III-11 : La fête

Cody reçut un accueil triomphal à son retour sur La Perle. Non pas parce qu’elle avait rempli sa part du marché, mais plutôt pour le spectacle mémorable offert aux membres de l’équipage. Dissimulés en hauteur, les joyeux forbans n’avaient pas perdu une miette de la scène.

La vision de leurs rivaux se traînant par terre, sanglotants, se jetant dans le vide pour échapper à sa simple présence, s’affrontant spontanément dans un pur accès de panique et sabotant leur propre bâtiment, resterait gravée dans leurs mémoires. Des années après, ils se claqueraient encore les cuisses, se fracasseraient le front contre la table et se tiendraient les côtes, au simple souvenir de Madame Cochon assaillant le derrière rebondi du capitaine Hayex.

Avoir vu l’équipage du galion sombrer dans la folie furieuse les ferait rire des années durant. Ils riraient à s’en tailler les abdominaux. Ils riraient à s’en faire mal, jusqu’à la suffocation, jusqu’à glisser sous la table avec un gargouillement étranglé et douloureux. Le tout, avant de perdre à connaissance faute de pouvoir reprendre leur souffle ; pour mieux se redresser quelques instants plus tard dans un nouvel éclat de rire gras et retentissant. Bien malgré elle, Cody avait révolutionné leur vision de l’humour.

Samson l’accueillit à bord d’un grand coup de langue enthousiaste sur la joue. Puis il s’excusa, honteux. En réponse, Cody lui bondit au cou et le serra fort contre elle.

La nuit même eurent lieu des festivités propres à faire date dans l’histoire de la beuverie. Pour certains matelots, la gueule de bois monumentale du lendemain serait le signe indiscutable que la fortune leur souriait désormais. Leur principal concurrent hors d’état de nuire, leur zone d’activité serait tranquille pour un bon moment.

Les affaires reprenaient. Les idées fusèrent. Certains proposèrent de rebaptiser La Perle en La Maîtresse des Cieux, histoire de marquer le coup. D’autres rétorquèrent qu’il s’agissait-là d’un titre bien trop pompeux. Le débat fit rage plusieurs heures durant. Il prit brutalement fin lorsque quelqu’un fit remarquer que repeindre le nom sur coque serait une sacrée corvée.

Cody fut l’invitée d’honneur de l’attablée. Assise à la droite du capitaine sur un panier en osier pour compenser sa taille, elle révéla sans tarder, sous le regard médusé de ses hôtes, son appétit démesuré. On lui servit trois pintades, quatre bassines de pommes frites, six tonnelets de jus d’orange, un assortiment de fruits de mer, une douzaine de grillades, une coupe de fruits plus haute qu’elle ainsi qu’une pièce montée (qu’elle engloutit en un temps record). Finalement, elle tapota son ventre rebondi d’un air d’infinie satisfaction et déclara n’avoir plus faim.

Mais, ajouta-t-elle aussitôt, elle reprendrait volontiers un peu de gâteau, juste pour le goût.

On aménagea également une place pour Samson, dont l’éloquence en impressionna plus d’un. Les pirates n’avaient guère l’habitude de fréquenter des animaux bavards et le Cane Corso n’avait a priori pas grand-chose à raconter à une bande de malfrats. Mais bientôt, ce fut comme s’il avait connu ces forbans-là toute sa vie. Les rires et les chants ne tardèrent pas à fuser et ils passèrent une nuit comme on n’en connaît qu’une poignée dans sa vie.

Au milieu des réjouissances, Cody décida de se retirer dans l’atelier. Samson la suivit et l’observa bricoler un moment, fasciné par la flamme de son regard dès lors qu’elle manipulait ses outils et ses matériaux.

Puis, il la laissa tranquille et poursuivit les festivités en compagnie des pirates. Il y apprit à danser sur ses deux pattes arrière, à sauter par-dessus un feu de joie sans trop se roussir la queue et à entonner bon nombre de chansons aussi vulgaires qu’entraînantes. Le lendemain, Samson se souviendrait également qu’à un moment proche de l’aube, un pirate avait insisté pour placer sa tête dans sa gueule. Il serait toutefois incapable de se remémorer pourquoi.

Quoi qu’il en soit, il rejoignit l’atelier au lever du soleil. Affalée au milieu de la pièce, Madame Cochon ronflait paisiblement, le groin tout barbouillé de gâteau. Sa moustache ne l’avait toujours pas quittée.

Cody dormait sur son établi, sa petite main serrée autour d’une scie à métaux et les lèvres entrouvertes. Samson la fit basculer sur son dos, l’allongea sur une vieille banquette et lui déplia une couverture sur les épaules. Puis il s’allongea en travers de l’entrée et glissa dans un sommeil sans songes.

III-10 : Le raisin
III-12 : L’imposture

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