent avec agilité et elle put bientôt déloger sa cheville, puis sa chaussure.

Ainsi libre, Cody atterrit au sol, souple comme un chat.

Sans perdre un instant, elle s’élança à travers le tunnel à la poursuite du colosse. Elle fila aussi vite que ses petites jambes le lui permettaient, sans prudence. La rage et la peur animaient ses mouvements autant qu’elles déformaient ses traits, tirés en un masque grimaçant.

Elle serra les dents. Est-ce que Samson allait bien ? L’idée de se trouver perdue, seule dans ce monde inconnu la terrifiait. Son imagination lui offrit une vision d’elle-même bottant les fesses pleines du colosse avec entrain. Une méthode comme une autre pour se galvaniser.

Le doute l’envahit soudain. Le monstre était parti d’un pas tranquille, presque paresseux : pourquoi ne l’avait-elle pas déjà rattrapé ?

Le tunnel s’emplit bientôt de lumière. Plus loin, une grille ouverte sur l’extérieur laissait passer les rayons du soleil, ainsi que la rumeur de discussions, de bruits de pas et de hennissements.

Cody fléchit les genoux, bondit et saisit la grille à pleines mains. À la surface se dessinait une cour cernée de remparts. Des troupes de soldats allaient et venaient au trot. Des paysans conduisaient des animaux et des charrues. Le même air soucieux crispait chaque visage. Une tension palpable flottait dans l’atmosphère. Quelque chose se préparait.

Elle fronça les sourcils. Elle et Samson avaient déjà eu affaire aux soldats, au pied de la Tour. S’ils empêchaient les gens d’entrer, alors que faisaient-ils eux-mêmes à l’intérieur ?

Cody se laissa retomber et reprit la direction du tunnel. Au-dessus de sa tête, pas de course, bruits de sabot et cris se muèrent en murmure étouffé avant de mourir peu à peu. Bien vite rendue perplexe par la disparition du Geôlier, Cody hésita à rebrousser chemin ; aurait-elle manqué un croisement ou un quelconque passage secret ?

Son esprit et ses mouvements s’empêtraient dans le doute quand une échelle vétuste se dessina à même le mur. La gamine l’observa d’un œil circonspect : une échelle venue se matérialiser sous son nez, à l’instant où elle se pensait perdue, constituait une belle coïncidence.

Belle, mais pas trop, songea-t-elle : elle s’attaqua donc aux barreaux rouillés avec ferveur. Son esprit se lança dans un décompte.

30… 31… 32… 33…

L’écho d’un rire gras parvint à ses oreilles. Elle était certaine de l’avoir entendu quelque part, mais où ?

106… 107… 108… 109…

L’un des barreaux se descella sous sa prise. Cody décrémenta son compte, boudeuse, et reprit son ascension.

108… 109… 110… 111…

Une voix rocailleuse à l’accent chantant traversa soudain le puits :

« Et vous pensez que je vais avaler vos salades ? Débarrassez-moi le plancher, couillon, et plus vite que ça.

— Enfin, maître forgeron ! lança une autre voix aux intonations délicates. Votre œil avisé devrait reconnaître les qualités de cet ouvrage. Regardez-moi cette prise. Observez ce degré de finition. Admirez ces courbes !

— C’est votre maman, qui a des courbes. La prise est mal foutue, le rembourrage, bidon, et l’alliage c’est du carton. Z’appelez ça un bouclier ? Passez donc, voir…

— Maître forgeron… attendez ! Qu’est-ce que vous faites ? »

138… 139… 140… 141…

On entendit un grognement suivi d’un crac sonore.

« Avez-vous perdu l’esprit, maître ?! C’est un scandale. Un si bel ouvrage !

Bel ouvrage ? Vous manquez vraiment pas de souffle, vous ; j’ai connu des pots de cornichon plus costauds que ça. Maintenant, sortez de ma forge, avant que je m’énerve pour de bon.

— Mais… mais !

— Et puisque vous m’avez fait perdre mon temps, je vais prendre votre montre.

— C’est une plaisanterie ?

— Pourquoi ? J’ai l’air de plaisanter ?

— Mais ce n’est rien d’autre que de l’extorsion !

— Oui. »

159… 160… 161… 162…

Un objet de métal heurta une surface de bois.

« Jamais je n’ai été humilié de la sorte. Le syndicat en entendra parler !

— J’espère bien, que ces feignasses en entendront parler. Ça leur évitera d’envoyer des merdeux me gêner pendant que je travaille. Allez, du balai. »

Une suite de grommellements et une porte claquée mirent terme à la conversation.

Sans prévenir, la tête de Cody heurta quelque chose de dur. Elle leva les yeux vers une plaque de métal, qu’elle souleva doucement. Une intense chaleur lui bondit au visage et s’engouffra dans le puits avec un courant d’air.

Elle risqua un regard à la surface. Une armurerie se dessinait autour d’elle. Des ensembles complets, casque, bottes et gantelets inclus, montés sur des mannequins. Des haches, des massues, des masses d’arme, des morgensterns, des lances, des hallebardes et des armes dont elle ignorait le nom, soigneusement alignées sur toutes sortes de râteliers. Des centaines de lames de toutes formes et de toutes tailles tapissaient les murs.

Il faisait sombre et la seule source de lumière venait d’une forge, dans laquelle crépitait un feu ardent. Cody s’extirpa de son trou et surprit un personnage trapu et barbu, occupé à examiner une splendide montre à gousset avec une loupe à grossissement.

« Ézéchiel ? »

Le forgeron sursauta, comme frappé par la foudre. Il fit volte-face et n’eut pas besoin de baisser les yeux pour faire face à face à Cody : si besoin est de le rappeler, l’humilité de la taille d’Ézéchiel n’avait d’égale que l’épaisseur de sa carrure.

« Microbe ? s’étrangla-t-il, avant que sa grogne habituelle ne remplace sa surprise. Bon sang de bonsoir ! Qu’est-ce que tu magouilles dans mon échoppe ?

— Je tagouille pas ! s’exclama Cody. Tu dois m’aider, vieux bonhomme ! Je viens des souterrains, on s’est fait attaquer par un monstre et il a enlevé Samson et il est parti avec et je suis toute seule et…

— Holàlà, on se calme, la coupa Ézéchiel. J’ai rien pané de ce que tu baragouines.

— Moi ? Je baragouineuh ?

— Eh, oué ! Reprends depuis le début et doucement, hein ? »

Cody reprit son souffle et lui raconta leur arrivée au Deuxième Étage, jusqu’au moment où elle s’était libérée du piège.

« Ah, oué, grommela le forgeron en caressant sa longue barbe grise. Ce mastard, qui a emporté Samson, je le connais bien.

— Tu le connais bieng ? s’étonna Cody. C’est vrai ?

— Ho, par les Bâtisseurs, microbe ! Je suis le serviteur de la Sorcière, oui ou non ?

— C’est qui, les Bâtisseurs ? »

Ézéchiel prit un air pensif. Ses gros doigts rugueux s’enfouirent dans sa barbe. Cody se dit qu’elle aussi, elle aurait bien aimé posséder une grosse barbe. Très utile pour paraître plongée dans ses pensées quand les circonstances l’exigeaient.

« Les Bâtisseurs, dit le forgeron, c’est les pignoufs en peignoir qui ont mis la Tour en place. Dis donc, tu veux qu’on cause du Geôlier ou tu préfères que je te raconte ma vie ?

— Le Geôlier ? C’est lui, le gros moche qui chante des comptines ?

— Euh, oué.

— Ah, oué ? Où il est parti ? Il va pas manger mon Samson, quand même ?

— Oh, si. Il adore les gros sacs à puces. Surtout ceux qui parlent.

Quoi ? Je dois vite aller le… »

Ézéchiel la retint par le col, non sans se faire surprendre par la force de la gamine.

« Je te charrie, microbe ! C’est peu probable qu’il le mange. Il va le jeter en prison avec les autres. C’est le sort réservé aux intrus, à cet Étage. »

Cody fit la moue.

« Les intrus ? Ça veut dire quoi, ça ?

— Eh, bé. Tu as croisé des soldats, hein ? Évite-les comme un huissier de justice. Le roi les a stationnés ici pour qu’ils empêchent les explorateurs d’atteindre la Sorcière. Ils surveillent la surface et le Geôlier quadrille les souterrains.

— Ils traquent les voyageurs ? s’indigna Cody. Mais pourquoi ?

— Bof. Ça a toujours été comme ça. Les soldats sont là pour rester ; et crois-moi, t’as pas intérêt à leur rentrer dans le lard. Ils s’en prennent à tout ce qui bouge, en ce moment. Même un cochon finirait à la broche avant d’avoir dit « grouik« .

— Et toi, pourquoi ils ne te mettent pas en prison ? Et qu’est-ce que tu fais ici, d’ailleurs ? Je croyais que tu gardais le hall. »

Le forgeron rajusta son tablier et bomba la poitrine.

« Moi ? Je travaille ici. La garde me laisse tenir mon échoppe tant que je réponds à leurs commandes.

— Donc, tu es leur ami ?

— Hé, ho, doucement, les gros mots. J’appelle ça un accord économique. Ils me laissent faire ma vie tant que je ne me mêle pas de leurs affaires.

« Et c’est bien ce que je compte faire, maugréa le forgeron en se détournant de Cody. Je sais que tu vas me demander d’aider ton gros copain poilu. Garde ta salive : j’veux rien entendre. Ce sont pas mes oignons. »

Il posa la montre à gousset sur son enclume et l’aplatit d’un coup de poing. Puis il jeta les débris dans la forge.

« Mais Samson n’a rien fait, protesta Cody. On peut pas le mettre en prison, c’est injuste. Il faut le sauver et je ne sais même pas où il se trouve. Je suis perdue, ici. Tu peux pas simplement croiser les bras comme ça !

— Eh bé, si, je peux ! Regarde. »

Il croisa ostensiblement les bras. Ceux de Cody parurent se décrocher de leurs épaules. Un peu plus et ils chutaient au sol, s’enfuyaient par la porte et partaient refaire leur vie ailleurs.

« Et considère-toi heureuse que je te livre pas à la garde, microbe, reprit le forgeron grognon. C’est bien parce que je suis de bonne humeur.

— Mais c’est égoïste ! lança Cody, les joues roses de colère. Je pensais que tu étais notre ami ! »

Ézéchiel éclata de rire en claquant son ventre rond.

« Ami ? Avoir eu une conversation ne fait pas de nous des amis, microbe. Sinon, je serais ami avec tous les bons à rien qui franchissent l’entrée de la Tour. Quelle horreur… »

Joues écarlates, Cody le fixa intensément tandis qu’il s’emparait de ses outils.

« Bon ! De toute façon, je n’ai pas besoin de l’aide d’un gros forgeron bête, méchant, feignant, puant, sale, poilu et bête.

— Tu as dit deux fois bête.

— C’est parce que tu es très bête ! s’emporta la gamine. J’irai sauver Samson toute seule et puis voilà ! »

Ézéchiel posa sur elle un regard interloqué. Il la vit s’éloigner en tapant des pieds, ouvrir la porte et la claquer fort derrière elle. Si fort qu’un râtelier bondit de sa position et s’étala avec fracas.

Il baissa les yeux vers ses outils. Il venait quand même de laisser une morveuse livrée à elle seule, dans ce château infesté de soldats qui n’hésiteraient pas à la jeter en prison pour le restant de ses jours. Il y avait de quoi revenir sur sa décision…

Le forgeron se tâtait encore, quand Cody glissa sa tête dans l’ouverture :

« Et moche, en plus ! », hurla-t-elle avant de claquer la porte une dernière fois.

II-1 : Le colosse
II-3 : Le cochon

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