VII-8 : La missive

Tard dans la nuit, Ézéchiel fut réveillé par le bruissement à peine audible d’un papier glissé sous sa porte, un étage plus bas. Le responsable aurait sans doute voulu ne pas attirer l’attention. Raté. Ézéchiel avait le sommeil bien léger ; il lui arrivait même de se réveiller lui-même en ronflant trop fort. Il ouvrit des yeux secs et s’étira.

Maugréant contre ses blessures à peine guéries qui lui causaient toujours un mal de chien, il attrapa la bouteille de rhum sur la table de chevet et s’en envoya une bonne lampée ; de quoi le requinquer. Au goût de l’alcool, un sourire se dessina sur ses lèvres, chose rare puisqu’il ne souriait jamais en présence de quiconque, que ce soit devant ses clients (il n’aimait pas les gens), ses amis (il n’en avait pas) ou bien sa famille (il n’en avait plus).

Il repoussa la couverture avec hargne et traversa la chambre dans un concert de craquements d’articulations et de grattements de fesses.

Parvenu en bas des escaliers, il ramassa une petite enveloppe scellée à la cire. À travers la pénombre, il reconnut l’emblème du Conseil. Qu’est-ce que ces guignols peuvent bien me vouloir ? Était-ce pour lui signifier le refus de l’indexation des prix de sa marchandise (un impératif pour compenser les taxes que le gouvernement lui vomissait dessus à chaque début de saison) ? Si tel était le cas, ces vautours en robe le convoqueraient de nouveau. Eh bé ! ils pouvaient bien aller se brosser. Plutôt s’enfoncer un tisonnier dans le fondement que de supporter leurs singeries.

Toutefois mû par la curiosité, Ézéchiel brisa le sceau et extirpa la lettre du bout de ses gros doigts.

Pour Ézéchiel, serviteur de la Sorcière et maître-forgeron de la Tour de la Sorcière

De Rose Caltagone, présidente du Conseil consulaire

Le Brise-tronche n’alla pas plus loin. Il froissa la lettre et la jeta dans une corbeille. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas eu affaire à cette harpie de présidente. Il ne se remémorait que trop bien ses airs supérieurs et condescendants, sa conscience aiguë rendre la vie déjà pénible du bas-peuple infiniment plus merdique ; et ce, d’un simple gribouillis sur un torchon couvert de jargon inintelligible. Une parvenue, qui plus est, puisqu’elle n’avait accédé à son poste qu’à la suite d’habiles magouilles politiques.

Ézéchiel se gratta le crâne. Magouilles politiques sonnait dans son esprit comme un pléonasme. Il faut dire qu’il n’aimait déjà pas les gens en temps normal ; alors que penser de ceux qui lui collaient des bâtons dans les roues et fourraient leur nez dans ses affaires ? Certes, eut égard à sa proximité avec la Sorcière, le Consulat évitait de le prendre à la légère. Mais de son avis, Port-Marlique se porterait mieux sans cette bande de manchots embourgeoisés, trop empotés pour faire autre chose de leur vie que de dicter leur loi aux autres.

Toujours en caleçon, Ézéchiel se traîna jusqu’à la fenêtre et observa la rue par les volets entre-ouverts. Un vent glacial sifflait au-dehors. Le temps fraîchissait. Bientôt, Port-Marlique disparaîtrait sous un manteau de neige tel qu’on ne pourrait plus se déplacer qu’en raquettes. Du moins, c’est ce que le clampin moyen ferait ; Ézéchiel, quant à lui, serait comme à son habitude contraint au traîneau. Sa carrure trop lourde ne s’adaptait guère à la neige, dans laquelle il s’enfonçait jusqu’au cou, raquettes ou pas.

Il alluma un feu, mit de l’eau à bouillir et se laissa tomber dans un fauteuil construit à sa taille. Le papier froissé dépassant de la corbeille lui adressa un regard suppliant. Une profonde lassitude l’envahit. Il n’avait plus aucune envie de frayer avec les politiques. Ces cireurs de pompes professionnels ne le courtisaient que pour tourner son statut de serviteur de la Sorcière à leur avantage. Et, aussi, parce qu’il était le meilleur artisan du monde connu, bien que ce statut-là lui valait surtout d’être un peu plus taxé que les autres.

La curiosité finit pourtant par l’emporter et il tituba jusqu’à la corbeille, un juron perdu au bout des lèvres.

Pour Ézéchiel, serviteur de la Sorcière et maître-forgeron de la Tour de la Sorcière

De Rose Caltagone, présidente du Conseil consulaire

Monsieur,

Je vous informe par la présente, après de nombreuses délibérations qui auront conduit le texte sous-cité à réaliser à deux reprises le tour complet du parcours juridique classique des propositions de loi, l’acceptation par notre comité de discussion de l’amendement D.226-A à l’article D.226 du Règlement des Commerces et l’Industrie soumis à notre approbation par vos représentants lors de la dernière réunion plénière du Syndicat des Artisans Consulaires.

Ézéchiel ricana. Que de mots pour un si léger contenu ! Un simple « la hausse de vos tarifs nous emmerde bien comme il faut, mais bon » aurait suffi.

Il sauta quelques lignes à la recherche du fameux, mais conditionnant la mystérieuse capitulation du Conseil, quand un mot attira son attention.

Cody …

Les sourcils déjà froncés du forgeron s’abaissèrent sur ses yeux à un niveau défiant toute physionomie.

Ainsi, ces pantouflards professionnels le collaient sur la piste du microbe ! Fantastique. J’aurais dû m’en douter. Le Conseil ignorait donc qu’elle s’était rendue à son échoppe le jour même. Il songea répondre que les espions du Consul devraient faire examiner leurs implants oculaires, ou mieux, leurs plans de carrière. Cette capacité surnaturelle à ne pas voir ce qui se tramait sous leur nez le fascinait.

Pour la seconde et dernière fois, il roula la missive en boule. Puis il pesta contre Cody. Cette satanée morveuse ne lui valait que des tuiles. Risquer sa peau dans les Limbes pour la tirer de son sommeil prolongé n’avait servi à rien. Il n’en savait guère plus sur ses origines et encore moins sur cette fameuse Maman. Tout au plus, il se figurait le vague portrait d’une femme un peu timbrée, assez douée de ses mains pour se bricoler une fille de toutes pièces dans la cave de quelque patelin perdu.

Il se gratta la barbe. À la réflexion, tout ceci n’avait aucun sens, étant donné le niveau de prouesse technologique et magique que Cody renfermait. D’où avait-elle prétendu venir, à propos ? D’un village, loin à l’ouest de la Tour ? Il ferma les yeux et représenta la carte du monde dans son esprit, détaillée jusqu’au moindre sentier répertorié. Le forgeron possédait cette rare faculté de se souvenir de tout ce qu’il voyait et de s’en reproduire une copie mentale sans effort.

Il se concentra. La Tour se situait en bordure du continent. Plus à l’ouest se dressait une barrière montagneuse qu’aucun aéronef ni explorateur zélé n’avait jamais franchie. Il fallait dire que la technologie du royaume extérieur se traînait en comparaison de ce qu’on trouvait à la Tour. La gamine pouvait-elle venir d’un secteur oublié, plus avancé que le reste du monde ?

Pas possible. Pas crédible. Les zones à l’ouest de la montagne étaient parfaitement inhabitables. Et quand bien même des régions peuplées y auraient existé : les locaux auraient sans doute dû concentrer tous leurs efforts dans leur survie. Ce qui laissait peu de place pour la conception et la fabrication de machines humanoïdes fantastiques.

Ézéchiel ouvrit les yeux et se servit une bonne tasse de café brûlant. Cette pensée le tracassait depuis le jour où la gamine avait débarqué au hall de la Tour, ses curieuses binocles rivées au crâne et Samson sur ses pas. Mais même l’interroger était vain. Pour preuve : alors qu’il cherchait à remettre Cody sur pied après sa confrontation avec la Sorcière, le forgeron était retourné dans le passé au jour de leur rencontre. Une brève discussion sur ses origines s’en était suivie ; or, elle s’était contentée de réponses évasives de type « Mon village est tout petit, mais les gens sont très gentils », ou encore « Maman est la meilleure de toutes les mamans du monde. » Ézéchiel n’avait pas caché son scepticisme.

Et si Cody mentait, ou tout du moins, occultait une partie de la vérité ? Lui avait-elle sciemment répondu sur ce ton naïf, bien à l’abri des soupçons derrière son innocence ?

Ézéchiel sirota son café en bourrant sa pipe. Plus il réfléchissait, moins ces histoires de Maman et de village tenaient debout. Mise à part sa venue au monde peu conventionnelle, il paraissait que Cody n’avait rien à cacher. Ni la manipulation ni le mensonge ne lui ressemblaient. Que conclure ? Ézéchiel ne pouvait raisonnablement pas lui ouvrir le crâne pour en extraire les informations.

Il lui fallait donc chercher ailleurs… Oui, mais où ?

Ailleurs…

Ézéchiel grimaça. Il lui restait encore une carte à jouer. Un atout dans sa manche, conservé bien au chaud pour le jour où il se retrouverait dans une impasse.

Il vida son café et cala le bec de sa pipe entre ses dents. Le jour était venu.

VII-7 : L’adieu
VIII-1 : La recherche

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