VIII-4 : La massue

Cody en avait assez.

Depuis son arrivée à la Tour, elle avait le sentiment d’avoir enduré les pires traitements. Les soldats l’avaient frappée. Le Geôlier l’avait piégée, passée à tabac, enfermée dans une cage. Un pirate lui avait tiré en pleine tête avec un pistolet. Même la Sorcière s’en était pris à elle.

Et pourtant ! tout ceci paraissait bien léger comparé à ce que Dust lui faisait subir. Que le lecteur inquiété se rassure : il n’est ici guère question de violence physique, mais plutôt d’épuisement moral, de fatigue aiguë et de profonde lassitude.

En effet, affronter Dust relevait ni plus ni moins du calvaire. Sitôt qu’il s’était téléporté sur elle, Cody avait dévié le canon de l’arme du plat de la main. Il avait tout de même tiré et la détonation avait manqué de lui détruire les tympans. Furieuse, la gamine lui avait expédié un revers de massue hargneux. Làs, Dust avait esquivé avec aisance et répliqué d’un habile coup de crosse ; rien de douloureux, elle avait à peine senti l’impact. Samson était alors intervenu et Dust s’était dématérialisé sous ses crocs.

La suite du combat ne fut qu’une course effrénée après un adversaire plus volatile qu’une mouche gavée à la caféine. Non content d’éviter les coups comme s’il les anticipait, Dust pouvait se déplacer n’importe où en une fraction de seconde, leur balançait des piques cinglantes, des boutades idiotes ou des questions tout à fait banales (« Tu es un vrai chien ? demanda-t-il le plus naturellement du monde à Samson, tandis que celui-ci courait se mettre à l’abri de ses tirs. Je savais pas que les chiens pouvaient parler. Sauf Vidocq, mais il compte pas. C’est un robot, vous aviez remarqué ? ») Se battre contre Dust était comme lutter contre le vent. Un vent assez équipé pour ouvrir un stand de tir et bavard au-delà du tolérable.

À un moment, alors qu’il avait rompu le combat pour discuter avec son serviteur mécanique comme si de rien n’était, Cody et Samson tâchèrent de le prendre en sandwich. Il disparut, laissant les deux amis se percuter tête première. La première ne parut même pas ressentir l’impact, mais le second s’effondra dans un buisson, sonné pour le compte.

« Hi hi, qu’est-ce que vous avez l’air bêtes ! »

Cody leva un regard furibond vers la cime des arbres. Dust s’y tenait perché, un sourire jusqu’aux oreilles et son strabisme plus divergent que jamais. La gamine prit alors une inspiration et lui balança sa massue. L’arme décrivit une trajectoire à l’effrayante verticalité ; surpris, Dust se laissa chuter et atterrit lourdement. Il eut tout juste le temps de voir Samson fondre sur lui et d’ouvrir le feu.

Une fraction de seconde avant la détonation, le grappin de Cody se referma sur le canon (« pouic ! »). Le coup partit en direction des arbres, mais quelques projectiles éraflèrent le flanc de son compagnon. Assourdi par l’explosion, Samson manqua son attaque d’un cheveu. Leur cible roula hors de portée, dégaina deux plus petits canons et tira sur Cody avec un vacarme retentissant. La gamine se campa sur ses positions, bomba le torse et encaissa sans broncher.

Ses chargeurs vidés, Dust baissa ses armes. Cody le toisa. Les balles avaient ricoché sur son corps comme de simples billes. Même ses vêtements étaient intacts.

« D’accord, ça, c’est impressionnant, admit-il. Comment ça marche ? Tes fringues sont de la même technologie que toi ? »

Sans crier gare, elle lui décocha un fulgurant coup de poing. Elle se prépara à ce qu’il esquive ou se téléporte à nouveau ; contre toute attente, il bloqua l’attaque d’un simple revers de sa paume.

« Oh ! s’étonna Cody, les yeux écarquillés.

— Hi hi ! Surprise ! »

Sur ces mots, il lui asséna un coup de boule. Pour tout résultat, Cody ne sentit qu’une pichenette. Dust tituba en arrière, les mains plaquées sur son front.

« Maître Dust… soupira Vidocq.

— Ouille ! Ouilleouilleouilleouille…

— Maître Dust, auriez-vous oublié que contrairement à d’autres parties de votre corps, votre tête n’a rien d’artificiel ?

— Non… Ouille. Je me suis laissé emporter.

— Gruik, ricana Roger, réapparu sur le chef de Samson.

— T’es vraiment le méchant le plus bizarre que j’aie rencontré, lança Cody. Une vraie patate !

— Et je le prends comme un compliment. On reprend ? »

À cet instant, quelque chose détona aux pieds de Cody et une épaisse fumée grise l’enveloppa. Puis, une série d’explosions l’assaillirent. Dust demeurait hors de vue, mais elle comprit qu’il usait de sa téléportation pour la forcer à rester dans la brume. Chaque tir lui faisait l’effet d’un grain de riz lancé au visage ou sur la nuque : guère douloureux, mais agaçant.

Finalement lassée, Cody dissipa le nuage d’un bon souffle et révéla un Dust perplexe. En effet, il s’agissait de sa première rencontre avec un adversaire imperméable aux balles. Ce simple concept défiait toute logique, bien que la logique n’occupait qu’une humble place parmi ses pensées décousues.

« Vraiment coriace ! Tu es sûre que tu…

— Gruik », rétorqua Roger, juché sur son épaule. Le jeune homme lui adressa un regard interdit. En retour, le fieffé porcelet lui colla son sabot dans l’œil.

« Aïïïïïe, couina Dust. Vidocq, j’ai été touché. MON DIEU, JE SOUFFRE !

— Bravo, mon Roger ! » acclama Cody.

Elle profita de l’occasion pour lui flanquer un coup de poing en pleine poitrine. Heureux de pouvoir participer à nouveau, Zeus s’arracha à sa sieste et foudroya Dust. L’éclair propulsa le jeune homme à travers les airs et l’envoya terminer sa course au pied d’un arbre.

Vidocq rejoint son maître à pas lents. Son faciès métallique d’une seule pièce lui interdisait d’exprimer la moindre émotion (l’ennui mis à part) ; pourtant, il réussissait l’exploit d’afficher un sourire mesquin.

« Maître Dust, auriez-vous des difficultés à lutter contre une petite fille ?

— A-absolument pas, mon vieux. Je… Aaaaarh… Je contrôle la situation !

— Ça se voit, maître.

— Tu es un peu bête, mais très rapide, le flatta Cody. Tu évites mes coups et t’as même bloqué mon poing ! Comment tu fais ?

— Maître Dust a subi quelques opérations, intervint le robot zoomorphe. Son petit cerveau est câblé d’extensions cybernétiques améliorant ses réflexes.

— Ooôooh.

— C’est à dire qu’entre les membres biomécaniques et les cyberimplants nerveux, il lui fallait bien compenser sa naïveté crasse et son arrogance exaspérante.

— Hé, fit Dust. Je suis là.

— Oh, d’accord ! » La gamine se tourna vers Dust, massue brandie. « Est-ce qu’une seule partie de ton corps est encore humaine ?

— Oui ! Ma main gauche est d’origine. J’en suis très fier. »

Sur ces mots, Samson lui mordit le bras et le traîna au sol comme un quartier de viande. Quelque chose vola et disparut dans les fourrés : c’était le baudrier fourré aux armes de Dust, que Samson lui avait arraché.

« Iiiiik », laissa échapper le jeune homme, avant de se téléporter de l’autre côté du terrain. Malheureusement, il emporta avec lui un Samson déterminé. Tous deux luttèrent dans la poussière et les aiguilles de pin. Roger assistait à la scène, acclamant les deux combattants avec force « Gruik ! » enthousiastes.

Les crocs de Samson se refermèrent sur le bras d’os et de chair avec un craquement. Il souleva Dust du sol et le maintint ainsi suspendu.

« Cody, c’est le moment ! Attaque-le ! »

Le regard du Cane Corso se posa sur la gamine. Elle ne réagit pas.

« Cody ! »

Dust alors écrasa son poing de métal sur la truffe de Samson ; le chien relâcha sa proie avec un glapissement de douleur. Celle-ci s’effondra sur le tapis d’épines et brandit son arme. Le clac du chargeur vide résonna dans la clairière comme le début d’un moment de solitude.

Tandis que Dust détalait ventre à terre devant un Samson furieux, Cody les observait, immobile et la mine pensive. Son regard s’attarda sur le jeune homme ; il se déplaçait avec une difficulté manifeste, d’une foulée pataude et maladroite comme si ses jambes pesaient trop lourd pour lui. Cody en déduit qu’elles aussi, étaient faites de métal.

Ses sourcils se froncèrent. Tout à coup, l’enjeu de ce combat lui parut bien vain. Voilà pourquoi elle s’élança vers eux et s’écria :

« Samson, stop ! »

Son compagnon se figea, le temps pour Dust de s’évaporer de nouveau dans un grésillement lumineux.

« Comment ça, stop ? Tu voudrais le laisser filer alors qu’il essaie de nous tuer ?

— Il n’y arrivera pas. On est trop forts pour lui. »

Samson n’en crut pas ses oreilles et secoua la tête. Quant à Dust, il se tenait assis près de Vidocq et massait son bras meurtri. Sa veste avait empêché les crocs démesurés de lui déchirer la chair, mais la douleur étirait ses traits.

« Bras cassé, lâcha Vidocq, sans qu’on sache si c’était-là son diagnostic ou nouvelle pique. Maître Dust, vous voilà bon pour une séance intensive de régénérateur.

— Oh non, pas le régénérateur ! Je déteste ce truc. Ça chatouille dedans les fesses.

— Voilà qui vous apprendra à sous-estimer vos adversaires, maître.

— Non, mais sans rire. Qui a fabriqué un régénérateur qui chatouille spécifiquement les fesses, quelle que soit ta blessure ? C’est fait exprès ou c’est une erreur de conception ? Ça m’échappe.

— Nombre de choses vous échappent, maître.

— Je te le fais pas dire, mon vieux. Surtout les gros chiens qui parlent. Sans rancune, Samson ? »

L’intéressé lui répondit d’un grondement sourd. Cody s’approcha de lui et lui posa une main sur l’encolure.

« Pardon, Samson… Je n’ai pas envie de le tuer. Il n’est pas mauvais. Juste un peu bête.

Tu as raison, mais mieux vaut le garder à l’œil. Je n’ai pas confiance en lui.

— Maître Dust, reprit Vidocq, Que faisons-nous, ensuite ? Nous fuyons ?

— Jamais ! Il me reste ma botte secrète. »

Pour la première fois, Vidocq parut peu rassuré.

« Vous ne voulez pas parler de votre dernier joujou, maître ?

— Si, c’est exactement de ça que je parle ! Même si le nom de ce truc est si compliqué que je n’arrive pas à le retenir.

— Et vous vous baladez souvent avec ça sur vous, maître ?

— Bien sûr. Je l’ai toujours sur moi…

— Doux seigneur, maître.

— … même pour dormir et aller aux toilettes. Mais pas sous la douche. Ça pourrait l’abîmer.

— Prudence, maître. Vous êtes très fier de cette invention, néanmoins elle n’a pas été testée en condition réelle. Nous vous recommandons de…

— Je m’en fous ! Je bute des zombies, des robots tueurs et des monstres à longueur de journée. C’est pas une pisseuse et un sac à puces parlant qui vont m’apprendre la vie. Je crains personne, moi, mon vieux. J’ai jamais été battu, ho !

— C’est oublier le technogolem, maître. Bien que certaines sémantiques m’échappent, la situation où un adversaire vous arrache les deux jambes ressemble à s’y méprendre à une défaite.

— Et toi, tu oublies que je lui ai planté mon couteau dans l’œil dès que j’en ai eu l’occasion. Le résultat, c’est que j’étais vivant et lui non. Ha !

— Vous n’aviez plus de jambes, et lui si, maître. Eh.

— Certes. Appelons ça un ex æquo, alors. »

Tandis qu’ils palabraient, Dust avait ôté sa veste. On pouvait voir ses bras nus : l’un effectivement composé d’un métal aux reflets sombre qui lui donnait des airs de tatouage intégral, l’autre bleui et enflé sous les assauts de Samson. Soudain, le jeune homme parut prendre une décision et s’engagea en direction de Cody d’un pas lourd.

« Maître Dust, prudence, lança Vidocq.

— Qu’est-ce qu’il compte faire ? » s’inquiéta Cody.

Dust s’immobilisa à quelque distance. Au creux de sa main reposait un dispositif, guère plus gros ni menaçant qu’une toupie. Il le maniait toutefois avec une précaution telle que Samson réagit.

« N’attendons pas de le découvrir ! »

Sa mâchoire claqua sur le vide. Dust s’était déjà téléporté devant Cody. Elle chercha son regard, mais son strabisme la troubla. Ça, et son sourire bien trop large.

« Désolé, Cody ! Tu m’as l’air d’une bonne gamine, mais c’en est fini de toi. Salut ! »

Dust se matérialisa derrière elle et lui lança l’objet ; Cody leva sa massue par réflexe. L’appareil s’y aimanta et émit un bourdonnement sourd.

Convaincu d’avoir gagné, Dust se fendit d’une mimique triomphale. Mais Cody réagit comme il ne l’avait pas prévu : elle laissa tomber l’arme dans les aiguilles de pin.

« Quoi ? s’étrangla-t-il. Ah non ! c’est de la tri… »

Samson le plaqua au sol avant qu’il n’ait eu le temps de finir sa phrase.

Ahurie, Cody vit l’engin gronder, frémir, fumer… Et se volatiliser avec son arme. Puis, plus rien, mis à part une vague odeur de brûlé et de bêtise.

Vidocq se frappa le crâne d’une patte consternée.

« Ça a marché, ton bidule ? s’enquit Cody. Où est ma massue ? »

Samson recula pour donner du souffle à Dust. Un désarroi particulier se lisait sur son visage. Celui-là même qu’on retrouvait chez un terroriste dont la bombe n’explose finalement pas.

« Alors, Dust ! Où est ma massue ?

— Il n’y a plus de massue. Elle est désintégrée.

— Quoi ? Ça veut dire quoi, désingrétée ?

— Ça veut dire que ses molécules se sont transformées en énergie. Pouf. Y a plus. »

Cody parut soudain comprendre. Ses joues s’empourprèrent et elle se dressa au-dessus de lui.

« Où est ma massue ? Je veux ma massue !

— Ça ne sert à rien de brailler ! Y a plus, j’ai dit. »

Cody frémit de rage et ouvrit et ferma plusieurs fois la bouche, prête à hurler une série d’injure. Malheureusement, aucun des trois gros mots qu’elle connaissait ne s’accordait avec sa fureur. Samson poussa un geignement interloqué.

« Tu as vraiment désintégré son arme ?

— Voui. » Dust tapota le haut de son crâne du bout du doigt. « Au fait, c’est là qu’il faut frapper si vous voulez me tuer. »

VIII-3 : L’esturgeon
VIII-5 : Les livres

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