VI-6 : La magisthène

Franchir la porte des sirènes rappela à Ézéchiel l’agréable sensation de quitter l’étouffante chaleur de sa forge, après des heures passées à manier le marteau. Un souffle d’air frais vint caresser sa barbe et son crâne en sueur.

Samson le suivit. Ses traits canins dépeignaient un soulagement certain. Lui et le forgeron échangèrent un sourire. Retrouver le confort d’une atmosphère plus tolérable, sans cette terrible pression ni cette forte gravité, leur remit du baume au cœur. C’était comme ôter une guêpière, bien que ni Ézéchiel ni Samson n’en eurent jamais porté. Du moins, pas à ma connaissance.

Ils s’avancèrent d’un pas prudent. Au-delà du passage, le voile des Limbes s’ouvrait sur une toile de teintes baveuses bercées par un doux mouvement. Sous leurs yeux, des maisons de bois s’érigeaient d’elles-mêmes, comme tracées par la main d’un dieu enfantin amoureux des couleurs criardes. Une voûte azurée pareille à un papier peint s’étirait non loin au-dessus de leurs têtes. On se serait cru dans une salle tapissée de dessins d’écoliers, du sol au plafond.

Pris d’une soudaine inspiration, le dieu renversa son pot de peinture verte. Auparavant blanche, la toile au sol s’imprégna d’une prairie luxuriante depuis les bords du village jusqu’à l’horizon. Puis, l’artiste improvisé ajouta quelques reliefs colorés, de-ci de-là, en guise de bosquets et de champs. Enfin, il empoigna sa palette de couleurs chaudes et barbouilla le plafond d’un pâté orangé qui se voulait être le soleil.

Sans doute le dieu fut-il gagné par la satisfaction du travail accompli, puisqu’il laissa là son esquisse et s’en fut, probablement vers une sieste bien méritée. Ézéchiel et Samson observèrent le résultat d’un œil circonspect.

« J’ai de multiples questions, mais j’ignore comment les formuler.

— Je saurais pas y répondre, de toute façon », admit le forgeron.

Ils remirent donc leurs interrogations à plus tard et s’engagèrent vers le village. Le sol plat et peint de vert eut tôt fait de déteindre sur eux. Ézéchiel lâcha un juron et frotta une tâche malvenue sur le bout de sa botte.

« Saleté de sirènes, elles sont plus foutues de faire une illusion correctement. C’est le danger des Limbes : à trop y traîner, on s’affaiblit. Sans doute pour ça que cet endroit est si bizarre. Leurs pouvoirs ne sont plus ce qu’ils étaient. »

Samson se répondit pas tout de suite : son attention se portait sur le plafond, dont la toile ondulait sous l’effet du vent au parfum d’iode. Puis il pointa la truffe en direction d’une maison perchée sur une colline, à l’autre bout du village.

« Si nous sommes bel et bien à l’intérieur du souvenir de Cody, alors voici sa maison. »

Ézéchiel luttait contre la couleur verte qui gagnait à présent sa barbe.

« Ah oué ? Et comment tu sais ça, toi ?

Regarde. »

Ézéchiel rajusta Cody sur son dos et scruta les environs. Les suggestions sibyllines du chien l’agacèrent, tout d’abord ; puis, après une observation plus attentive, il comprit tout à coup.

Là où toutes les constructions du village s’apparentaient à des maisons de poupées peintes à l’eau, la bicoque de la colline se distinguait par des contours nets, une structure crédible et un réel relief. D’ici, l’on pouvait même apercevoir ses volets de bois claquer à cause du vent.

« Moué. Bizarre.

Mais pas incohérent. Si nous sommes dans la mémoire de Cody, il est probable qu’elle ait un meilleur souvenir de sa propre maison que des autres.

— Probable », marmonna le forgeron. Il n’avait rien à ajouter, mais il était le genre de personne à toujours vouloir le dernier mot.

Ils explorèrent le village peinturluré. Poussé par la curiosité, Ézéchiel effleura une maison du bout des doigts et le regretta vivement : la peinture brune s’étira sur sa peau comme de l’encre sur une feuille blanche. Il se frotta vigoureusement contre son pantalon et ne parvint qu’à l’étaler.

« J’espère que cette saleté finira par partir ! maugréa-t-il dans le dos de Samson. J’ai pas signé pour me saloper de la tête aux pieds.

Les risques du métier.

— Tu peux parler, toi, t’es perché sur tes grandes pattes ! Mais pour un rase-mottes comme moi, c’est pas la joie. » Samson lui accorda un regard tout autant surpris qu’amusé. « Ça te fait marrer, mon gros ? Va falloir t’y faire. Ouais, je suis petit. J’ai toujours été petit. Depuis tout petit, je suis petit. Heureusement, être aussi large que haut aide pas mal pour imposer le respect, pas vrai ? »

Parvenus au sommet de la colline, ils découvrirent une cabane à outils et une charrue. Plus loin, près de la maison, se dressait un potager clôturé. Depuis cette hauteur, au souffle du vent se joignait le bruissement des vagues. Intrigué, Samson traversa l’arrière-cour, Ézéchiel sur ses talons (pour ainsi dire). Au-delà de la barrière, une falaise à pic plongeait vers la mer. Une mer de peinture bleue, aux remous doux et paisibles. Quelques cris de mouettes s’élevèrent même à leurs oreilles.

« Hé, c’est moi, s’étonna Ézéchiel, ou ces piafs sont en papier ? »

Samson leva le regard et parvint au même constat. Oui, l’herbe ressemblait à un carton peint et les oiseaux à de maladroites tentatives d’origami. Mais il ne pouvait nier que cet endroit était le plus reposant qu’il avait connu, depuis qu’il parcourait Tour. En dépit du terrible danger qui pesait sur eux (n’étaient-ils pas dans une illusion créée par des sirènes ?), Samson se sentait ici en paix.

Une odeur de brûlé vint toutefois lui chatouiller la truffe, mais il n’y prêta guère attention…

De son côté, Ézéchiel abordait l’arrière de la maison. Une porte vitrée était accessible depuis un perron de bois. On y trouvait quelques chaises, ainsi qu’un atelier où s’éparpillait une collection d’outils. Il colla son nez contre la vitre, mais ne vit rien. Samson le rejoignit, l’air soucieux : faufiler sa carrure là-dedans relèverait de l’exercice de contorsion.

« Faut quelqu’un pour surveiller Madame Cochon, annonça le forgeron. On peut pas la laisser seule ici. Et de toute façon, t’es trop gros pour rentrer.

Je pourrais passer par l’entrée principale.

— J’en doute. Même si tu rentres là-dedans, tu pourras pas fuir en vitesse si on doit déguerpir. Tu bloqueras le passage et moi avec.

Forgeron ! s’écria Samson. L’épée ! »

L’épée, fixée au linceul de Cody, brillait d’un rouge profond. Une partie du tissu avait déjà brûlé sous l’intense chaleur.

« Eh ben ? » s’étonna Ézéchiel en soulevant l’arme.

Samson affichait une surprise comparable.

« Elle n’a jamais fait ça. Qu’est-ce qui lui arrive ? »

Le forgeron la dégaina et passa sa main sur la lame. Quand bien même le métal sifflait sous la chaleur, la peau calleuse et épaisse de ses mains semblait insensible aux brûlures.

« La magisthène est en train de cramer. Je me demande pourquoi.

Sa magisthène ?

— Ben, oué. Les pierres dont tous les objets magiques tirent leur propriété. Et c’est pareil pour les praticiens : sans magisthène, un mage n’est qu’un vieux croulant en robe de nuit.

Je…

— Enfin, sauf la Sorcière, poursuivit le forgeron. La seule personne au monde à manier la magie comme ça lui chante. Voilà pourquoi tous les apprentis prestidigitateurs lui pomponnent les pompes en permanence.

Je sais ce qu’est une magisthène. C’est moi qui ai fait fabriquer cette épée et l’ai fait sertir. Je me demande simplement à quoi elle réagit. »

Son compagnon claqua de la langue. Un examen de l’épée suffit à lui décrocher un rictus tordu ; ce qui, chez lui, équivalait à un sourire à pleines dents.

« C’est une sacrée magisthène, en tout cas. Y a qu’à Port-Marlique que j’en ai vu, des comme ça. Mais on tripotera des cailloux plus tard. J’entre. »

Samson l’observa tandis qu’il déposait son paquetage et Cody. Madame Cochon était toujours fixée à son dos, mais il semblait l’avoir oubliée.

« Prudence, Ézéchiel. Nous ignorons ce qui se terre, là-dedans.

— Ouais, ouais. Te bile pas pour moi, mon gros. »

Puis il prépara sa pipe pour faire bonne mesure, enfonça la porte d’un coup de pied et s’engouffra à l’intérieur dans un nuage de fumée malodorante.

VI-5 : Le souvenir
VI-7 : Les escaliers

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