II-7 : La maison

Cody dérivait. Lentement. Son corps flottait. La surface d’un fleuve au courant tranquille. Un étrange bouillonnement non loin. Une chute d’eau.

Elle ouvrit les yeux. Rien. Camisole de l’esprit : plus de vue, plus d’ouïe, plus de sens, plus de direction, plus de route, plus de but.

Elle n’essaya pas de se relever. Pas envie.

Rester ici. Au calme. Dans les ténèbres : là où rien ne pouvait l’atteindre. Elle ne désirait rien de plus.

Si, claqua une partie d’elle-même.

L’unique chose dont Cody avait envie, plus que tout au monde, était de rentrer chez elle. Retrouver Maman.

Chez toi… Mais sais-tu seulement où ça se trouve ?

Cody gémit. Elle était déjà chez elle, peut-être ?

Dans son lit. Sur son matelas confortable. Sous ses épaisses couvertures de laine. Son gros oreiller de plumes. Elle pouvait presque sentir la chaleur du soleil qui, tous les matins, bravait les carreaux de sa chambre pour caresser sa joue.

Tu penses être chez toi ? Petite fille idiote. Continue de rêver.

Cody frémit, se blottit un peu plus au fond de son lit. Ses narines se collèrent contre les draps imprégnés du parfum de la lavande, son odeur préférée.

Elle ouvrit les yeux. La porte de sa chambre… entrouverte, comme toujours. Elle se redressa sur le matelas et s’étira. Quel jour était-on ? Combien de temps avait-elle dormi ? Qu’avait-elle fait la veille ?…

Elle ne se rappelait de rien.

Ha ha ha… reprit, ironique, l’autre voix dans sa tête. Tu es perdue, créature. Perdue.

Ses pieds nus touchèrent le plancher. Alors, des images lui revinrent peu à peu. Un animal gros comme un cheval, ou plutôt un très grand loup. Une bête terrible, monstrueuse en apparence. Mais Cody ignorait pourquoi, il lui restait tout juste une impression de gentillesse et de sagesse.

Les souvenirs s’entremêlaient au rêve, confus, diffus. Le courant de ses pensées coulait trop fort. Cody se couvrit les oreilles. Sa tête devenait douloureuse.

Soudain, une voix de femme l’appela : « Cody ! Tu es réveillée ? »

Elle se raidit, les yeux grands ouverts. Avec des gestes faibles et tremblants, elle s’arracha à son lit et franchit la porte. Un trop long couloir se trouvait derrière.

« Maman ? Maman ! »

Elle repoussa la porte de l’atelier de ses maigres forces. Une femme lui tournait le dos, penchée sur une table de travail.

« Maman… C’est toi ? »

La femme se retourna. Elle n’avait pas de visage.

Stupide petite fille perdue, articula la voix. Tu es une erreur.

« Qui êtes-vous ? s’alarma. Où est Maman ? »

La voix gloussa.

Il n’y pas de Maman. Seulement la Tour de la Sorcière. C’est ton monde. Et tu n’en sortiras jamais, jamais… Jamais.

La terreur bondit sur Cody tel un prédateur sur sa proie blessée. Elle voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Elle s’effondra et hurla en silence, face à la figure sans visage qui se rapprochait d’elle, inexorable, cruelle, inflexible.

La lumière s’éteint soudain. Cody ouvrit les yeux et redressa la tête. La femme sans visage avait disparu. La pièce plongée dans l’obscurité. Les rayons du soleil enfuis. On ne distinguait plus, au travers des carreaux de la fenêtre, que les branches tordues d’arbres racornis.

… et un cochon ? se dit-elle, n’en croyant pas ses yeux.

Elle cilla frénétiquement. Les carreaux devinrent des barreaux. Elle regarda de plus près. Il n’y avait même plus de fenêtres. La maison entière avait été remplacée par une grande cage.

Cody roula sur le dos et sentit un courant d’air frais courir sur son corps. Elle inspira, paniquée, et se réveilla tout à fait, cette fois-ci. Après une plongée au cœur du songe, cette bouffée de réel acheva de la tirer à la surface de sa conscience ; et déjà, son rêve se diluait comme une goutte d’encre dans l’eau.

Bientôt, son esprit retrouva le sens des réalités et la mémoire lui revint peu à peu. Elle s’adossa à sa cage, la tête lourde. La Tour de la Sorcière, les soldats, Samson, le forgeron, le cochon, la prison, le Geôlier…

À la seule pensée du Geôlier, ses joues rosirent. Comment avait-il pu être aussi brutal avec elle ? Elle n’était qu’une enfant ! Ce n’était certes pas la première fois qu’elle affrontait des adultes, mais tout de même ! Jusqu’à maintenant, tous ses adversaires avaient exercé une forme de retenue face à elle. Le Geôlier, lui, ne s’était pas encombré de ces considérations et l’avait malmenée sans ménagement. Sans son extraordinaire résilience, cette histoire se serait bien mal terminée pour elle…

« Cody ! aboya Samson au loin. Cody, tout va bien ?

Cody balaya les alentours d’un regard circulaire. Elle était enfermée à l’écart des autres prisonniers. Elle colla son visage aux barreaux : il lui semblait percevoir une lueur furtive, étouffée par l’obscurité. Elle se tâta le front. Ses binocles manquaient à l’appel.

De nouveau, elle sentit la rage gonfler sa poitrine et chauffer ses joues. Non seulement le Geôlier frappait son Samson et lui volait sa massue, mais en plus de cela il lui dérobait ses binocles ? Ce gros plein de soupe ne perdait rien pour attendre…

« Réponds-moi, Cody ! Est-ce que tu es blessée ?

— Je suis là, Samson ! répondit-elle, la gorge sèche. Je vais bien. Mais ce patapouf a volé mes binocles… »

Samson laissa filer quelques secondes.

« Tu… tu n’es vraiment pas blessée ? dit-il d’un air de soulagement teinté de stupéfaction. Tu n’as rien du tout ?

— Je me sens un peu étourdie et j’ai très soif. Mais je n’ai rien de cassé.

— Me voilà soulagé. J’ai eu si peur… Ce monstre de Geôlier ! S’en prendre à une enfant ? Quelle bassesse…

— C’est vrai, mais j’ai quand même mangé son repas, admit la gamine. C’est peut-être pour ça qu’il était en colère.

— Eh bien, nous voilà coincés ici, à présent. J’ai beau chercher, impossible de trouver une faille à cette prison. À quoi ça ressemble, de ton côté ? »

Cody raffermit sa prise sur les barreaux. Elle n’essaya même plus de les tordre. La tentative était ratée d’avance. Lancée dans sa quête tête baissée, elle en avait oublié le plus important : que sa propre force avait des limites. Une erreur qui ne pardonne pas quand on tombe sur plus fort que soi. Cody s’était surestimée. Le Geôlier avait gagné.

Elle prit une profonde inspiration. Il lui semblait qu’un gouffre s’ouvrait dans sa poitrine.

« … Cody ? s’enquit Samson à travers la pénombre. Est-ce que tout va bien ?

— Oui », dit-elle d’une petite voix.

Elle lâcha les barreaux et se releva. Le sol tanguait sous ses pieds. Elle était si affaiblie que même sortir d’ici ne garantissait pas une évasion réussie. Elle ne pouvait pas le battre à mains nues… Mais avec sa massue, peut-être ?

Peine perdue, se dit-elle. Son dernier espoir reposait dans une cage hors d’atteinte. Il n’y avait plus rien à faire, désormais. Elle était seule. Triste façon d’achever un voyage si gaiement débuté.

Elle se laissa tomber assise et se mit à pleurer dans l’obscurité. Samson l’entendit, car il lui prodigua ces paroles : « Tu n’es pas seule, Cody. Je suis avec toi. Et nous sortirons d’ici, d’une manière ou d’une autre. Fais-moi confiance. »

Mais aussi réconfortants fussent ces mots, Cody était inconsolable. Elle fondit en sanglots et s’accabla de tous les maux. C’était sa faute s’ils étaient prisonniers ; sa faute s’ils mouraient ici ; sa faute s’ils ne trouveraient jamais la Sorcière. Elle n’était qu’une stupide petite fille perdue, une pauvre idiote. Elle méritait amplement tout son malheur.

Entre deux hoquets, Cody se figea soudain. Depuis l’autre côté de la cage, une paire d’yeux brillants de curiosité la fixait. Elle cligna ses yeux rougis, chassa ses larmes de ses poings et plissa les paupières. Là, dans la pénombre, se dessinait une forme ronde et reconnaissable entre mille…

II-6 : La prison
II-8 : La cage

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