VI-8 : La mémoire

En nage et le cœur battant, il descendit d’un pas mal assuré et manqua de se rompre le cou dès la première marche. Il se rétablit tant bien que mal et se raidit, l’oreille tendue. Depuis le bas des escaliers perçait un bruit de reniflement.

« Quelqu’un pleure ?… » demanda-t-il à la pénombre.

Bien heureusement pour sa tension, Ézéchiel ne vit pas l’immense sourire qu’elle lui adressa en retour.

Il reprit sa laborieuse descente avec l’impression d’avancer sur un champ de mines, sauf qu’à la place de fourmis dans la jambe et d’une chaussure en moins, il écoperait d’une chute traumatisante et d’os brisés. Il faut dire que son corps était plus vulnérable aux explosions qu’aux chutes, en raison de sa forte masse.

Il tâcha de vider sa tête de toute image cauchemardesque et se concentra sur sa respiration. Une marche après l’autre, hein ? Fastoche ! Suffit d’y aller pas vite. Les doigts dans le nez. Enfin, les miens sont trop gros pour que je puisse me les carrer dans le pif, mais l’intention y est.

Parvenu en bas, le forgeron se reposa un instant pour rassembler ses esprits et reprendre son souffle. Il adressa un regard méprisant à l’escalier, pas peu fier de sa réussite. Puis il trouva la direction de la lumière et s’y engagea, aussi confiant qu’un veau dans un abattoir. Ses poings se resserrèrent comme pour briser la nuque de sirènes imaginaires.

Une petite pièce l’accueillit. Grise, exiguë et froide. Le sol était nu. Les murs tapissés d’esquisses, de croquis, de schémas et de calculs. Ézéchiel fronça les narines et plissa les paupières.

« I, II, III, IV, V, VI, VII, VIII, IX, ?, XI, XII », lut-il sur un morceau de feuille. Ils ont oublié comment écrire X, ou bien… ? Et ici ? « 10 > 11 ». Ah bon ? Et là… « 10 puissance 12″. Par tous les Bâtisseurs, mais dans quel asile de fous je suis encore tombé, moi ?

« Oy », lança une voix près de lui.

Ézéchiel sentit son cœur s’affoler et sa dernière heure arriver. Puis il se souvint qu’il était immortel : quand bien même cette appellation était techniquement inexacte, il pouvait survivre à n’importe quelle attaque cardiaque. Espérait-il.

Il fit volte-face. Une femme se tenait au centre de la pièce, assise et les genoux repliés contre sa poitrine. Elle l’épiait d’un œil bleu clair entre deux mèches de sa chevelure blonde.

Une sirène, hein ? Dur à dire. Je sais même pas à quoi elles ressemblent…

« Hoy, salua-t-il. Je suis Ézéchiel. Forgeron de la Tour, serviteur de la Sorcière, tout ça. Je vais pas vous faire toute la biographie.

— Oy, répéta la femme.

— Hoy, oui. Hoy. »

Il fronça les sourcils. Était-elle arriérée ou quelque chose du genre ? L’inconnue parut lire ses pensées, puisqu’elle secoua la tête :

« Ça se prononce oy. Pas hoy. »

Sa remarque ne fit que creuser le doute du forgeron. Il renifla bruyamment.

« Je sais pas de quel coin de la Tour vous débarquez, ma p’tite dame, mais j’ai toujours entendu hoy d’aussi loin que je me souvienne. Et croyez-moi, je traîne assez de balais derrière moi pour ouvrir une école de sorcières.

— Non. On dit oy », insista-t-elle.

Elle semblait farouchement tenir à sa particularité de prononciation. Malheureusement pour elle, le forgeron était plus têtu qu’une mule. Même Craquotte n’essaie plus de me tenir tête, tellement je suis borné. C’est quand même pas une poiscaille qui va m’imposer sa loi…

« Hoy, reprit-il à son tour. Hhhoy. Avec un h. Vous entendez le h, oui ? Hoy. Hhhhrr… »

Ces exercices de locution renflouèrent quelque chose dans sa gorge. Aussi interrompit-il son explication d’une haute technicité pour cracher un glaviot de la taille d’une souris. La femme fixa l’expectoration, horrifiée.

« Pardon. Bon, je suis pas ici pour vous apprendre comment causer. Je suis venu pour Cody. »

Elle leva vers lui un regard vide et renifla.

« Cody… ?

— Cody, ouais. La morveuse avec une massue plus grosse que moi. Elle bouffe comme un trou noir et cogne comme une comète. Ça vous parle ? »

Son unique œil bleu cilla. Puis, elle baissa la tête, pliée par une quinte de toux.

« Ah…

— Je comprends rien. Qu’est-ce que vous marmonnez, sous vos cheveux ?

— Ha… Ha… Ha… »

Là voilà qui pète les plombs. J’aurais dû m’en douter. Ézéchiel balaya les environs du regard. Une maison négligée, une cave aux murs couverts d’inscriptions sans queue ni tête et une tarée avec un défaut de prononciation. Était-ce-là, la mémoire de Cody ? Il y avait forcément une erreur…

Son attention retomba sur la sirène, ou plutôt le souvenir qu’elle incarnait. Difficile de dire s’il avait affaire à une simple d’esprit ou à une furie qui tenterait de lui arracher les yeux à coups de dents. Toutefois, ce détail était d’une certaine importance. Voire d’une importance certaine.

« Vous vous bidonnez toujours, si je vous dis que Cody est dans les choux depuis deux jours et que je sais pas comment la réveiller ? »

La femme gloussa de plus belle et se redressa sur ses genoux.

« Ce n’est qu’une expérience ratée. Un brouillon. Je me fiche d’elle…

— Hum… »

Elle ramassa une grosse clé à molette rouillée et en racla le sol.

« Partez, maintenant. Partez.

— Je partirai, assura Ézéchiel sans ignorer la menace voilée. Mais pas avant que vous m’ayez dit comment la remettre sur pattes. Vous devriez le savoir. C’est bien vous qui l’avez faite, non ? »

Elle releva la tête et découvrit son visage. L’alarmante pâleur de sa peau et les cernes sous ses yeux lui donnaient des airs de mendiante à la vie pas facile. Ses ongles étaient trop longs et noirs, sa dentition n’avait rien à envier à un champ de légumes à la fin de la récolte et un bain lui aurait fait le plus grand bien.

« Vous semblez pas en forme, ma p’tite dame. Et si on prenait un bol d’air, tous les deux ? Il fait beau, dehors. La môme est là-haut, aussi. Ça vous plairait pas un peu, de la revoir ?

— Je… Je… »

La suite de la phrase se noya dans une série de courtes respirations.

« Vous dites ?

— Je ne peux pas ! »

Au moment où elle prononçait ces mots, son corps se dissolut et révéla une créature filiforme, aux bras décharnés, à la peau grise, aux cheveux huileux et au visage plat. En lieu et place de jambes, elle possédait une longue queue glabre et reluisante.

Ézéchiel se recula d’un pas. Elle lui donnait l’impression d’un grand ver chevelu.

« C’est à ça que ressemble une sirène ? Mazette ! Je peux presque entendre Cody vous dire que vous êtes moche. » En réaction au regard venimeux qu’elle dardait sur lui, il ajouta : « Le prenez pas personnellement, hein. Elle me l’a dit aussi. Mais vous, vous êtes vraiment moche. »

Le forgeron attendit une réponse, mais la créature se tint debout, voûtée et les yeux hagards. Il sentit la vague de la déception s’étirer sur son humeur. Cette expédition, ces risques, ces efforts… Simplement pour dénicher une pauvre bestiole rabougrie et secouée du bocal ?

Tout ça pour ça ? Quelle arnaque, ces sirènes…

De dégoût, il arracha une feuille au mur, l’écrasa dans son poing et l’expédia vers la créature. Elle lui rebondit sur le front, et ce fut tout. L’expression du forgeron s’assombrit. Sa déception se mua en colère ; ce cirque avait assez duré. Peut-être aurait-il plus de chance avec une autre de ces bestioles.

« Je vous laisse, hein. Dernière occasion de me buter. Vous voulez vraiment pas faire un effort ? »

Toujours rien. Le regard de la sirène s’était fait distant, comme si le fil de ses pensées s’était emmêlé. Alors, il cracha au sol avec mépris et hissa péniblement sa carrure dans l’escalier.

VI-7 : Les escaliers
VI-9 : La sortie

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