II-10 : La malédiction

Pendant ce temps-là, Cody et Samson exploraient un tunnel oublié du Deuxième Étage. Le rythme de leur marche était aussi soutenu que silencieux, comme si le bruit risquait d’irriter la pénombre. Et que la pénombre se venge en leur envoyant une escouade de soldats belliqueux aux trousses serait fâcheux.

La gamine guettait son compagnon du coin de l’œil. Visiblement, il ne souffrait plus de sa patte abîmée. Cody aurait bien voulu l’interroger, mais Samson avait intimé le silence tant qu’ils se trouvaient à portée de la prison.

À ce sujet, elle lui aurait rétorqué d’instinct qu’il n’était pas son père et qu’elle n’avait pas d’ordre à recevoir de lui. Mais après réflexion, cette répartie lui avait paru bancale. Samson n’était pas un donneur d’ordre ; il agissait simplement pour leur bien à tous les deux. Elle ne le connaissait que depuis peu et pourtant, la force du lien qu’ils avaient tissé reposait sur la confiance mutuelle.

Samson lui faisait confiance, elle le savait. Et elle n’éprouvait aucune honte à le lui rendre. Elle n’avait jamais eu de père, de toute manière. L’un de rares regrets de sa jeune existence : si Maman s’était toujours bien occupée d’elle, la gamine n’aurait pas refusé qu’une seconde personne vienne compléter la présence maternelle.

Elle lorgna Samson. Est-ce qu’un chien avait le droit de devenir son papa ?

Monsieur Cochon la dépassa soudain. Il trottinait avec allégresse, sans paraître gêné par sa curieuse constitution, ses courtes pattes et son derrière imposant. Les ténèbres englobaient de temps à autre sa silhouette ronde ; alors, seule se dessinait une queue en tire-bouchon gigotant au rythme de ses pas.

« Très bien, finit par lâcher Samson. Je pense que nous sommes en sécurité à présent.

— Pourvu que les prisonniers s’en sortent ! espéra Cody. On n’aurait pas dû les laisser partir de leur côté. »

Samson eut un geste comparable à un haussement d’épaules. Un bien curieux mouvement à observer, de la part d’un chien.

« L’un d’eux a parlé d’un refuge au cœur des souterrains, où les vagabonds se regroupent pour échapper à la garde. Ils auront sans doute essayé de le rejoindre. Ils n’avaient nulle part d’autre où aller de toute façon.

— Pourquoi ils n’ont pas essayé de retourner au Premier Étage ?

— Les soldats les auraient poursuivis jusque là-bas. Je suis certain qu’ils s’en tireront. Et puis, au vu de ce qui est arrivé au village, mieux valait pour eux de rester ici. »

Cody acquiesça. Elle voulait ajouter quelque chose, simplement pour empêcher le silence les envelopper de nouveau. Car en lieu et place de la boule de la peur, c’était cette fois-ci le nœud de la culpabilité qui lui tordait les boyaux.

Certes, la destruction des appartements du Geôlier lui avait procuré un fort amusement, un puissant exutoire après ce qu’il avait fait. Mais en fin de compte, la vengeance était un remède au goût amer. Quand bien même le Geôlier était un monstre, était-ce une raison pour se comporter comme une sauvage ? Cody n’avait pas réfléchi, ou plutôt, avait laissé la colère agir à sa place.

Peut-être était-elle allée trop loin…

Non, pensa-t-elle en fronçant les sourcils. Ce gros moche l’avait bien mérité. Il avait failli la tuer, il avait blessé Samson, volé sa massue, ses binocles, emprisonné plein d’innocents… Il avait reçu ce qu’il méritait…

Néanmoins, elle savait qu’elle n’essayait ni plus ni moins que de se convaincre elle-même. Quelle que soit la façon dont elle tournait le problème, sa conscience était lourde. Quel fardeau, que le regret ! Cody secoua la tête et se promit de faire un usage plus modéré de sa force, à l’avenir.

Elle se creusa alors la tête en quête de questions à poser à Samson. Elle n’eut pas à fouiller bien longtemps.

Car l’une en particulier lui brûlait les lèvres depuis leur rencontre, peu avant leur arrivée à la Tour. Cody savait cette question indiscrète, intime… Mais Cody n’avait que peu de considération pour les choses comme la retenue et la discrétion ; si elle avait gardé cette question si longtemps, c’est simplement, car l’occasion de la poser ne s’était pas encore présentée.

« Samson, qu’est-ce que tu veux demander à la Sorcière ? »

L’intéressé tourna sa grosse tête vers elle. Ni surpris ni gêné, il s’assit et la dévisagea, l’air songeur. Il semblait peser le pour et le contre.

Dans la pénombre du souterrain, la lumière rare se reflétait sur les multiples cicatrices tracées le long de son pelage. On devinait certaines suturées avec soin ; d’autres avaient manifestement mal guéri et s’enfonçaient, pareilles à des gouffres aux tons bruns gravés dans la chair. Les marques de chaîne autour de son cou étaient particulièrement vilaines. Cody s’interrogeait sur l’origine de toutes ces blessures, mais elle n’était pas sûre de vouloir le savoir.

Monsieur Cochon, qui avait compris que quelque chose se passait, se posta aux côtés de la gamine, les oreilles et le groin dressés. Samson parut alors se décider et lâcha :

« Je lui demanderai de rompre ma malédiction. »

Ses compagnons ouvrirent des yeux ronds.

« Grouik ?

— Tu es maudit ? » s’étrangla Cody.

Leur surprise arracha un petit sourire à Samson.

« Je suis un chien qui parle. Tu ne t’es pas doutée que quelque chose clochait chez moi ?

— Non ! Je te pensais tout bonnement magique. »

Samson pencha la tête sur le côté. Puis il se redressa et les incita à reprendre leur route.

« En un sens, je le suis. Mais je souhaite retrouver mon ancienne apparence.

— Ha ha ! s’écria Cody. Tu étais un homme et tu as été transformé en chien. C’est ça, ta malédiction ?

— Grouik », subodora Monsieur Cochon.

Samson répondit par une grimace mauvaise. Elle ne leur était pas spécifiquement adressée, cependant la queue de Monsieur Cochon frétilla et Cody sentit ses poils se dresser sur sa nuque.

Il prit une longue inspiration et récita :

Au preux, la mort

Au hardi, l’abîme

Au sceptique, la foi

Puis, à ses compagnons :

« Ce sont les mots qui scellent ma malédiction. Elle ne se brisera que lorsque j’aurai trouvé la réponse à cet… cette énigme. »

Cody se répétait l’énoncé en remuant les lèvres. Quant à Monsieur Cochon, il paraissait y réfléchir intensément. En réalité, il rêvassait d’un panier de carottes.

« Le preux, le hardi et le sceptique, reprit Cody. Mais qui sont ces gens ?

— Telle est la question. À mon avis, l’énigme n’a ni queue ni tête. Des années durant, j’ai parcouru le royaume à la recherche de la réponse…

« J’ai soumis l’énoncé à nombre de sages et d’érudits versés dans l’art des jeux d’esprit. J’ai même consulté des mages, or les vrais maîtres des arcanes sont rares, de par le monde. La magie était peut-être une discipline répandue, par le passé ; aujourd’hui elle n’est réservée qu’à quelques élus. Nul n’a pu m’aider…

— Nous, on t’aidera ! promit Cody. Et on y arrivera bien tôt ou tard : à nous trois, on est quand même plus malins qu’une bande de vieux barbus. En plus, on a Monsieur Cochon avec nous et il est très intelligent, même pour un cochon.

— Grouik », approuva l’intéressé, en caressant son groin tel un savant porcin.

Leur enthousiasme décrocha un sourire à Samson.

« Je vous fais confiance, alors… Et dans le cas où vous n’y parviendriez pas, la Sorcière m’en libérera… Je l’espère.

— Oui, si vraiment on trouve pas la solution avant, lança Cody, peu convaincue par ce cas de figure. Mais pour bien comprendre l’énigme, faut qu’on sache qui t’a transformé en chien ! Et pourquoi faire ? »

Samson ne répondit pas. La truffe pointée vers l’avant, il fixait un point droit devant eux. Car à quelques pas d’ici, les galeries assombries laissaient place à une cavité baignée d’une mystérieuse lumière.

II-9 : Le carnage
II-11 : La porte

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