IV-5 : La femme et le fantôme

La dénommée fit volte-face. Quelqu’un d’autre se dressait au milieu de l’estrade, juste devant l’autel. Tout d’abord, Cody ne vit que le pantin maintenu au-dessus du sol par quelque artifice technique. Ensuite, elle réalisa qu’il ne s’agissait ni d’un pantin ni d’un trucage.

La créature n’avait ni peau ni chair ; son corps se composait en tout et pour tout d’une brume charbonneuse. Son visage était plat et sans traits ; ses yeux, ronds et sombres comme des perles ; sa bouche sans lèvres dévoilait des rangées de dents aiguisées étirées comme un sourire forcé. Ses deux bras esquissés par la brume se terminaient par des mains aux doigts griffus.

Puis, Cody remarqua une seconde créature, fixée au torse de la première. Une jeune femme, au visage et à la peau dissimulés par un vêtement à capuche (« Une camisole ? » s’étonna Cody.) Ses jambes étaient nues, longues, pâles et d’une extrême maigreur. Elle semblait en effet bien frêle et maladive ; c’était à se demander si le fantôme l’aidait à se tenir droite ou s’il était responsable de son affaiblissement.

Un silence lourd à déchoir les anges régnait sur l’estrade. Cody déglutit avec un son assourdissant au milieu de ce calme. Cette (ces ?) créature la mettait mal à l’aise. Était-ce là, la Sorcière ? Elle peinait à y croire… Les diverses représentations qu’elle s’était imaginées mélangeaient robes longues, chapeaux pointus et grimoires magiques. Mais cette chose en face d’elle, ce fantôme au regard vide et au sourire carnassier, cette femme cadavérique entravée par une camisole…

Cody sentait son malaise croître, ses mains moites et froides, sa massue trop lourde. Une boule douloureuse dans sa gorge sèche. Mais elle rassembla son courage et rompit le silence :

« Comment… Comment tu connais mon nom ? »

La tête encapuchonnée de la femme tressaillit, comme si elle gloussait.

Les gardes avaient gagné l’estrade et cernaient Cody de nouveau. À la nette différence que les boucliers étaient restés de côté et qu’ils pointaient dorénavant des arbalètes dans sa direction. Elle les observa, impassible. Ils ne tireraient pas. Les adultes le tiraient jamais sur les enfants. Il n’arrivait jamais rien aux enfants.

Du moins, dans les histoires que Maman lui avait lues.

« Laissez-nous », retentit la voix comme le tonnerre.

Les gardes n’insistèrent pas. Ils et s’alignèrent en rangées propres tout autour de l’estrade sans mots dire.

L’hésitation gagna Cody. Le vieillard et elle-même se trouvaient seuls face à la Sorcière (si c’était bien elle ?), devant des milliers d’observateurs retenant leur respiration. Un frémissement s’empara d’elle. Elle aurait voulu que Samson soit là. Elle espérait le voir, bondissant depuis la foule pour se dresser à ses côtés et intimider leurs adversaires à la manière qui était sienne. Il allait arriver d’un instant à l’autre. C’était certain.

Le silence de la Sorcière (?) n’en rendait sa présence que plus oppressante. Cody décida donc de le rompre en allant droit au but :

« J’ai fait tout ce chemin pour te retrouver parce que j’ai besoin que tu exauces mon souhait ! Tu pourrais faire ça ? »

La Sorcière (…) laissa filer quelques secondes. Puis elle tonna :

« Formule ton vœu. »

Anxieuse, Cody cramponna sa massue. La Sorcière l’intimidait, sa seule parole lui donnait l’impression d’être une souris face à lion. Le monde entier vibrait à chacune de ses syllabes ; et plus encore, ses propres émotions avec lui.

« Maman… » commença Cody, mais la boule au fond de sa gorge luttait pour remonter. Les larmes s’alignèrent en bordure de ses paupières. Elle ferma les yeux, inspira longuement et se força à lâcher :

« Ma Maman est malade. Elle souffre. Personne ne sait comment la soigner. Elle mourra dans quelques jours, si on ne fait rien. »

Le souffle court, Cody rouvrit les yeux. Le monstrueux fantôme l’observait toujours. Quant au visage blafard de la femme à demi-dissimulé sous le capuchon, il affichait un léger sourire.

« Formule ton vœu », répéta la voix, plus ferme.

Cody sursauta.

« Je ne veux pas que ma Maman meure… Mais toi, reprit-elle avec espoir, tu peux la sauver ! Toi qui as tous les pouvoirs, tu… »

Cody ne put terminer sa phrase. Les mots lui manquaient. Une immense fatigue s’empara de son corps. Elle relâcha la pression autour du manche de sa masse. Ses doigts crispés hurlèrent en retour leur douleur.

C’est alors que la pointe moqueuse du doute vint chatouiller sa conscience. Et si la Sorcière s’était sentie insultée ? Après tout, une morveuse comme elle sortie de nulle part, qui grimpait sur son estrade, interrompait sa cérémonie, s’imposait à tous et avait l’audace de réclamer un vœu…

Une telle magicienne n’y verrait-elle pas un affront ? Cody se sentit prise au piège : elle n’avait pas réfléchi à tout ça. Une fois encore, elle s’était laissée emportée par l’impulsion. Et si la Sorcière l’estimait indigne ? Et si elle lui refusait son vœu, décidait de la chasser de la Tour ? Et si…

À sa surprise, la voix tonna :

« Tu n’as droit qu’à un seul vœu. Est-ce là, ce que tu souhaites ? »

Cody essaya d’imaginer le joli visage de Maman, avant qu’elle ne soit prise de maladie et que sa peau ne devienne cendreuse et lâche. Mais ses souvenirs renflouèrent ses larmes et le visage de Maman se troubla. Incapable d’articuler entre ses sanglots, elle se contenta d’acquiescer.

La créature éthérée leva alors sa main griffue vers elle. Et le monde vibra de cette réponse :

« Ton vœu est accordé, Cody. »

IV-4 : La course
IV-6 : Insignifiante et exceptionnelle

Laisser un commentaire

Votre adresse ne sera pas publiée.